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« Donald Trump est littéralement obsédé, consumé par l’impeachment »

Donald Trump le 28 octobre 2019. | © Brendan Smialowski / AFP

Politique

Jeudi, la Chambre des représentants a voté une résolution-clé, donnant un cadre officiel à l’enquête en vue d’une destitution de Donald Trump, ouverte après les soupçons de chantage auprès du président ukrainien. Corentin Sellin, professeur d’histoire en CPGE et grand observateur de la présidence Trump, revient pour Paris Match sur la question.

Paris Match. La Chambre des représentants vient de voter pour donner un cadre formel à l’enquête ouverte en vue d’une procédure en destitution (impeachment) de Donald Trump. Que cela va-t-il changer concrètement ?
Corentin Sellin. Cela ne change pas grand chose dans l’immédiat puisque l’enquête était déjà lancée depuis fin septembre par Nancy Pelosi et des auditions se déroulaient depuis trois semaines à flot quasiment continu. Ces auditions à huis clos vont se poursuivre, surtout auprès du Comité du renseignement. A moyen terme, cette résolution organise les futures auditions publiques qui pourront être organisées par les comités parlementaires et elle mande officiellement le comité judiciaire, à qui il revient statutairement, de rédiger d’éventuels articles d’accusations à l’encontre de Donald Trump. C’est en quelque sorte un règlement interne de la procédure d’impeachment qui vient d’être voté, et le passage à une procédure plus publique, plus ouverte qui sera organisée d’ici quelques semaines.

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Donald Trump a tweeté rapidement en criant, comme il l’avait fait durant l’enquête Mueller, à « la plus grande chasse aux sorcières ». Quelle peut être la réponse immédiate de la Maison-Blanche ?
On voit bien que Donald Trump n’a pas encore trouvé sa stratégie de défense la plus efficace. Il a tendance à réappliquer la même stratégie qu’avec l’enquête russe, c’est à dire de plaider la chasse aux sorcières fomentée par des démocrates et des libéraux insatisfaits. Sauf que, contrairement  à l’enquête Mueller, les auditions de la Chambre s’appuient sur des documents déjà publics, notamment le fameux compte-rendu de la conversation avec Volodymyr Zelensky. Par ailleurs, les auditions ont déjà produit des témoins qui incriminent l’action de Trump envers l’Ukraine. Il est donc difficile de crier à la chasse aux sorcières et de reprendre la même défense. D’autre part, on voit bien que Donald Trump n’a pas encore trouvé de mot d’ordre rassembleur pour les républicains. Il faut qu’il parvienne à se renouveler, on voit qu’il a du mal à trouver une nouvelle stratégie face à cette enquête.

« Le quid pro quo apparaît aujourd’hui très difficile à contester »

Les témoignages, notamment ceux de Bill Taylor et Alexander Vindman, ont été particulièrement préjudiciables pour lui, surtout à propos du quid pro quo.
Contrairement à l’enquête de Mueller, menée par un procureur spécial et le FBI dans la plus grande confidentialité, où rien ne filtrait, on en sait plus. Les auditions parlementaires sont à huis clos mais il y a des fuites, et les déclarations liminaires des témoins sont la plupart du temps mis à disposition de la presse. On a eu, coup sur coup, deux témoignages dévastateurs qui établissent le fameux quid pro quo, le «donnant-donnant» si l’on est gentil ou le chantage si on emploie une traduction plus sévère, qu’a exercé pendant une partie de l’été Donald Trump sur le président Zelensky. Le quid pro quo apparaît aujourd’hui très difficile à contester et on en revient sur la question de la stratégie à employer puisque les faits sont confirmés par témoignages qui produisent eux-mêmes un effet d’empilement, de sidération et qui sont négatifs pour lui.

Jusqu’où les républicains soutiendront-ils Donald Trump, à un an de la prochaine élection ?
Il faut bien distinguer deux questions différentes. Il y a une sorte de dissociation, comme on dirait en psychologie, entre les faits –il apparaît incontestablement que Donald Trump a abusé de sa fonction pour un gain politique privé– et l’appréciation politique que portent les républicains. Ces derniers, pour des raisons qui les regardent –et à part la figure de Mitt Romney–, considèrent que même si Donald Trump n’aurait pas dû agir ainsi, ce n’est pas un crime digne d’impeachment. Et, à un an de l’élection, il serait suicidaire pour les républicains de penser destituer leur propre président. Ils sont liés à lui inextricablement et, sauf retournement de situation et un crime dont l’ampleur et l’évidence seraient indéniables, les républicains soutiendront tous Donald Trump jusqu’à l’élection. On a une dissociation entre les faits et le récit politique. Il ne faut pas oublier que l’impeachement reste une procédure politique : les enjeux politiques sont prioritaires et l’emportent sur les notions juridiques.

« La mort de Baghdadi est un succès indéniable, sans doute un des plus gros de sa présidence »

Donald Trump semble ne pas avoir bénéficié d’un effet bénéfique après l’annonce de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi.
C’est un peu une des surprises de la semaine. Malgré quelques tweets qui ont fait sourire ou rire sur le chien qui a participé à l’opération, Donald Trump a été relativement discret. Il en parle mais il ne s’en vante pas, il ne le met pas en avant alors que c’est un succès indéniable, sans doute un des plus gros de sa présidence. Il ne s’en sert pas du tout comme on aurait pu s’y attendre pour dire : « Vous n’allez tout de même pas impeacher le président qui vient d’exécuter le patron de l’EI ?» Mais on voit que Donald Trump est littéralement obsédé, consumé par l’impeachment parce qu’il passe son temps à regarder Fox News. On le voit par ses tweets car dans les shows de la chaîne, on parle beaucoup plus de l’impeachment, de la chasse aux sorcières et des problématiques internes que de la mort de Baghdadi. Il faut aussi souligner qu’il est beaucoup moins important dans la mentalité collective des Etats-Unis que ne l’était Oussama Ben Laden, en raison des attentats du 11-Septembre.

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Pendant ce temps, les démocrates continuent leur primaire, quasiment dans le silence tant Donald Trump est présent médiatiquement.
Les démocrates sont dans cette période entre chien et loup des primaires, où ils n’existent qu’au moment des débats nationaux qui ont lieu toutes les six semaines, et le prochain aura lieu le 20 novembre. La campagne se déroule quasiment uniquement dans deux petits Etats, l’Iowa et le New Hampshire qui ouvriront le bal des primaires, et qui seront mis sous le feu des projecteurs au moment de l’élection en février et qui passent encore sous le radar de l’actualité.

D’où l’invisibilité relative des candidats démocrates. Mais cela bouge. Il y a une sorte d’élimination par l’arrière, comme on dirait dans les courses sportives, qui est en train de se produire. Les candidats disparaissent les uns après les autres, victimes des mauvais sondages qui engendrent une absence de financement. Ils étaient encore, au cœur de l’été, 24 à 25 candidats : pour le prochain débat, on s’achemine vers une participation de dix candidats, et peut-être encore moins en décembre. Il y a une sorte de filtration qui s’opère parmi les candidats. En tête, Joe Biden semble plutôt bien tenir dans les sondages à l’échelle nationale, il domine toujours mais il est en sévère baisse dans les deux fameux premiers Etats, où il serait dominé par Elizabeth Warren et Bernie Sanders, deux représentants de l’aile gauche du parti.

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