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Turquie : Erdogan remporte le référendum et divise le pays

Le président Erdogan salue ses supporters après son discours. | © AFP PHOTO / Bulent Kilic

Politique

Dans un discours télévisé, le président turc Recep Tayyip Erdogan a proclamé sa victoire au référendum lui donnant des pouvoirs étendus. Un résultat qui divise le pays en deux.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a proclamé dimanche sa victoire au référendum sur le renforcement de ses pouvoirs que les résultats provisoires lui accordent de justesse, mais l’opposition a dénoncé des fraudes et annoncé qu’elle contesterait le résultat.

M. Erdogan, 63 ans, recherchait un plébiscite. Toutefois, selon les résultats diffusés par l’agence de presse progouvernementale Anadolu, le « oui » n’a recueilli que 51,35% des suffrages dimanche après dépouillement des bulletins dans 99% des urnes. À l’étranger, le camp du « oui » l’a également emporté dans certains pays d’Europe comme la France (65,2%), l’Allemagne (63%) et les Pays-Bas (70,3%). En Belgique, il obtient 77,1%. Seul le Liban, avec 93,9% de « oui », enregistre un score plus élevé, alors que le camp du « non » l’a emporté en Espagne (86,7%), au Royaume-Uni (79,1%) ou encore aux États-Unis (82,9%).

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Vers un rétablissement de la peine de mort ?

Dans un discours télévisé, le chef de l’État a salué une « décision historique » du peuple turc et appelé les pays étrangers à « respecter » le résultat du scrutin, alors que l’opposition turque conteste le résultat du scrutin.

Peu après, il a évoqué la possibilité d’organiser un nouveau référendum, cette fois-ci sur le rétablissement de la peine capitale, une initiative qui sonnerait le glas du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

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« Manipulations » et légitimité remise en cause

Peu avant l’intervention de M. Erdogan, le Premier ministre Binali Yildirim avait lui aussi revendiqué la victoire du « oui » dans une allocution au siège du parti islamo-conservateur au pouvoir, l’AKP, à Ankara.

Mais les deux principaux partis d’opposition, le CHP et le HDP (prokurde), ont dénoncé des « manipulations » au cours du référendum et annoncé qu’ils feraient appel du résultat.

Ils fustigent notamment une mesure annoncée à la dernière minute par le Haut-Conseil électoral turc (YSK) considérant comme valides les bulletins ne comportant pas le tampon officiel du bureau de vote dans lequel ils ont été glissés dans l’urne. Dénonçant cette décision, le leader du CHP (social-démocrate), Kemal Kiliçdaroglu, a déclaré que les autorités avaient « rendu sujet à débat la légitimité du référendum« , et « jeté une ombre sur la décision de la nation ».

Les grandes villes ont voté « non »

En dépit de la victoire annoncée du « oui » dans l’ensemble du pays, le camp du « non » l’a emporté dans les trois principales villes, Istanbul, Ankara et Izmir. Les régions peuplées en majorité de Kurdes du sud-est ont aussi massivement voté contre l’accroissement des prérogatives du chef de l’Etat.

« C’est une victoire pour Erdogan mais aussi une défaite. Il a perdu Istanbul, là où il a entamé sa carrière politique », en en devenant maire en 1994, a écrit sur Twitter Soner Cagaptay, analyste spécialiste de la Turquie au Washington Institute.

« Avant tout, je m’attends à de nouvelles élections législatives (…) pour donner enfin les pleins pouvoirs à Erdogan », estime quant à lui Samim Akgönül, professeur à l’université de Strasbourg et chercheur au CNRS, jugeant « improbable » une démocratisation du régime turc.

Venus assister au discours de M. Yildirim à Ankara, des partisans de l’AKP ont laissé éclater leur joie même s’ils s’attendaient à une plus large victoire du « oui ». « On attendait plus, mais je suis heureuse », clame Yadigar Boztepe, une jeune femme tenant un drapeau turc à la main. « Ce résultat montre qu’une partie du pays ne veut pas rendre le pays plus fort et a une mentalité européenne, l’autre partie ce sont des vrais Anatoliens », a renchéri un autre supporteur, Mustafa Umit Unsal.

Les bureaux du vote, où quelque 55,3 millions de Turcs étaient appelés à dire oui ou non à cette révision constitutionnelle, ont fermé à 17H00 heure locale (14H00 GMT).

L’opposition descend dans la rue

Après la courte victoire du « oui » au référendum en Turquie, les opposants aux amendements constitutionnels sont descendus dans les rues. Dans la capitale Ankara, les sympathisants du principal parti d’opposition CHP se sont réunis autour du slogan « côte à côte contre le fascisme ». Selon des témoins, il y aurait eu des protestations dans divers quartiers d’Istanbul, dont Kadiköy et Besiktas, et à Izmir, dans l’ouest du pays. Les manifestants entrechoquaient des casseroles et poêles, comme lors des rassemblements contre le gouvernement au parc Gezi en 2013.

Des opposants sont descendus dans les rues d’Istanbul après la victoire d’Erdogan. © AFP PHOTO / YASIN AKGUL

Les partisans du président Erdogan se sont aussi déplacés en rue pour célébrer leur victoire. Des supporters du président Erdogan se sont réunis pour célébrer la victoire devant le siège du parti AKP au pouvoir à Ankara et Istanbul. Toutefois, ils avaient espéré une large victoire nette.

Demain, un hyperprésident

La révision constitutionnelle prévoit en particulier l’abolition du poste de Premier ministre au profit d’un hyperprésident, alors que M. Erdogan est déjà accusé d’autoritarisme par ses détracteurs.

Si sa victoire devait être officiellement confirmée, M. Erdogan, qui a échappé à une tentative de putsch le 15 juillet, disposerait non seulement de pouvoirs considérablement renforcés, mais pourrait en théorie rester à la tête de l’État jusqu’en 2029. Il a occupé le poste de chef du gouvernement entre 2003 et 2014, avant d’être élu président.

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Le gouvernement présente cette révision constitutionnelle comme indispensable pour assurer la stabilité de la Turquie et lui permettre de faire face aux défis sécuritaires et économiques. Mais l’opposition dénonce la dérive autoritaire d’un homme qu’elle accuse de chercher à museler toute voix critique, surtout depuis le coup d’État avorté.

L’opposition quasi-muselée

L’opposition et les ONG ont déploré une campagne inéquitable, avec une nette prédominance du « oui » dans les rues et les médias. La Turquie est par ailleurs sous état d’urgence depuis le putsch manqué. Quelque 47.000 personnes ont été arrêtées et plus de 100.000 limogées ou suspendues de leurs fonctions.

Le parti prokurde HDP a ainsi dû faire campagne avec ses deux coprésidents et nombre de ses élus en prison, accusés de liens avec les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

La sécurité a également occupé une grande place dans l’organisation du scrutin, la Turquie ayant été frappée ces derniers mois par une vague sans précédent d’attaques meurtrières liées au groupe État islamique (EI) et à la rébellion kurde.

Quelque 380.000 policiers ont ainsi été déployés pour assurer le bon déroulement du scrutin, selon Anadolu, et les opérations de vote se sont déroulées sans incident majeur.

L’UE prend note

Les changements constitutionnels que la courte victoire du « oui » suppose seront « évalués à la lumière des obligations du pays en tant que candidat à l’adhésion à l’UE », indique une déclaration communiquée dimanche soir.

« À la lumière du résultat serré de ce référendum et des implications profondes des amendements constitutionnels, nous appelons aussi les autorités turques à rechercher un consensus national le plus large possible pour leur mise en place », stipule la déclaration, attribuée au président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, à la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères Federica Mogherini et le commissaire européen à l’élargissement Johannes Hahn.

(Avec Belga)

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