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Impeachment de Trump : une opinion américaine divisée mais stable

En pleine procédure de destitution, Donald Trump devant ses partisans

Ce ne sera peut-être pas le Congrès qui décidera du sort de Trump, mais Twitter. | © MANDEL NGAN / AFP

Politique

Un an avant la présidentielle américaine et alors que les démocrates mettent la pression sur le président sortant, les électeurs américains se divisent tant et plus. L’analyse de la politologue Chloé Morin, directrice de projets internationaux, IPSOS Global Affairs et Marie-Cécile Naves, directrice de l’Observatoire Genre et Géopolitique, IRIS.

Vu de France ou de Belgique, la procédure d’impeachment de Donald Trump ressemble à ces séries télévisées dont les États-Unis sont un grand pourvoyeur : drame, rebondissements inattendus, mise au jour d’une véritable diplomatie parallèle, personnages hauts en couleur, et un scénario qui dépasse souvent les limites de l’imagination des scénaristes… Qu’en est-il de la manière dont les citoyens américains eux-mêmes vivent les évènements ? L’on sait en effet qu’il existe parfois un gouffre entre les sujets de préoccupation d’une partie des médias européens ou des médias libéraux de la côte Est des États-Unis, et les préoccupations de ce qu’on appelle à tort ou à raison l’Amérique profonde…

Les études menées par IPSOS ces derniers jours permettent d’apporter quelques réponses et de donner des clefs de lecture sur les enjeux de l’impeachment. Tout d’abord, selon un sondage réalisé entre les 13 et 18 novembre auprès de plus de 2 000 Américains, l’intérêt des citoyens pour cette histoire est réel : 57 % déclarent suivre de près la procédure de destitution.

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Interrogés sur leur opinion quant à la culpabilité de Trump quant aux faits qui lui sont reprochés dans le cadre de la procédure d’impeachment, 56 % des Américains déclarent Trump « coupable de faits qui justifient l’impeachment », contre 41 % qui le jugent non coupable. Ces proportions sont néanmoins très différentes selon qu’il s’agit d’électeurs démocrates ou républicains, confirmant l’immense clivage politique dans le pays entre les soutiens et les opposants de Trump. Chez les républicains, 16 % pensent que ce dernier a commis un crime justifiant une destitution, contre 83 % qui ne le pensent pas. Du côté des démocrates, les chiffres sont respectivement de 90 % contre 8 %. Pour l’instant, les sympathisants républicains, à l’instar des élus du Grand Old Party, font donc bloc derrière Trump.

Dans le détail, 77 % des répondants pensent que Trump a bien demandé au gouvernement ukrainien d’enquêter sur Joe Biden et sur l’un de ses fils, Hunter, employé par une société gazière ukrainienne lorsque son père était vice-Président. Rappelons que ce dernier est le candidat à l’investiture démocrate le plus dangereux pour Trump, à ce stade, dans la perspective de la présidentielle à venir.

Un comportement jugé inapproprié pour 64% des Américains

Ce comportement du président Trump, s’il s’avérait vérifié, est jugé inapproprié par 64 % des Américains. 56 % pensent également qu’il a bien menacé de geler une aide financière militaire à l’Ukraine si elle ne menait pas ces enquêtes et, plus, 80 % des Américains l’estiment inapproprié. Enfin, 59 % pensent que Trump et son administration ont tenté de dissimuler leurs agissements dans cette affaire. Là encore, l’immense majorité des Américains, 87 %, désapprouvent de tels actes, s’ils étaient confirmés. En conséquence, ce sont, pour 58 % des personnes interrogées, deux causes légitimes d’impeachment, alors que la « demande d’enquête » sur les Biden ne justifie pas une telle procédure aux yeux de 51 % des Américains.

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Les démocrates à la Chambre des représentants parient sur le fait que les auditions publiques, démarrées le 13 novembre dernier et dévastatrices, sur le fond, pour la Maison blanche, fassent significativement basculer l’opinion. Trump est en effet fortement fragilisé par certains témoignages, comme celui de Gordon Sondland, ambassadeur auprès de l’Union européenne et acteur clé de l’affaire ukrainienne, par ailleurs proche du président, qui a confirmé le conditionnement de l’aide militaire à l’Ukraine à la mise en place d’une enquête sur les Biden. Trump est aussi décrédibilisé par son attitude, qu’il faut bien qualifier de tentative d’intimidation, à l’encontre de l’ancienne ambassadrice en Ukraine, Marie Yovanovitch. Il a tweeté pour la discréditer pendant qu’elle était auditionnée à la Chambre, la qualifiant entre autres d’incompétente.

Mais pour l’heure, la douzaine de témoignages diffusés en direct par les chaînes de télévision n’ont pas produit l’effet escompté par les démocrates. Pour une autre enquête réalisée par IPSOS les 16 et 17 novembre 2019, autrement dit après le début des auditions publiques, 58 % des Américains interrogés disent suivre de près ou de très près ces auditions, 67% affirment s’être fait un avis après que le scandale eut éclaté, et parmi elles un cinquième dit s’être fait un avis après le début des auditions publiques. Mais une courte majorité (51 %) estime que « le président Trump a mal agi et devrait être destitué par le Sénat », 19 % pensent qu’il a mal agi mais qu’il ne devrait pas être destitué, et 25 %, qu’il n’a pas mal agi. L’opinion reste donc fortement divisée. Or ce point est crucial puisqu’en l’absence de basculement des sympathisants républicains contre Trump, le sénat ne devrait pas voter sa destitution. Si, au contraire, les électeurs conservateurs (mais aussi une forte majorité des indépendants) ne le soutiennent plus, les sénateurs républicains seraient contraints d’en tenir compte.

« L’arnaque de l’impeachment fait grimper, grimper, grimper les sondages en faveur des républicains ! Merci, le sournois », écrit Donald Trump sur Twitter, en utilisant le surnom qu’il donne à Adam Schiff, le démocrate qui dirige la commission d’enquête à la Chambre des représentants, avec un jeu de mot « Schiff »-« shifty ».

Au final, malgré le temps d’avance pris par les démocrates depuis le début de la procédure, et malgré (ou peut-être grâce à) la communication obsessionnelle d’un président fébrile contre ces derniers et contre les témoins auditionnés, usant des registres de l’insulte, du mépris et du dénigrement, la persistance d’une forte opposition, dans l’opinion, entre les pro et les anti-Trump joue pour l’heure en sa faveur.

On pourrait être tenté de paraphraser Henry Kissinger affirmant que ce n’était pas la CIA qui avait permis de gagner la Guerre froide mais Hollywood : ce ne sera peut-être pas le Congrès qui décidera du sort de Trump, mais Twitter.

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