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18 millions à se partager à quatre chez Nethys : le casse du siècle décrypté

"Ce qui me frappe à Liège, c’est que vous avez cette idée très répandue de forteresse assiégée. Les gens se disent : faisons les choses entre nous et les affaires seront mieux gérées", explique le chercheur François Gemenne.. . | © BELGA PHOTO BRUNO FAHY

Politique

Chercheur en sciences politiques, professeur à l’ULiège et à Sciences Po Paris, François Gemenne suit de près l’affaire Publifin/Nethys depuis son éclatement. En 2017, il avait provoqué des remous lorsqu’il avait qualifié de « système mafieux » les pratiques de Stéphane Moreau et des autres dirigeants. Aujourd’hui, il revient sur les derniers soubresauts de la saga liégeoise.

 

En janvier 2017, vous aviez parlé de « système mafieux » à propos de Publifin/Nethys. Au regard des derniers développements de cette affaire, j’imagine que la formule vous semble toujours aussi légitime ?

Non seulement légitime, mais elle me paraît même trop mesurée, trop prudente. Je me souviens qu’à l’époque, beaucoup avez estimé que j’exagérais, que j’allais trop loin, considérant que mes propos étaient diffamatoires, insultants. Trois ans après, je suis désolé de constater qu’ils étaient en fait très en-dessous de la réalité. Au regard de ce qui s’est passé depuis, j’emploierais sûrement des mots beaucoup plus forts.

Qu’est-ce qui peut-être plus fort que « système mafieux » ?

On a le choix parmi les nombreux commentaires dont se sont fendus ces derniers temps les responsables politiques et les éditorialistes qui, pour beaucoup, ont été beaucoup plus loin que moi à l’époque. On a parlé d’association de malfaiteurs, on a parlé d’extorsion, de hold-up, que sais-je encore ?

 

François Gemenne donne son avis éclaire sur le scandale Nethys.
François Gemenne. ©BELGA PHOTO VIRGINIE LEFOUR

Ce système est-il propre à Nethys et à la personnalité de ses dirigeants ou est-ce la marque de notre époque, c’est-à-dire une absence totale de scrupules de la part de certaines élites décomplexées qui affichent leurs prétentions ?

C’est la conjonction de plusieurs facteurs. Tout d’abord, un contexte favorable. Celui dans lequel on a permis à des intercommunales d’opérer en dehors de tout contrôle, ainsi que de développer des activités de type commercial. Ce contexte favorable, c’est aussi celui de l’entre-soi liégeois, dans lequel tout le monde est redevable de quelque chose à quelqu’un. Ce qui me frappe à Liège, c’est que vous avez cette idée très répandue de forteresse assiégée. Les gens se disent : faisons les choses entre nous et les affaires seront mieux gérées. Enfin, dernier élément de contexte, le fait que le parti socialiste a laissé faire et regardé tout ça d’un œil bienveillant. Pendant des années, le politique s’est montré complice. C’est ce que Stéphane Moreau appelle « les mains invisibles ». Ensuite, vous avez une bande d’individus qui se sont pris pour de super managers, qui ont cru qu’ils méritaient les millions qu’on leur a octroyés et auxquels le système a laissé penser qu’ils les valaient. Si l’on ajoute à ces aspects structurels, un dernier élément conjoncturel qui tient à la personnalité de Stéphane Moreau, mais aussi à celle de ceux qui l’entouraient, François Fornieri, Paul Heyse et les autres, on a l’affaire Nethys avec ces chiffres invraisemblables qui donnent le tournis.

Ce contexte favorable, c’est aussi celui de l’entre-soi liégeois, dans lequel tout le monde est redevable de quelque chose à quelqu’un.

Il y aurait donc une spécificité liégeoise ? Ce ne serait pas là seulement le dernier avatar d’un certain PS, avec son système de prébendes tel qu’il a pu exister à Bruxelles ou à Charleroi notamment ?

Des scandales de même nature, produites par ce système, il y en a eu ailleurs, c’est un fait. On peut citer le Samusocial à Bruxelles, Idelux en province de Luxembourg et d’autres encore, mais aucun n’a atteint l’ampleur de celui de Publifin/Nethys. D’une part, parce qu’il n’y avait pas des caractères du type de celui de Stéphane Moreau et de sa bande ; d’autre part, parce qu’en effet, on n’y rencontrait pas cette spécificité régionale qui veut que les affiliations politiques passent au second plan après l’appartenance à l’identité liégeoise. Le leitmotiv, c’est :  « si tu me rends service, je te rends service ».

On serait dans un mode de fonctionnement tribal ?

Clanique en tout cas, oui.

Retrouvez l’interview complète de François Gemenne dans l’édition magazine de Paris Match ce jeudi 20 novembre. 

Paris Match Belgique avec Alain Delon sur la couverture.
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