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« Parmi les ministres fédéraux MR, Sophie Wilmès figure parmi ceux qui s’en sont plutôt bien sortis »

Sophie Wilmes a 44 ans et est entrée en politique sur une liste PRL aux communales en 2000, à Uccle. | © BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Politique

Pierre Verjans, professeur et politologue à l’ULiège, revient sur l’accession au poste de Premier ministre  par une première femme.

 

Sophie Wilmès, ministre du Budget a été choisie comme Première Ministre pour diriger le gouvernement en affaires courantes. Comment faut-il interpréter la nomination ad interim de Sophie Wilmès ? Le fédéral suscite-t-il encore l’enthousiasme des ténors des partis au moment où va s’y jouer l’avenir de la Belgique ?

Paris Match. L’arrivée de Sophie Wilmès à la tête du gouvernement fédéral, est-ce historique ou s’agit-il d’un intérim sans lendemain, qui permet surtout de faire de la communication ?
Pierre Verjans. On doit se réjouir de voir une femme accéder à ce poste pour la première fois, c’est certain. Maintenant, il est clair que c’est moins prestigieux de remplir la fonction par intérim plutôt que de plein exercice. Ceci étant, Sophie Wilmès possède de réels atouts pour faire le job. On observera d’ailleurs que parmi les ministres MR montés au fédéral en 2014, elle figure parmi ceux qui s’en sont plutôt bien sortis si l’on songe aux critiques essuyées, par exemple, par son prédécesseur, Hervé Jamar, ou encore par Marie-Christine Marghem ou Jacqueline Galant. C’est d’autant plus remarquable que le poste de ministre du Budget est toujours très sensible.

On pouvait s’attendre à une succession de Charles Michel âprement disputée. Or, il n’en a rien été…
En effet, c’est frappant. On n’a pas assisté à un rééquilibrage entre les partis à l’intérieur de ce gouvernement minoritaire et en affaires courantes, ce qui me paraît presque inquiétant. Je ne suis pas au courant des tractations qui ont eu lieu au kern, mais c’est assez interpellant de voir le MR s’en aller par la grande porte en décrochant la présidence du Conseil européen et un mandat de commissaire tout en conservant le poste de Premier ministre. On peut s’étonner qu’aucun des deux autres partis autour de la table gouvernementale, à savoir le CD&V et l’Open VLD, n’ait pris la main de façon à montrer qu’ils étaient encore bien présents. A vrai dire, je ne sais pas trop comment interpréter la chose. Cela signifie-t-il que le MR n’a pas réussi à trouver une solution avec ses partenaires pour passer le témoin, ou bien a-t-il voulu asseoir son leadership en se maintenant à la tête de l’attelage fédéral ? Dans la perspective de la formation de la future coalition, doit-on y voir le signe de la confiance renouvelée au MR de la part de l’Open VLD et du CD&V –  ce qui serait inédit dans ce que la presse flamande appelle le « gouvernement des chamailleries » – ou est-ce tout simplement ce qu’on qualifierait en droit commercial d’abus de position dominante ? A ce stade, je n’ai pas la clé.

 

Sophie Wilmès débarque au 16, rue de la Loi. ©BELGA PHOTO BRUNO FAHY

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Vous parlez de sortie par la grande porte, mais certains analystes évoquent plutôt un départ précipité dans le chef de Charles Michel. Est-ce votre sentiment ?
Le départ de Charles Michel s’explique dans la mesure où, ces dix derniers jours, il a été la cible de critiques répétées concernant le fait qu’il n’était plus présent ni de corps ni d’esprit à la tête de l’exécutif fédéral. Son départ est peut-être une réponse à ces critiques. Voire, éventuellement, à celles, plus feutrées, de l’Open VLD ou CD&V.

N’est-ce pas inédit, pour la Belgique, de voir des francophones truster les postes les plus prestigieux à l’Europe et au fédéral sans que les Flamands ne montent aux barricades ?
Sans doute, mais on peut également l’interpréter dans l’autre sens et y voir le signe que les Flamands n’en veulent plus.

Précisément, au Nord comme au Sud, on assiste à un mouvement des ténors des partis vers les Régions et l’Europe, où les fonctions proposées ne sont plus vues désormais comme des lots de consolation. Le centre de gravité des lieux de pouvoir serait-il en train de basculer ?
La commune aussi, ne l’oublions pas. Anvers est, par exemple, devenu un lieu de pouvoir significatif. Ceci étant, ce que vous dites est très juste et traduit sans doute ce que représente actuellement la sixième réforme de l’Etat, c’est-à-dire le déplacement du centre de gravité du système fédéral belge vers les entités fédérées à mesure que celles-ci reçoivent davantage de compétences. Malgré cette tendance, la place que va occuper le ou la futur(e) Première ministre sera éminemment importante et en même temps très délicate. Très importante, parce qu’il s’agira de négocier l’évolution de la Belgique vers la septième réforme de l’Etat. Délicate, car celui ou celle qui l’occupera sera amené à détricoter le système politique belge. Pour cette raison, elle fait un peu peur à tout le monde. Il n’empêche, pour stratégique qu’elle soit, cette fonction ne constitue plus un enjeu majeur pour les Flamands, qui ont laissé les francophones l’accaparer depuis 2011. Pourtant, la régionalisation partielle de la politique d’emploi et de la santé déjà effective, c’était une demande forte du Parlement flamand depuis les cinq résolutions du 3 mars 1999.

 

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