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Maysaa Alamoudi, journaliste saoudienne : délit de bonne conduite

Maysaa Alamoudi, aujourd’hui présentatrice des infos du soir sur la chaîne arabe Al-Hurra à Washington. | © DR

Politique

Ancienne militante du droit de conduire, cette battante a vécu, fin 2014-début 2015, deux mois et demi de détention sur lesquels elle a promis de ne jamais rien révéler. Son tort : avoir pris le volant. Exilée aux États-Unis, elle pense chaque jour à ses amies qui ont aussi voulu braver l’interdiction de conduire quelques semaines avant… son autorisation. Depuis, elles paient leur « audace » d’une peine de prison indéterminée pour « terrorisme » ! 

La Mecque à Washington, en passant par Dubaï, Rome… la route fut longue et cahoteuse pour Maysaa Alamoudi, saoudienne trentenaire. Pour cette ancienne militante du droit de conduire, le parcours n’a pas été une autoroute. La jeune femme, pugnace et déterminée, vit depuis deux ans aux États-Unis. C’est dans sa maison bleue et zen du Maryland, à Fort Washington, à 35 kilomètres de l’effervescence de la capitale américaine, qu’elle et son mari Yasser me reçoivent. Pas d’enfants mais deux chats et un chien. Un accueil « à la saoudienne », avec cette hospitalité et cette gentillesse légendaires. Cela me rappelle Riyad…

Cette rencontre, je la dois à Latifa, militante saoudienne de la première heure. Son amie d’enfance. Sa confidente, elle aussi originaire de La Mecque. Cet entretien est le premier accordé par Maysaa à la presse internationale depuis cinq ans. Ces dernières années, elle a appris à se méfier. Dans ce royaume, les femmes ne sont jamais reines, elles naissent mineures et meurent mineures. Maysaa remercie tous les jours son frère aîné, Farhad. À la mort de leur père, il est devenu le tuteur de la famille. Sans lui, sans son autorisation, elle ne serait jamais partie à Dubaï en décembre 2006, elle n’aurait jamais réalisé son rêve d’adolescente de devenir journaliste.

Une journaliste réfléchie, passionnée, élégante. le choix de Maysaa s’est imposé sans hésitation.

Sur la chaîne arabe Al-Hurra, financée par le Congrès américain, elle présente tous les jours la tranche info du soir, de 18 heures à 22 heures non-stop. Un JT regardé par plus de 22 millions de téléspectateurs, y compris dans les pays du Golfe. Elle a mis deux ans pour faire ses preuves, s’intégrer dans une rédaction. C’est une bosseuse, une ambitieuse. Des qualités chez toutes les Saoudiennes rebelles qui refusent de subir le diktat masculin. Alberto Fernandez, le big boss, est dithyrambique : « Un joyau ! Une journaliste réfléchie, passionnée, élégante. Je connaissais son passé d’activiste, son arrestation. Nous n’avions pas de présentatrice saoudienne, le choix de Maysaa s’est imposé sans hésitation. »

Maysaa est une jolie femme, discrète et réservée. Une Saoudienne bien dans ses baskets que l’on remarque au premier coup d’œil tant elle dégage une belle énergie, de la sympathie. Sa voix est douce, ses propos mesurés. Sa famille vit toujours en Arabie saoudite mais cela ne l’empêche pas d’évoquer les sujets sensibles, la religion entre autres. Profondément croyante, elle fait ses cinq prières par jour. Avant-dernière de huit frères et sœurs dans une famille traditionnelle, elle reconnaît aujourd’hui que ses parents étaient exceptionnels. Ils ne l’ont jamais empêchée de faire ce qu’elle voulait. Son père, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, avait fait installer une parabole pour recevoir les chaînes satellitaires. Dans les années 1990, c’était « haram » (interdit) dans le royaume. La police religieuse, la mutawa, traquait les récalcitrants. La petite Maysaa regardait CNN ou TV5Monde. Son père est décédé sans avoir vu sa fille à l’antenne.

On prétend qu’elles ont collaboré avec des puissances étrangères, l’Iran, le Qatar. C’est du grand n’importe quoi !

Lorsqu’elle évoque sa famille, Maysaa se souvient aussi des conflits : une de ses sœurs très conservatrice, avec laquelle elle partageait sa chambre, refusait qu’elle écoute de la musique. A l’école primaire, elle devait porter le niqab et des gants noirs. Insupportable ! A 21 ans, elle part vivre à Djedda avec sa mère et ses sœurs sans leur tuteur – inimaginable ! Elle décide alors de passer du niqab au voile, le hidjab. Une délivrance. Quel paradoxe ! Aujourd’hui, Maysaa traque les nouvelles sur ses « sœurs » incarcérées et torturées depuis mai 2018. Elles sont accusées par les autorités de porter atteinte à la sécurité de l’Etat et à « l’unité nationale ». Selon la version des experts, Mohammed Ben Salmane n’aurait pas accepté que ces militantes reconnues par la presse internationale attirent les projecteurs pour évoquer l’abolition du tutorat… Le 24 juin 2018 devait être un jour historique pour le prince héritier qui permettait enfin aux femmes de conduire. Certaines sont mères de famille. « Je me sens tellement impuissante. Je pense tous les jours à Aziza, Eman, Hatoon, Samira, Nouf, Maya et Loujain. Je prie tous les jours pour qu’elles soient libérées. Et n’oublions pas les hommes, militants, aussi emprisonnés pour les avoir courageusement défendues. Je connais ces femmes, ce sont des patriotes. Alors que sur les réseaux sociaux des internautes veulent les faire passer pour des espionnes. Ils prétendent qu’elles ont collaboré avec des puissances étrangères, l’Iran, le Qatar. C’est du grand n’importe quoi ! »

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À Paris, devant l’ambassade d’Arabie saoudite, en mars 2019. Manifestation d’Amnesty International en soutien aux militantes emprisonnées. © Philippe LOPEZ / AFP

Le crime de Maysaa et Loujain : avoir conduit à la frontière entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite

Maysaa et Loujain, deux icônes… Elles voulaient juste vivre leur vie. Cette affaire douloureuse la replonge dans ses propres épreuves : le passage de la banquette arrière au siège conducteur, le 30 novembre 2014, s’est passé dans la souffrance et l’humiliation. Avec Loujain al-Hathloul, toutes les deux ont été arrêtées et incarcérées soixante-treize jours. Leur passeport confisqué. Leur crime : avoir conduit à la frontière entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Alors que l’une et l’autre étaient détentrices d’un permis de conduire obtenu aux Emirats arabes unis. Ce sésame tant convoité les autorisait à conduire dans tous les pays du Golfe… Excepté en Arabie saoudite. Un acte jugé provocateur, à l’époque, par les autorités saoudiennes qui voulaient faire de l’arrestation de ces deux jeunes femmes un exemple national, sans doute pour calmer les ardeurs de toutes celles qui souhaitaient prendre le volant, défier le gouvernement comme ce fut déjà le cas le 26 octobre 2013. Ce jour-là, de nombreuses femmes, les plus courageuses, soutenues par des hommes, avaient répondu à l’appel du mouvement #oct26driving, créant un véritable séisme social dans le royaume. Les juges du tribunal d’Al-Ahsa (province est du pays) les ont renvoyées devant un tribunal spécialisé en affaires de terrorisme. Maysaa journaliste, Loujain étudiante, respectueuses des traditions, du Coran, étaient donc considérées comme des terroristes !

En Arabie saoudite, les femmes de moins de 30 ans sont considérées comme des ados

En février 2014, soit neuf mois avant leur arrestation, une loi antiterroriste était mise en application. Une loi qui permet aux autorités saoudiennes d’élargir la définition des actes de terrorisme, d’y assimiler des protestations pacifiques. Maysaa est lucide : « Cette loi vise surtout à étouffer toute menace de contestation, y compris par les associations des droits de l’homme dont Amnesty International. » Quatre ans après son arrestation et son incarcération, la jeune femme n’a rien oublié : « Les séquelles restent profondes, même si parfois j’essaie d’oublier. Impossible. Je porte une cicatrice béante à vie. Lors de ma première nuit passée en prison, j’ai réalisé que j’avais tout fichu en l’air. De mes conditions de détention, je ne peux rien vous dire. Le jour de ma libération, j’ai signé un document où je m’engageais à ne pas divulguer ce que j’ai vécu dans la prison de Al-Hufuf. Loujain était, elle, au centre de détention pour mineures de Al-Ahsa. En Arabie saoudite, les femmes de moins de 30 ans sont considérées comme des ados. Loujain avait 27 ans. Pour moi, la prison fut un traumatisme. Après ma sortie, je me réveillais en sursaut toutes les nuits, perdue, angoissée. Puis je réalisais : “Ah, oui, je ne suis plus en prison !” Pendant neuf mois, je n’ai pas pu voyager. Je vivais mal. Je pleurais. Malgré ces épreuves, je ne regrette rien ! »

Les conséquences de cet épisode sur sa vie furent immédiates : « J’ai perdu mon emploi, mon mari Yasser aussi. Il était directeur de relations publiques à Dubaï. Il a surtout eu très peur de me perdre. Il ne savait pas pour combien temps j’étais enfermée. Moments de peur, de désespoir. Par amour, il ne m’a pas abandonnée. Au contraire, cette épreuve a renforcé notre couple. D’autres auraient baissé les bras. Nous nous étions rencontrés en 2013 lors d’un forum des médias à Dubaï. Nous nous sommes choisis, ce fut un mariage d’amour, loin des contraintes traditionnelles imposées par nos familles respectives. » Sa vie en Amérique n’a plus rien à voir. Malgré l’éloignement des siens, Maysaa a choisi l’exil.

Répression sans limites

Un an après l’assassinat barbare du journaliste Jamal Khashoggi, le prince héritier Mohammed Ben Salmane, alias MBS, pourtant accusé par la CIA d’être le commanditaire de ce crime odieux, retrouve un second souffle. Il peut remercier Donald Trump : ragaillardi, MBS a repris de plus belle sa politique de répression dans le pays. Silence on décapite…

La peine de mort est utilisée comme un outil politique.

Le 23 avril dernier, 37 personnes condamnées à mort, accusées de « terrorisme », ont été exécutées. L’une d’entre elles a même été crucifiée en public après avoir été décapitée. Portant à 107 le nombre de mises à mort depuis le début de l’année. Triste record ! D’après un communiqué publié par l’agence officielle de presse SPA, le ministère de l’Intérieur a déclaré que « tous avaient été reconnus coupables d’avoir adopté la pensée terroriste extrémiste » et d’« avoir formé des cellules terroristes ». Il s’agit des premières exécutions de masse depuis janvier 2016, lorsque 47 condamnés avaient été mis à mort dont Nimr al-Nimr, un haut dignitaire chiite. Pour Michael Page, directeur adjoint de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient, « cette exécution massive de prisonniers montre que les dirigeants saoudiens n’ont que peu d’intérêt à améliorer le triste bilan du pays en matière de droits humains ». Pour Lynn Maalouf, directrice de recherche sur le Moyen-Orient à Amnesty International, « c’est une autre indication de la façon dont la peine de mort est utilisée : comme un outil politique pour écraser la dissidence au sein de la minorité chiite du pays ».

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Pour la première fois depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi, neuf universitaires, avocats, écrivains et blogueurs ont été arrêtés lors d’une nouvelle campagne de répression. Parmi les personnes arrêtées figurent l’écrivain et médecin Bader al-Ibrahim et le militant Salah al-Haidar, fils d’Aziza al-Youssef, militante saoudienne incarcérée durant dix mois et libérée fin mars. À peine sortie de prison, broyée par ces derniers mois de calvaire, cette femme va revivre une nouvelle épreuve, celle d’une mère angoissée pour son fils à son tour emprisonné.

Lina Al-Hathloul : « En prison, ma sœur a subi des tortures »

Lina, 24 ans, est la petite sœur de Loujain al-Hathloul, militante incarcérée depuis le 15 mai 2018 et torturée dans une geôle à Djedda, ville de la côte ouest de l’Arabie saoudite. Lina vit aujourd’hui en Belgique. Elle et ses frères et sœurs sont mobilisés sur tous les fronts. Le 23 septembre, Lina a prononcé un discours au Conseil des droits de l’homme aux Nations unies, exhortant Riyad de libérer sa sœur Loujain, sans conditions. Allusion à la proposition sous forme de chantage des autorités saoudiennes cet été : libération de la jeune femme en échange d’une vidéo où elle nierait les accusations de torture exercée contre elle au début de son incarcération. Loujain a refusé.

Loujain al-Hathloul
Lina et sa sœur Loujain. © DR

« Pendant des mois, nous sommes restés silencieux. Nous pensions que c’était la meilleure stratégie. Nous avions peur que les tortionnaires s’acharnent davantage. Lorsqu’on a appris que notre sœur était menacée de mort, nous avons décidé de briser le silence. En août 2018, lorsque mes parents lui ont rendu visite pour la première fois, ils ont constaté qu’elle était faible, avait du mal à se déplacer et à s’asseoir. Ma sœur n’osait pas parler des sévices qu’elle subissait, pour les préserver. Par pudeur aussi envers mon père. » Ce n’est que lors des visites suivantes qu’elle raconte précisément les tortures, les abus sexuels, les humiliations. Au bout de quelques jours d’incarcération, des bourreaux sont venus en pleine nuit la chercher dans sa cellule, l’ont placée dans le coffre d’une voiture et transférée vers un endroit secret.

Pour lui arracher des aveux, elle était torturée, électrocutée.

« Ils l’ont installée dans une pièce. Ils venaient la chercher plusieurs fois par jour, la nuit, pour lui arracher des aveux. C’est lors de ces séances qu’elle était torturée, électrocutée aux cuisses et à la poitrine. Des hommes qui assistaient à ces interrogatoires riaient, applaudissaient. C’était la fête pour eux. Loujain a raconté qu’un matin elle s’est réveillée avec un homme allongé à côté d’elle. Il avait tenté de la violer… Autres horreurs durant la période du ramadan : ses tortionnaires la forçaient à manger, lui remplissaient la bouche jusqu’à ce qu’elle vomisse. Ils essayaient de l’embrasser… Parmi ses bourreaux, elle a reconnu un homme, Saud al-Qahtani, l’un des plus proches conseillers du prince héritier Mohammed Ben Salmane, qui avait supervisé l’assassinat de Jamal Khashoggi. Il encourageait ses sbires à humilier ma sœur. Ce jour-là, avant de quitter la pièce, il s’est adressé à Loujain : “Tu sais, la prochaine fois je vais venir te tuer, te découper en morceaux, on te jettera dans les égouts, personne ne saura où tu es. Mais avant, je te violerai.” Sachant ma sœur en danger de mort, avec mes frères et mes deux autres sœurs nous avons décidé de parler. A la suite de fuites dans la presse en novembre 2018, Lynn Maalouf, d’Amnesty International, s’était insurgée : “Ces révélations choquantes de torture, de harcèlement sexuel et d’autres abus mettent en lumière, s’ils sont confirmés, d’autres scandaleuses violations des droits de l’homme par les autorités saoudiennes.” »

Le procès des militantes saoudiennes de la cause des femmes a débuté le 13 mars dernier devant un tribunal pénal. Onze d’entre elles avaient été arrêtées le 15 mai 2018 dans le cadre d’une campagne de répression, un mois avant la levée historique d’une interdiction de conduire pour les femmes. Elles sont officiellement accusées de porter atteinte aux intérêts du royaume, de contacts avec des médias étrangers, des diplomates et des organisations de défense des droits humains, et d’aider « les ennemis de l’Etat ». En réalité, il semble que le prince héritier MBS n’ait pas supporté qu’elles évoquent devant la presse internationale leur autre cheval de bataille : l’abolition du tutorat.

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Sept d’entre elles ont été provisoirement libérées au printemps. « Provisoirement » car le procès se poursuit. Lina précise : « Cela donne de l’espoir ! Mais Loujain, que j’ai pu avoir très brièvement au téléphone, était déçue. On lui avait promis qu’elle serait prochainement libérée. Le 17 avril dernier, son procès a été reporté sans raison. Ma sœur a attendu en vain toute la journée dans une salle au tribunal. Sans doute pour la déstabiliser un peu plus. Mais elle est résistante. Forte. Pour ce procès, Loujain a été transférée dans une prison à Riyad où elle partage une cellule avec d’autres détenues inconnues. Elle a tenu à préparer sa défense sans avocat. Elle se présentera seule devant ses juges avec mon père à ses côtés. Nous attendons avec impatience sa libération ! Nous nous efforçons de garder espoir. »

Clarence Rodriguez a été correspondante en Arabie saoudite de 2005 à 2017. Auteure de Révolution sous le voile, éd. First (2014) et de Arabie saoudite 3.0.
Paroles de la jeunesse saoudienne, éd. Erick Bonnier (2017).

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