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Fin des Ceausescu il y a 30 ans : première révolution télé-diffusée et déjà des fake news

La révolution roumaine est habituellement liée aux villes de Timisoara et de Bucarest. | © Photo by JOEL ROBINE and CHRISTOPHE SIMON / AFP.

Politique

Il y a trente ans éclatait la révolution roumaine, quelques semaines seulement après la chute du mur de Berlin. Le bloc de l’Est se fissurait à vue d’œil. Un vent de liberté soufflait déjà sur Bucarest, en Roumanie, mais c’est une fake news qui a précipité les éventements.

Par Laurent Depré

Décembre 1989. Toutes les télévisions européennes de l’Ouest consacrent de longues minutes de leur JT à ce qui se passe dans le pays encore à la solde de Moscou et dirigé par le dictateur Nicolae Ceausescu. L’adolescent que nous étions n’a pas oublié cette scène surréaliste où Ceausescu de retour d’un voyage à l’étranger et soucieux de montrer que le pouvoir, son pouvoir, ne vacille pas, rassemble des milliers de personnes sur une grande place de la capitale.

Après quelques minutes, la foule massée hua le vieux dictateur communiste, blalanca portraits, drapeaux, calicots à la gloire du régime. Un mot résonnait et montait, scandé en chœur par le peuple soudain libéré : « Timisoara » « Timisoara » « Timisoara »… Ceausescu resta sans voix, il ne comprit pas ce qui se déroulait devant lui… Il appela au calme… « Allo, Allo… » Un homme se rapprocha et lui souffla qu’il était temps de partir, de quitter la tribune. Il ne restait que quatre jours à vivre aux époux Ceaucescu. Le 25 décembre, ils seront jugés, condamnés à mort et exécutés dans la foulée par un tribunal de « campagne ». Gros plan sur le cadavre du dictateur et de son épouse aux divers JT de 20h…

Le couple Ceausescu quelques minutes avant leur exécution sommaire… ©Photo by AFP

Rétro acte. Depuis quelques jours, les rédactions de télévision étaient inondées d’images de charnier tout droit venues de Roumanie, de la petite ville de Timisoara. Elles ne savaient pas très bien comment traiter et relayer cette révolution violente, confuse et fratricide.

Des corps, par dizaines, sans vie, durcis, et portant apparemment des marques de torture sont dévoilés sur le petit écran. Indignation générale, sortie médiatique de personnalités appelant les gouvernements à ne pas rester sans réaction. La machine médiatique s’était mise en branle avec son concert de précipitation, d’approximation et d’aveuglement collectif. On impute ces victimes à la securitate, les services de sécurité roumains et à l’armée. Des échos scandalisés qui reviennent comme un puissant boomerang via la radio clandestine notamment en Roumanie. Les Roumains se dirigent vers leur révolution.

En réalité, le monde entier l’apprendra durant le mois de janvier 1990 : il y a bel et bien eu une centaine de morts à Timisoara suite à la répression violente des sbires de Ceausescu. Mais aucunement des dizaines de milliers comme affirmé dans la précipitation. Et surtout les cadavres dévoilés ne sont qu’une grosse manipulation. En effet, il s’agit de pauvres décédés déterrés à la hâte et maquillés pour la circonstance… En un claquement de doigt, Timisoara était devenue symbole de la désinformation à l’échelle planétaire. Un cas d’école dans les classes de formation pour des générations de journalistes à venir. Les médias feront amende honorable, mais le mal était bien fait.

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La révolution roumaine a été suivie par des millions de téléspectateurs en Europe et dans le monde. © tv roumaine / AFP

Comme l’expliquait le quotidien Le Monde, lors du vingtième anniversaire de la révolution en 2009, l’affaire de Timisoara « devait jeter le discrédit sur des médias qui, jusqu’alors, bénéficiaient de la confiance de leur public. Le soupçon qu’elle fit naître fut confirmé, un an plus tard, par les débordements similaires qu’occasionna la guerre du Golfe ».

Dans le même article, Lucian Ionica, producteur de la télévision publique locale de cette ville admet que « le soir du 18 décembre 1989, j’ai bien vu qu’on avait déterré des cadavres du ‘cimetière des pauvres’. Je me suis tu pendant plusieurs jours en me disant que plus on annoncerait de morts, plus on attirerait l’attention du monde entier sur la façon dont le dictateur Ceausescu nous traitait. Quand on a annoncé le chiffre officiel de 60 000 morts, j’ai compris que ça n’allait pas du tout. »

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Une affaire de désinformation médiatique à l’échelle planétaire était née… Ce ne fut pas la dernière, ni la première assurément mais elle marqua les esprits. Une désinformation que l’on attribue habituellement au parti communiste en place, mué en Front du salut national (FSN), et à la nomenklatura de l’époque soucieuse de prendre le pouvoir et d’y rester. Parmi elle, Ion Iliescu figure emblématique de la révolution roumaine, âgé de 89 ans aujourd’hui, et qui doit faire face actuellement à un procès pour « crimes contre l’humanité » pour son rôle dans les événements sanglants qui ont suivi le soulèvement du peuple roumain.

Et cela, c’est tout sauf une fake news pour l’ancien dirigeant.

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