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« Le sujet des Ouïghours n’est pas politique. C’est une question d’humanité »

Jewher Tohti, fille du professeur ouïghour Ilhan

Jewher Tohti, la fille d'Ilham Tohti, recevra mercredi le prix Sakharov en son nom. | © Philipp von Ditfurth/dpa

Politique

Le Parlement européen a attribué le prix Sakharov 2019 à Ilham Tohti, professeur d’économie et défenseur des ouïghours, condamné à la prison à vie en Chine. Sa fille Jewher, 25 ans, recevra le prix en son nom, à Strasbourg. Nous l’avons rencontrée.

Paris Match. Vous allez recevoir mercredi le prix Sakharov au nom de votre père, l’économiste Ilham Tohti. Que cela signifie-t-il pour vous ?
Jewher Ilham. Il s’agit premièrement d’une reconnaissance honorifique pour mon père. Mais plus encore, c’est un espoir pour la communauté ouïghoure, nous avons besoin d’une telle reconnaissance. Cela pourrait apporter tant de sensibilisation à travers le monde. Nous avons besoin d’autant de soutien que possible. J’espère sincèrement que cela pourra apporter la liberté à ma famille et à tant d’ouïghours qui n’ont pas la chance d’en disposer.

Avez-vous pu dire à votre père qu’il avait reçu ce prix ?
Malheureusement, non. La dernière fois que ma famille a pu le voir en prison était en 2017. Depuis, plus rien. Cela correspond à la période où les camps de concentration ont été mis en place. Malheureusement, je ne sais pas s’il est toujours enfermé dans la même prison, s’il a été transféré, s’il est en bonne santé ou même s’il est vivant. Nous n’en avons aucune idée. Nous ne savons pas pourquoi nous ne pouvons pas le voir. Ma famille a trop peur d’aller demander aux autorités, trop peur de finir elle aussi en prison.

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« Ma famille vit dans la crainte »

Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
La dernière fois que j’ai vu mon père était en 2013, nous essayions de quitter le pays pour nous rendre aux États-Unis, mais il a été arrêté à l’aéroport, le 2 février. Il a été relâché au bout de trois jours mais a de nouveau été arrêté l’année suivante puis condamné en septembre 2014 à la prison à vie pour séparatisme, extrémisme, promotion de la violence. Des accusations que je trouve ridicules, absurdes, illogiques, irrationnelles. Ce ne sont que des mensonges. Mon père est loin de tout cela.

Le Parlement européen a provoqué la colère des autorités chinoises en attribuant le prix Sakharov à votre père. Les craignez-vous ?
J’ai peur tous les jours. J’ai peur en ce moment même. Ma famille vit dans la crainte. Mais que faire ? Ma famille vit dans les pires conditions… Le gouvernement chinois a choisi cette vie pour moi, m’a mise dans cette situation, nous a mis dans cette situation. Ce n’était pas une obligation. C’était leur choix, pas le nôtre. Ma famille et moi n’avons pas choisi cette vie.

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Ilham Tohti en 2010. © FREDERIC J. BROWN / AFP

« Mes amis chinois me soutiennent, même si certains ne savent pas exactement ce qui se passe »

Que savez-vous des camps de concentration d’ouïghours, où seraient enfermés jusqu’à un million de personnes ?
Au début, nous avons entendu toutes sortes de rumeurs mais nous n’avions aucune preuve. C’était très difficile d’obtenir des informations. Puis des images satellitaires des camps ont été prises, des documents du gouvernement ont fuité, puis des témoignages sont parvenus de Chine grâce à l’application Tik Tok. Des survivants des camps, qui s’étaient échappés, ont pu raconter leur vécu. Selon toutes ces informations, il y a eu des tortures, des morts, des viols, de l’endoctrinement, du travail forcé… Et ceux qui ne sont pas placés dans les camps sont aussi en difficulté : les jeunes filles sont contraintes d’épouser des Chinois, de manger du porc, de boire de l’alcool. Le tout sous la menace de les envoyer, ou leurs parents, dans les camps.

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Avez-vous pu garder le contact avec certaines personnes sur place ?
J’ai toujours des amis en Chine, nous communiquons. Ils me soutiennent, même si certains ne savent pas exactement ce qui se passe. Mais ils savent que j’en souffre et me communiquent leur soutien, ce que j’apprécie beaucoup. D’autres amis m’ont bloquée sur les réseaux sociaux. Malheureusement, je ne peux pas contacter les membres de ma famille qui se trouvent toujours en région ouïghoure. Depuis 2015, ils m’ont bloquée, soit parce qu’ils ont peur -ce que je comprends totalement- soit parce qu’ils n’ont pas eu le choix.

« L’histoire se répète. Et cela doit changer »

Des Ouïghours vivent en Europe depuis des années, êtes-vous en contact avec cette diaspora ouïghoure ?
J’en ai croisé quelques-uns depuis que je suis investie dans la cause, on se salue. Certains ont une dizaine de membres de leur famille emprisonnés. Mais c’est assez difficile pour moi de travailler avec d’autres personnes car, seule, je peux me battre pour mes propres idées. Cela peut être dangereux pour moi de m’allier à d’autres groupes. Je ne veux prendre aucun risque, en aucun cas faire du mal à ma famille pour une erreur involontaire que j’aurais pu faire. Je suis responsable de mes propres mots.

Le soutien du Parlement européen peut-il être décisif pour vous ?
C’est génial. Je suis ravie qu’en plus des États-Unis [la Chambre des représentants a approuvé début décembre un projet de loi appelant à imposer des sanctions contre de hauts responsables chinois du Xinjiang, Ndlr], d’autres gouvernements se manifestent sur cette question. Ce n’est pas un sujet politique, je me fiche de la politique. C’est une question d’humanité, c’est un sujet humanitaire. Un des pires depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Histoire se répète. Et cela doit changer. C’est le moment d’empêcher que cela se produise à nouveau.

Pensez-vous que les gouvernements étrangers font assez pour mettre la pression sur les autorités chinoises ?
Ils ont fait quelques pas mais, pour moi, ce n’est jamais assez. Je ne pense pas que cela sera pas suffisant tant que chaque personne n’aura pas été libérée.

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Vous n’avez que 25 ans, comment gérez-vous le fait d’être une activiste de ce niveau à un si jeune âge ?
C’est un fardeau. J’ai complètement perdu toute vie privée. Je voudrais avoir une relation amoureuse, voir mes amis, cuisiner, aller au cinéma, regarder un film avachie dans mon canapé, faire des grasses matinées jusqu’à 11 heures. Mais cela fait cinq ans que je ne dors pas plus de quatre heures par nuit. Cela a des conséquences sur ma santé. Je n’ai plus de soutien familial, tous les biens de ma famille ont été confisqués par les autorités. Mais tant qu’il y a une cause, il faut s’accrocher.

« J’espère que la Chine réalisera qu’elle a commis une erreur terrible »

Que dirait votre père s’il pouvait recevoir lui-même le prix demain ?
Tout d’abord, il me demanderait pourquoi je ne me concentre pas sur mes études ! Il est professeur, il suivait mes notes de très près, il voulait s’assurer que je n’aie que des A+. Je suis sûre qu’il continuerait son travail, son soutien aux Ouïghours. J’espère vraiment qu’il pourra être remis en liberté, que la Chine réalise qu’elle a commis une erreur terrible. Je me fiche de ne pas le voir ou de passer du temps avec lui, tant qu’il est vivant, en sécurité et libre. Je veux également que tous les innocents enfermés dans les camps soient libérés et rendus à leurs familles.

L’an dernier, le prix Sakharov avait été décerné au réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, alors emprisonné en Russie. Il a pu venir récupérer sa récompense il y a quelques semaines… 
J’aimerais tellement que ça arrive à mon père aussi. Je l’espère du plus profond de mon coeur.

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