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Qui est Abiy Ahmed, le 100e prix Nobel de la paix ?

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Abiy Ahmed. | © MICHAEL TEWELDE / AFP

Politique

Son nom est peu connu du grand public, mais cela risque de changer. Abiy Ahmed est le 100e Prix Nobel de la Paix. 

Favorite des bookmakers britanniques, la militante écologiste Greta Thunberg n’est pas le Prix Nobel de la Paix. À la place, la prestigieuse distinction norvégienne a été décernée au premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, artisan de la réconciliation de son pays avec l’Érythrée voisine. Il succède au gynécologue congolais Denis Mukwege et à la Yazidie Nadia Murad, récompensés conjointement pour leur combat contre les violences sexuelles.

Le Comité Nobel norvégien a porté son choix sur le premier ministre, en fonction depuis avril 2018, pour « ses efforts pour la paix et la coopération internationale et en particulier pour son initiative  décisive pour résoudre le conflit frontalier avec l’Ethiopie ».

À peine arrivé au gouvernement éthiopien, Abiy Ahmed a en effet directement tendu la main au président érythréen Isaias Afeworki et signait une « déclaration conjointe de paix et d’amitié » entre l’Éthiopie et son ancienne province. Après deux décennies de conflit, qui a fait plus de 60 000 morts, la réconciliation est en marche. En juillet 2018, soit à peine trois mois après la prise de fonction du premier ministre, la frontière entre les deux pays a été rouverte après la signature de cette déclaration qu stipule que « l’état de guerre (…) est arrivé à sa fin ».

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Ascension linéaire

Pur produit du pays, Abiy Ahmed est lui-même le fils d’une mère Amhara chrétienne orthodoxe et d’un père Oromo musulman. Fils de modestes villageois, le dirigeant « a grandi en dormant sur le sol » dans une maison qui n’avait ni l’électricité, ni l’eau courante. « Nous allions chercher l’eau à la rivière », a-t-il relaté lors d’un entretien accordé en septembre à la radio de grande écoute Sheger FM, citée par Libération, ajoutant n’avoir découvert l’électricité et l’asphalte qu’après l’âge de 10 ans. Adolescent, il est déjà très engagé dans la lutte armée contre le régime du dictateur Mengistu Haile Mariam. Opérateur radio, il y apprend par nécessité la langue des Tigréens, le groupe ethnique largement majoritaire dans cette lutte qui formera le noyau dur du régime après la chute de Mengistu en 1991. Il entame alors une ascension linéaire au sein de la coalition au pouvoir, le Front Démocratique Révolutionnaire du Peuple Ethiopien (EPRDF), d’abord dans l’appareil sécuritaire, puis côté politique.

Après avoir grimpé les échelons de l’armée pour obtenir le grade de lieutenant-colonel, l’Éthiopien est en 2008 l’un des fondateurs de l’agence nationale du renseignement (INSA), qu’il dirigera de facto pendant deux ans. Deux ans plus tard, il troque l’uniforme pour le costume d’homme politique et devient député du parti oromo membre de la coalition au pouvoir, puis en 2015 ministre des Sciences et Technologies. Quelques mois plus tard, un mouvement populaire de protestation anti-gouvernementale prend de l’ampleur au sein des deux principales communautés du pays, les Oromo et les Amhara, dont est issu Abiy Ahmed. Après la chute du Premier ministre Hailemariam Desalegn, symbole d’une coalition incapable d’apporter des réponses aux aspirations de la jeunesse, l’EPRDF le désigne pour sauver la situation.

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Abiy Ahmed © Kay Nietfeld/dpa

En devenant Premier ministre, le dirigeant de 43 ans a écrit l’histoire. C’est la première fois qu’un Oromo, qui représente un tiers de la population, accède à la direction du pays. Son premier discours était également une lueur d’espoir après des décennies de dictature : « Nous, les Éthiopiens, méritons et nécessitons la démocratie… Nous devons respecter les droits humains et démocratiques, la liberté d’expression, de réunion et d’organisation… Construire un système démocratique exige de s’écouter », avait-il prononcé.

Apaiser les tensions ethniques

Choisi pour apaiser les tensions ethniques dans le pays, cet homme de dialogue est l’auteur de plusieurs accords de paix avec des groupes d’opposition armés éthiopiens de la région. En août 2018, il a d’ailleurs convaincu les combattants du Front de libération Oromo de s’engager à participer pacifiquement au processus politique. Dans les années 2000, il a contribué à la réconciliation entre musulmans et chrétiens dans sa région, Oromiya, en tant que médiateur entre les deux communautés. En plus d’avoir conclu la paix avec son voisin érythréen, Abiy Ahmed a fait relâcher des milliers de dissidents, s’est publiquement excusé des violences des forces de sécurité et a accueilli à bras ouverts les membres de groupes exilés qualifiés de « terroristes » par ses prédécesseurs.

Un prix et des encouragements

Ses soutiens ont foi en lui et en sa capacité à faire avancer le pays. Vendredi 11 octobre, il a reçu l’ultime récompense, le prix Nobel de la paix, pour son incroyable travail et son inépuisable ambition. Le Comité Nobel norvégien a également souligné le rôle du président érythréen, Isaias Afwerki. « La paix ne découle pas des actions d’un seul acteur. Lorsque le premier ministre Abiy a tendu sa main, le président Afwerki l’a saisie et a contribué à formaliser le processus de paix entre les deux pays », a-t-il déclaré.

Mais la situation est fragile dans la Corne de l’Afrique. La frontière entre les deux pays est à nouveau fermée, les tensions ethniques sont de retour en Éthiopie. Présent dans la salle lors de l’annonce, un journaliste se demandait s’il n’était pas trop tôt pour remettre une telle distinction à Abiy Ahmed. Ce à quoi le comité norvégien a répondu qu’il « espère que le prix Nobel de la paix renforcera le premier ministre Abiy dans son travail important pour la paix et la réconciliation. C’est à la fois une reconnaissance et un encouragement de ses efforts. Nous sommes conscients que beaucoup de travail demeure. »

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