Paris Match Belgique

Élections au Canada : Justin Trudeau, le désenchantement

justin trudeau

Quatre ans de plus. | © ABACAPRESS.

Politique

Justin Trudeau a remporté les élections au Canada mais sans obtenir de la majorité à la Chambre des communes. La magie qui a accompagné son arrivée au pouvoir en 2015 n’opère plus. 

 

Comme en 2015, au lendemain des élections, il s’est rendu dans le métro de Montréal, dans sa circonscription de Papineau, pour remercier les électeurs. Justin Trudeau décoche un grand sourire de circonstance, pose avec ceux qui sollicitent des selfies et les remercie. À l’heure où les travailleurs prennent le chemin du quartier des affaires, Justin Trudeau les attend en haut de l’escalator.

Lire aussi > Justin Trudeau, élu dans la douleur pour un deuxième mandat

Malgré une campagne marathon de l’Est à l’Ouest du pays, il ne semble pas lassé par cet exercice. Il aime le contact et le terrain. On dit que c’est dans son sang, lui qui est le fils d’un ancien Premier Ministre, Pierre Trudeau, et petit-fils, du côté maternel, du député James Sinclair. La veille le parti Libéral a bien gagné l’élection avec 157 sièges, devant les conservateurs 121, le Bloc Québécois 32 et le Nouveau Parti Démocratique 24. Mais ce 22 octobre 2019, ce n’est pas l’excitation du début de mandat. Trudeau reste au pouvoir, certes, mais sans une majorité à la Chambre des communes, de 170 sièges, il devra composer avec les partis tiers pour conserver la confiance du Parlement.

trudeau
Justin Trudeau, le 21 octobre à Montréal. © P.L.

Après avoir ressuscité la « Trudeau-mania » en 2015, le flamboyant jeune politique a perdu de sa superbe. La privatisation d’un oléoduc et un conflit d’intérêt avec une entreprise québécoise ont laissé des traces. Puis, son voyage dans les Bahamas sur l’île du prince l’Aga Khan, et sa tenue traditionnelle en voyage en Inde face à des politiques indiens en costume-cravate, ont fini d’écorner son image de jeune prodige.

Il militait pour « Le retour du Canada » quatre ans plutôt, il retient cette fois « choisir d’avancer » comme slogan de campagne

Fin de l’été, la campagne n’a pas encore commencé que les sondages l’annoncent au coude-à-coude avec son rival conservateur Andrew Scheer. Pour cette élection, le Premier ministre sortant avait le privilège de lancer les hostilités. Parce qu’une campagne courte est dans son intérêt, il dissout le Parlement le 11 septembre, soit le plus tard possible, pour solliciter à nouveau la confiance des canadiens. Celui qui militait pour « Le retour du Canada » quatre ans plutôt, retient cette fois « choisir d’avancer » comme slogan de campagne. Il se félicite de ses résultats économiques et décompose le programme fiscal de son adversaire. Souvent, Trudeau replace la question de l’avortement dans les débats télévisés et finalement pousse Scheer à se déclarer pro-vie. Le conservateur est omniprésent dans chacune des allocutions de Trudeau. Il en oublie presque les autres adversaires, en particulier le Bloc Québécois qui gagne du terrain dans l’importante province des francophones.

Trudeau annonce qu’il s’engagera, une fois élu Premier ministre, à planter deux milliards d’arbres dans tout le pays

« Je suis un Québécois, né à Ottawa, qui a enseigné le français à Vancouver, d’où venait ma mère » déclare souvent Justin Trudeau. Il se définit ainsi et résume les difficultés des campagnes fédérales canadiennes. Mi-septembre, les candidats lancent chacun leurs chansons de campagne, en anglais et en français pour être compris de tous. Mais la version française de Trudeau passe mal au Québec. Les paroles sont confuses et mal-traduites. Le chanteur d’un groupe de rock canadien anglophone semble dire « On lève une main haute pour demain » lorsqu’il aurait été plus juste de dire « on peut gagner haut la main ». La chanson est réenregistrée à la hâte. Trop tard, les francophones sont vexés.

Après le passage de Greta Thunberg à Montréal et de la marée humaine à la Marche pour le climat, Trudeau annonce qu’il s’engagera, une fois élu Premier ministre, à planter deux milliards d’arbres dans tout le pays. En pleine tournée électorale, il jette ses longs discours et s’empresse de jouer les jardiniers. Ultra connecté, le candidat poste de nombreuses photos sur les réseaux sociaux, pour convaincre les jeunes, sensibles aux questions climatiques. D’ailleurs ce sont eux aussi qui l’avaient plébiscité en 2015. Souvent, Trudeau prend la pose sur le chemin de l’école avec ses trois enfants Ella-Grace, Xavier et Hadrien. Sophie Grégoire, sa femme n’est jamais loin. Ancienne présentatrice télé et professeur de yoga, cette porte-parole du droit des femmes s’est investie à ses côtés dans la campagne. « Seize ans que nous sommes ensemble, dont dix dans la vie politique » précise-t-elle lorsqu’elle se transforme en chauffeuse de salle pour les meetings.

« Justin Trudeau est éternellement celui qu’on sous-estime, déjà en 2015, il était l’outsider face à Stephan Harper » raconte son entraîneur de boxe Ali Nestor, dans sa salle de sport où les photos de l’homme politique font face à ceux de Mohammed Ali. Avant chaque débat, c’est le même rituel. Trudeau enfile les gants pour affronter Nestor. Mais le 3 octobre dernier, c’est dans les vestiaires que le coach le convoque. Sans caméra, ni micro, ils évoquent tous les deux le scandale de la « blackface ». La publication du Time d’une photo datant de 2001 où Trudeau s’est maquillé et déguisé en Aladin pour une soirée sur le thème des Mille et une nuits fait scandale. Le Premier ministre a immédiatement réagit, dans son avion de campagne faisant amende honorable « Je suis déçu de moi-même, je suis fâché de l’avoir fait. J’aurais aimé ne pas le faire, mais je l’ai fait et je m’excuse. » Le coach lui a pardonné, l’entraînement peut commencer et la campagne se poursuivre.

trudeau
DR.

J-4 : la pression de fin de campagne se ressent chez les libéraux. La course s’annonce de plus en plus serrée. Les sondeurs craignent un coup de théâtre. Le bus de campagne rouge, aux couleurs du parti libéral, traverse le Québec pendant 48 heures. Scheer en fait de même. Il faut reconquérir la province, car l’adversaire a changé de nom. « Le bloc n’a pas le monopole de la fierté québécoise » répète Trudeau à chaque meeting. « C’est la dernière offensive, on va aller dans tous les endroits où on a une chance de reprendre des sièges au Bloc ou au NPD » déclare la communication de Trudeau. Séance de bingo dans une maison de retraite, aire de jeux pour enfants, à la rencontre des familles, ou dans les restaurants. Un tour de salle, devant des clients un peu étonnés par tant d’agitation pendant leur pause déjeuner et le bus repart.

trudeau
Le bus de campagne rouge, au couleur du parti libéral, a traversé le Québec pendant 48 heures. © P.L.

Au même moment, Trudeau reçoit les encouragements de Barack Obama sur Twitter. Précédemment, l’ancien Président américain avait déjà soutenu Angela Merkel et Emmanuel Macron qui ont tous les deux remporté leurs campagnes. « Est ce que votre équipe l’a contactée ? Est-ce que vous avez évoqué l’épisode de la blackface avec lui, Monsieur Trudeau ? » interrogent les journalistes qui le suivent. Il cache mal son enthousiasme et réfute toute demande personnelle « Personne ne dit à Barack Obama ce qu’il doit dire » En coulisse, le cercle proche se réjouit « Obama est l’homme politique préféré des canadiens » confie l’un d’eux.

40 jours que Justin Trudeau traîne son teddy noir marqué d’une feuille d’érable rouge dans le dos. Le 21 octobre, jour du vote, le couple Trudeau arrive en famille dans sa circonscription de Papineau, à Montréal. Devant des dizaines de caméras, et aidé par le plus jeune de ses fils, Hadrien, le candidat glisse son bulletin dans l’urne. Puis, ils ont attendu les résultats avec un petit groupe de proches.

Pendant la soirée, l’attente est longue dans la salle des Palais des Congrès, le QG des libéraux, à Montréal. Quelques dizaines de militants, fébriles, applaudissent les premières victoires des rouges dans les  circonscriptions de la côte Atlantique.

Lire aussi > Rattrapé par un « blackface » datant de 2001, Justin Trudeau « regrette profondément » 

2h08, la télé canadienne annonce les résultats. Le visage de Trudeau apparaît. « Quatre ans de plus » s’écrie le public. Petit à petit, la foule se presse dans le QG. Justin Trudeau apparaît quelques heures plus tard. Devant ses militants et bénévoles du parti, il prononce un discours sobre de moins de dix minutes « De retour au travail, de retour à Ottawa », il embrasse sa femme et s’échappe rapidement.

CIM Internet