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Etienne Davignon : « Le Brexit est un vaccin implacable… »

"Make Love, Not Brexit" : manifestations lors du premier jour du Sommet européen de Bruxelles le 21 mars 2019. ©Thierry Roge/ Belga

Politique

Le Parlement britannique se réunit exceptionnellement ce samedi 19 octobre pour se prononcer sur l’accord arraché entre les négociateurs européens et britanniques sur le Brexit. La ratification de l’accord est suspendue à ce vote très incertain. « It’s my deal or no deal » : Boris Johnson assure qu’il n’y a « pas de meilleure issue» à la crise du Brexit, dont la date est fixée au 31 octobre. 

Jean-Claude Juncker qualifie l’accord de « juste et équilibré » pour les deux parties. « Il démontre notre engagement à trouver des solutions. Je recommande au Conseil européen de l’approuver », tweete le président de la Commission européenne qui estime que la situation deviendra « extrêmement compliquée » si l’accord est rejeté. « Si une demande pour un report est déposée, je consulterai les Etats membres pour voir comment réagir », annonce quant à lui Donald Tusk, président du Conseil européen.

«Quiconque se demandait si c’était une bonne idée de quitter l’UE vient d’être inoculé par un vaccin implacable qui est le Brexit ! », nous disait, largement en amont, Etienne Davignon, président de Brussels Airlines, ancien commissaire européen et ministre d’État. Dans un entretien long, il évoquait l’impact potentiel du grand divorce entre Royaume-Uni et Europe et donnait sa vision de l’évolution de l’Union. «La deuxième vérité c’est que les États-Unis ne croient plus au multilatéralisme, que l’Europe se réduit par rapport au reste du monde qui devient plus grand. Il y a des questions fondamentales comme le climat, les inégalités dans la société…»

Il brosse au passage une esquisse de portrait du Premier ministre britannique, qu’il connaît, et parle de Donald Trump : «Il y a chez lui une dose de provocation. Ajoutez à ce trait le problème des gens de pouvoir important : ils finissent par croire ce qu’on leur dit…»

Etienne Davignon, ancien commissaire européen et ami de Michel Barnier, négociateur du Brexit, évoquait il y a quelque temps, pour Paris Match, l’avenir de l’Europe. Ici lors d’une présentation de son livre, Souvenirs de trois vies, le 13 juin 2019. © Benoît Doppagne / Belga.

Paris Match. Comment analysez-vous les développements du Brexit ces dernières semaines?

Etienne Davignon. Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire récemment avec cette décision de la Cour suprême britannique. (Le 24 septembre dernier, cette dernière a jugé illégale la décision de Boris Johnson de suspendre le Parlement pendant cinq semaines à l’approche du Brexit. Le Premier ministre était accusé d’avoir suspendu le Parlement pour se donner le champ libre à un nouvel accord de divorce avec Bruxelles, ou pour aller vers un no-deal. NDLR). Cette décision, c’est cataclysmique ! Il est évident que M. Johnson a voulu priver le Parlement de son activité pour que celui-ci ne l’embête pas sur le Brexit. Mais ça posait la question suivante : La cour suprême peut-elle s’occuper des modalités du Brexit ? Réponse : évidemment non. Par contre la cour suprême britannique a estimé qu’en privant la capacité du parlement britannique de délibérer du sujet, elle affectait un droit fondamental. Sans se préoccuper du fond. Donc au niveau de la défense des droits et de la démocratie c’est un arrêté remarquable ! Le fait que onze des meilleurs juges britanniques ont pris cette décision de commun accord donne un poids incroyable à cette décision. C’est une décision formidable sur le plan du droit, de la démocratie. Les gens qui se plaignent parfois de ne pas être écoutés ou considérés voient ici qu’ils ont été entendus. Le citoyen a été considéré par la plus haute cour britannique qui a dit : le citoyen a des droits, on ne peut pas les lui enlever, peu importe qui décide de les lui enlever.

Le Premier ministre britannique lors d’une conférence de presse au premier jour du sommet européen à Bruxelles, le 17 octobre 2019. © Thierry Roge / Belga.

Boris Johnson, que vous connaissez, le voyez-vous comme plutôt un Churchill, auquel les médias britanniques ont parfois osé le comparer, ou un Benny Hill auquel certains caricaturistes l’ont assimilé ?

C’est un aventurier. C’est pour ça qu’il aime ces comparaisons avec Churchill. Parce qu’une partie de la vie de Churchill est celle d’un aventurier. Le vrai Churchill, ce n’est pas la facette aventurier, c’est tout ce qu’il a fait dans la fin de sa carrière. C’est le côté solitaire, ancré dans ses convictions. Si on veut faire une comparaison entre Johnson et Churchill, il faut alors comparer avec la mauvaise période de Churchill ! Il faut rappeler que le père de Johnson était fonctionnaire européen. Un bon fonctionnaire européen, qui est devenu parlementaire européen. Cela explique pourquoi Johnson junior a été à l’École européenne à Bruxelles et pourquoi il parle français. Il est devenu ensuite journaliste, a essayé de faire sa place. Je vais dire deux choses qui ont l’air contradictoires : c’est un homme sans convictions qui dans le même temps est têtu. Sans convictions : il aurait aussi bien pu être en faveur du « Remain », du maintien dans l’UE que du Brexit. Il a estimé que par rapport à son développement de carrière, c’était préférable de quitter l’Union. Il pensait que le référendum sur le Brexit, il le perdrait, à savoir que la population choisirait de rester, mais qu’il aurait un nombre tel de soutiens qu’il deviendrait important à l’intérieur du parti. Il a été surpris comme beaucoup de gagner ce référendum, il ne s’y attendait pas… C’est donc un homme qui s’est fait sans convictions, sauf les convictions qu’il a par rapport à son propre déploiement professionnel, et en même temps obstiné. La réaction qu’il a eue à New York, de dire que la décision de la cour suprême ne changeait rien au fait qu’il voulait sortir de l’UE le 31 octobre quoi qu’il arrive, c’est incroyable ! On vient de lui dire vous avez fait quelque chose de légalement nul, vous avez trompé la Reine… Il n’y a pas un mot d’excuse alors qu’il a induit la Reine en erreur, a fait croire au peuple britannique qu’on pouvait valider une telle manœuvre. Aujourd’hui il y a une loi votée par le parlement britannique qui l’oblige à demander une extension de la discussion au-delà du 31 octobre prochain. Et il a dit : je ne vais pas le faire… Or la seule manière pour lui de ne pas le faire, c’est de trouver un accord avec l’Union européenne. Car s’il veut sortir de l’Union, il doit trouver un accord.

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Vous êtes en contact régulier avec Michel Barnier, le négociateur de l’UE pour le Brexit. Début septembre, il se disait peu optimiste sur la possibilité d’éviter un divorce sans accord avec le Royaume-Uni, car Bruxelles ne modifierait pas l’accord sur la table. Comment ressent-il les choses à ce stade ?
Nous sommes en contact régulier. C’est un ami. Il doit être prudent, il doit dire : ce ne sont pas mes affaires. Je ne juge pas sur des affaires britanniques, je dois savoir si un accord peut être conclu. Pour le moment on n’y arrive pas, cela dépend de la Grande-Bretagne qui pourra décider ou non de demander une extension au 31 octobre. Donc il adopte une attitude digne et prudente.

Michel Barnier, négociateur du Brexit le 17 octobre 2019, premier jour du sommet européen à Bruxelles. © Thierry Roge / Belga.

Vous n’imaginez pas un nouveau référendum ?
Parmi les choses qui peuvent intervenir, il pourrait en effet y avoir un nouveau référendum, mais nous ne le saurons pas le 31 octobre ! Donc il faut commencer par déterminer comment, au cas où la situation ne change pas, il faut gérer les choses. Si on fait un référendum et que les Anglais décident de rester, automatiquement le problème disparaît. En attendant, on ne sait pas donc il faut gérer ce qu’on ne sait pas de manière intelligente, sans insulter l’avenir, ni dans le cas où il y a un nouveau référendum, ni dans le cas où le nouveau référendum, s’il a lieu, confirme les résultats de l’ancien. La difficulté naît du calendrier infernal lié à l’article 50 du Traité européen (donnant les modalités d’un retrait de l’Union). Cela nous ramène à ce qui est pour moi l’erreur originelle qu’a commise le gouvernement de la Grande-Bretagne en envoyant cette lettre marquant le retrait de l’Union et activant l’article 50 sans savoir ce qu’ils allaient faire !

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Le spectre de ces blocages interminables aux douanes concernées en cas notamment de Brexit dur – il a été question surtout des camions. Est-ce un fantasme, un élément qu’on a gonflé ?

Il faut d’abord se souvenir qu’aujourd’hui, pour aller en Angleterre vous devez montrer votre passeport, Brexit ou pas Brexit puisque l’Angleterre n’était pas dans Schengen. Sur le plan de l’organisation, rien ne change. Si on est bien organisé, il n’y aura pas de files, si on est mal organisé il y en aura, mais il n’y a pas de mutation des obligations par rapport à celles qui existent aujourd’hui. Parmi tous les mensonges qui ont été proférés durant la campagne, les pro-Brexit ont expliqué qu’il y avait une série de mesures qu’ils étaient obligés d’appliquer à cause de l’Europe. Or l’Europe ne les contraint à rien du tout puisqu’ils restent, au niveau du contrôle de leurs frontières, totalement souverains!

Manifestation anti-Brexit à Westminster, Londres le 17 octobre 2019. Le même jour, Boris Johnson et l’UE ont annoncé un accord provisoire.© Tolga Akmen/AFP.
Vous nous parliez récemment de la faillite de Thomas Cook. Elle est liée aussi au Brexit.
Et au cours de la livre sterling. Il est évident que le jour où celle-ci s’est écroulée, les dépenses que Thomas Cook avait dans d’autres monnaies lui ont coûté plus cher. Il y a donc eu un cumul d’événements négatifs.

Sinon les effets plus directs du Brexit se font-ils ressentir sur Brussels Airlines comme dans les compagnies low cost. On songe par exemple aux Anglais qui désinvestissent progressivement le sud de la France et ont tendance à être moins assidus sur certaines lignes de ce type chez Ryanair ?

Non car les Anglais n’ont pas besoin de passer par Bruxelles.

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Aucun impact donc de la perspective du Brexit sur Brussels Airlines ?

Pour le moment, non. En supposant même qu’il y ait une sortie des Anglais sans accord, il y a des arrangements qui existent pour que le trafic aérien puisse continuer pendant une période de transition avant qu’on ne décide d’appliquer un régime définitif. Il ne faut pas penser qu’un couperet va tomber sur toutes les sphères simultanément. Et notamment sur le trafic aérien, ces mesures intermédiaires avant l’instauration du régime définitif visent à ce qu’il y ait le moins de perturbations possible. Et puis, tout le monde vole sur l’Europe.

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La situation de paralysie qu’engendrent ces débats autour du Brexit occulte d’autres questions européennes cruciales. Au-delà de ce constat, on sait aussi que le Brexit aura un impact négatif sur l’économie belge notamment.  Cet impact est-il mesurable ?

Il y a des choses qu’on sait et d’autres qu’on ne sait pas. On sait que le Brexit engendrera une série de contrôles aux frontières qui n’étaient pas effectués auparavant. Et ça crée un problème. Il est clair que le délai que prendront les camions pour passer à travers le tunnel sous la Manche sera plus long. Et que le temps passé à dédouaner les ferries sera plus long aussi. Mais on ne sait pas si ce sera maintenu. Quand on regarde les conséquences, on a tendance à imaginer le pire. Il est évident que ce n’est pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne ni des Européens d’imposer tout à coup de nouveaux tarifs. Ce sera peut-être le cas un jour. Il y aura donc des conséquences administratives inévitables – contrôles plus longs et coûteux, on l’a dit. Ça prendra du temps et de l’argent. Pour le reste, c’est l’incertitude. Et l’incertitude est toujours mauvaise pour l’économie. Car on ne prend aucune décision avant de connaître le régime auquel on va être soumis. Mais j’ai tendance à penser que le tableau alarmiste qu’on a brossé est exagéré. Et j’espère qu’on trouvera la manière de bon sens de ne pas se faire mal inutilement de part et d’autre.

L’avenir de l’Europe ? Toute personne qui se demandait si c’était une bonne idée de quitter l’UE vient d’être inoculée par un vaccin implacable qui est le Brexit ! On a tous été inoculés contre ce risque potentiel de contagion… La deuxième vérité c’est que les États-Unis ne croient plus au multilatéralisme, que l’Europe devient plus petite par rapport au reste du monde.

Comment concevez-vous l’avenir de l’Europe à terme ?

Il y a deux vérités. D’abord, toute personne qui se demandait si c’était une bonne idée de quitter l’UE vient d’être inoculée par un vaccin implacable qui est le Brexit ! On est tous prémunis contre ce risque potentiel de contagion… La deuxième vérité c’est que les États-Unis ne croient plus au multilatéralisme, que l’Europe se réduit par rapport au reste du monde qui devient plus grand. Il y a des questions fondamentales comme le climat, les inégalités dans la société. La cour suprême britannique, en refusant la suspension du Parlement, a estimé que toutes ces questions nous ne pouvons les gérer qu’ensemble et que la voix du citoyen est cruciale évidemment. Cela veut dire que les gouvernements devront apprendre à ne plus dire à leurs populations que ce qui leur complique la vie c’est Bruxelles, donc l’Europe. L’idée de transfert de souveraineté est une idée erronée, trop souvent distillée à tort. La législation européenne ne résulte que de la décision du conseil et du parlement européens. Dans les deux cas, ce sont des décisions qui sont prises avec l’accord des États membres et de leur population.

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Vous avez vu récemment Valéry Giscard d’Estaing. On a appris ensuite la mort de Jacques Chirac. Que vous inspirent respectivement ces anciens chefs d’État français ?

J’ai un souvenir précis de la dernière fois où j’ai vu Jacques Chirac dont j’avais pu apprécier le style et l’efficacité au sein des Conseils européens lorsqu’il était ministre de l’agriculture. La dernière fois où je l’ai rencontré, c’était au cours d’un déjeuner qu’il offrait à l’Élysée à une quinzaine de dirigeants de la Table ronde des Industriels européens. C’était le jour où il avait annoncé la dissolution du Parlement. Il se pourléchait les babines en pensant à la campagne qu’il allait mener qui ne pouvait se terminer que par un triomphe.
Quant à Valéry Giscard d’Estaing, qui en dehors de sa présidence de la République française fut un formidable président de la Convention européenne en 2002, le retrouver est toujours un enrichissement tant la pensée est claire, le verbe précis. On rentre chez soi plus intelligent.

Donald Trump le 17 octobre 2019 lors d’un rallye « Keep America Great » à l’American Airlines Center à Dallas. © Nicholas Kamm / AFP.

Que dire de Donald Trump, l’avez-vous rencontré ? Comment expliquez-vous son ascendant initial ?
Je ne le connais pas. On peut expliquer son succès à l’origine par une désaffection à l’égard de la légitimité des autorités, désaffection que l’on constate aussi au niveau des universités ou des entreprises par exemple. C’est un phénomène assez général. Dès le moment où la perception des gens est que l’avenir sera plus compliqué que le passé, il y a une insatisfaction. Cela provoque des réactions. Les élections américaines étaient dirigées notamment contre ce qui était perçu comme l’ « establishment » de Washington. N’oublions pas par ailleurs que Trump a remporté au total des millions de voix en moins que Hillary Clinton. Deux, il a attiré des gens dont le pouvoir d’achat s’était réduit, l’équivalent des gilets jaunes en France. Il s’est rendu compte qu’une partie de la population se sentait abandonnée et il est devenu l’espoir de cette population. Trois, son passé l’amène à considérer que le débat se mène exclusivement en termes de rapports de forces : si je suis le plus fort je peux faire n’importe quoi. En diplomatie, cela se greffe sur une tendance traditionnelle aux États-Unis : America first… On ne peut pas se mêler des affaires des autres. Notons que Barack Obama ne s’était pas occupé exagérément de l’Europe, souvenez-vous qu’il était venu très tard en visite à Bruxelles (lors de son deuxième mandat. NDLR). Donc une tendance américaine fondamentale qui est de dire : on n’a pas besoin des autres, on peut tout faire seul, Trump l’incarne avec des sautes d’humeur, des excès de personnalité etc. Et c’est un élément de surprise. Les Américains aussi sont surpris… Comme l’ampleur du mouvement des gilets jaunes a surpris la France. Quand vous avez 1500 euros par mois, ce n’est pas tenable. Ce sont des catégories de personnes qui étaient hors du circuit, des gens qui sortaient de leur solitude, qui luttaient contre le fait de ne pas être considérés, ce qui nous renvoie encore à cette question du respect.

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Vous n’avez pas été surpris que Trump revendique il y a quelque temps un Nobel de la paix, qu’il soit sensible aux honneurs ?

Tout le monde est sensible à ça. Et il y a chez lui une dose de provocation. Ajoutez à ce trait le problème des gens de pouvoir importants : ils finissent par croire ce qu’on leur dit. Il faut faire la différence entre politesses, flatteries et réalité. Je ne crois pas aux compliments. Il faut garder la tête froide et faire la part des choses. Simple question de bon sens.

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