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Iran-États-Unis, la peur de la guerre

Les protestations sont fortes en Iran après l'attaque de Trump.

Les tensions sont vives entre l'Iran et les États-Unis | © AFP

Politique

Cinq jours après l’élimination du général Qassem Soleimani par les États-Unis, l’Iran a riposté mercredi en tirant une douzaine de missiles sur les bases américaine d’Aïn al-Assad et d’Erbil en Irak. 

 

« Vous connaissez le général Soleimani ? » Face à Hugh Hewitt, animateur d’une radio américaine conservatrice, Donald Trump, candidat républicain en campagne, est en confiance : « Euh… oui. Mais dites m’en davantage », répond-il pour gagner du temps. « Il est le commandant de la Force Qods », explique Hewitt. « Je pense que nous avons traité les Kurdes d’une horrible façon », embraie aussitôt Trump. « Non, non, pas les Kurdes, les Qods ! Les Gardiens de la révolution iraniens, les méchants, quoi ! – Ah, OK ! J’ai cru que vous parliez des Kurdes… » Nous sommes en septembre 2015, Donald Trump ignore totalement qui est le plus redoutable des généraux iraniens. Il ignore certainement aussi que « Al-Qods », en arabe comme en perse, veut dire Jérusalem, en référence à la Ville sainte, que les combattants de l’unité d’élite commandée par Qassem Soleimani ont juré de libérer du « régime sioniste ».

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Quatre ans et quatre mois plus tard, c’est depuis son terrain de golf de Mar-a-Lago, en Floride, que le même Donald Trump ordonne la frappe qui va tuer le légendaire général iranien. Entre-temps, ces deux hommes que tout sépare ont appris à se connaître. Au côté grande gueule et à l’impulsivité de Trump, « Haji Qassem », comme l’appellent ses proches, oppose modestie et patience. Il écoute plus qu’il ne parle et, s’il lui arrive de twitter, ce n’est pas plus de deux ou trois fois par mois. Considéré en Iran et au Moyen-Orient comme le général qui a vaincu Daech, Soleimani a tendance à fuir les honneurs. Il déteste, par exemple, que ses admirateurs lui baisent la main, comme c’est l’usage en Iran pour les personnes de son rang. Raillant lui-même sa modeste taille, le général se présente comme « le plus petit des soldats ». Avec sa barbe blanche bien taillée, certains lui trouvent un faux air de Sean Connery. Mais au fond de ses pupilles flamboie comme une lueur millénaire qui lui confère un regard profondément persan. Il faut dire que Qassem Soleimani incarne à lui seul l’histoire de l’Iran contemporain, dans ses phases héroïques comme dans toutes ses parts d’ombre.

Né au sein d’une famille pauvre de Rabor, dans la province de Kerman, dans l’est du pays, il a gagné ses galons de commandant de division au cours de la guerre Iran-Irak. Il n’avait pas 30 ans. Plusieurs fois blessé, il rentrera chez lui avec la juste conviction que cette boucherie, qui fit 1 million de morts dans les années 1980, était le fruit d’un complot occidental plus que de la décision du seul Saddam Hussein. Dès lors, il fera tout pour que l’Iran devienne une puissance redoutée au Moyen-Orient et au-delà. David Petraeus, l’ex-commandant en chef des forces américaines en Irak, qui, à ce titre, a connu de près le personnage et même échangé avec lui, décrit son rôle comme « une combinaison de directeur de la CIA, du CentCom [organe qui supervise les guerres aux États-Unis], du JSOC [Forces spéciales] et envoyé spécial de son pays ». Un homme-orchestre donc, incontournable. « À mes yeux, dit Petraeus, il était le deuxième personnage le plus important en Iran et le premier à l’extérieur ». Même ses pires ennemis reconnaissent son talent. Interrogé par le journaliste américain Dexter Filkins, Meir Dagan, l’ancien chef du Mossad, estime qu’il est « très rusé politiquement, parce qu’il sait garder des relations avec tout le monde ». Au point de devenir l’artisan de cet « arc chiite » qui, de Beyrouth à l’Afghanistan, voit l’influence iranienne s’accroître jusqu’à grignoter l’hégémonie des puissances sunnites en général, mais aussi celle des Américains en particulier. Il n’a pas toujours été l’ennemi de ces derniers. Parfois, les intérêts des deux nations ont coïncidé, comme en 2001, lors de l’intervention en Afghanistan.

enterrement iran
Les Iraniens sont descendus en nombre dans les rues lors de l’enterrement de Soleimani. ©AFP

À l’époque, Soleimani fait livrer aux Américains les cartes des bases des talibans. Il veut surtout aider son ami, le commandant Massoud. En 2003, ces mêmes Américains, qui ont coopéré avec les Iraniens contre Saddam Hussein, se retrouvent enlisés en Irak. Soleimani change alors son fusil d’épaule. Il met en place un redoutable réseau de miliciens chiites pour leur compliquer la tâche. En livrant à ces derniers des armes ultrasophistiquées, il va contribuer à tuer des centaines de GI. À l’opposé, Soleimani manipule également les radicaux sunnites, à l’œuvre dans l’insurrection irakienne. Ainsi, sur son ordre, les services de renseignement syriens orchestrent l’entrée en Irak, via Damas, de centaines de combattants étrangers. En 2011, il facilitera pourtant le départ des Américains, sachant qu’ils laissent derrière eux un gouvernement chiite entièrement à la botte de Téhéran. Nouveau rapprochement en 2014, quand Daech menace la capitale irakienne. Les miliciens chiites s’interposent, prêtant main-forte aux Kurdes également, à Erbil et Kirkouk. Avec l’appui aérien des Américains, ils reprendront Tikrit, Falloujah, Ramadi et plus tard Mossoul.

Sans Soleimani, Assad n’aurait jamais pu se maintenir

Mais l’influence de Soleimani ne s’arrête pas à l’Irak. Dès 2012, il met en place la stratégie de la « Syrie utile », qui consiste à défendre l’axe Deraa-Damas-Alep. La Syrie offre aux Iraniens le lien vital avec le Hezbollah libanais. Sans Soleimani, Assad n’aurait jamais pu se maintenir. « Nous ne sommes pas comme les Américains, aime-t-il répéter. Nous n’abandonnons pas nos alliés ». Cette guerre syrienne, il va la porter à bout de bras. Il aurait même pesé de manière décisive dans le choix de Vladimir Poutine d’intervenir dans le pays en 2015. Depuis cette époque, on l’appelle « le commandant fantôme ». Sur le champ de bataille, en effet, il semble être partout et nulle part. Partisans, adversaires se passent le mot : « Soleimani est à Deraa ! » Le lendemain, il est à Alep, photo à l’appui. Le surlendemain, sur le front de Hama, etc. Jamais au centre de l’image, toujours en retrait, attentif à n’être qu’un parmi le groupe. Son large habit noir tranche souvent avec le camouflage des soldats. Son faciès de vieux sage rayonne au milieu de visages adolescents prêts au sacrifice suprême.

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Rares sont ceux qui l’ont vu en colère. Un jour de juillet 2018, pourtant, lors d’un rassemblement de vétérans à Hamdan, situé à 300 kilomètres au sud-ouest de Téhéran, il est d’humeur sombre. C’est son tour de monter à la tribune. Donald Trump vient de conspuer le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei. « Ne menacez jamais les États-Unis de cette façon, a écrit Trump, ou vous en subirez les conséquences, comme peu ont eu à les subir dans l’histoire. Le temps est révolu où nous supportions vos paroles remplies de haine et de violence. Faites très attention ! » Soleimani saisit le micro. Sa face est livide. Ses lèvres tremblent : « Le président américain a fait des remarques idiotes sur Twitter, dit-il, d’un niveau si bas que ça n’est pas au président de notre grande nation islamique d’Iran de répondre. Alors je vais m’en charger ». Doigt pointé en l’air, il hurle presque : « Vous nous menacez de représailles comme le monde n’en a jamais connu auparavant ? Mais cela fait un an que vous êtes devenu président et vous parlez toujours comme un croupier de casino ou un tenancier de bar ! »

Pour Donald Trump, les relations internationales sont des rapports de force

On le sait, Donald Trump n’est pas un président ordinaire. Il ne s’embarrasse pas de subtilités, de culture ou d’histoire. Si Soleimani est dans le temps long et les constructions méthodiques, Trump, lui, agit dans l’instant. Et il considère, un peu à la manière d’un George W. Bush, que les relations internationales sont avant tout des rapports de force entre leaders. Preuve en est, son affection pour Kim Jong-un, qu’il autorise (jusqu’à présent) à ne pas respecter sa promesse d’abandonner son arsenal nucléaire. L’Iran n’a jamais eu droit à un tel traitement… « Tu es mon ami ou mon ennemi, sinon tu n’existes pas », tel est le monde de Trump. Le président américain n’a pourtant pas la fibre belliqueuse. Au moins l’affirme-t-il. Son but ultime semble bien de couper dans les dépenses inutiles, c’est-à-dire de retirer les troupes d’Irak, de Syrie et d’Afghanistan… Mais pas au point de transiger sur un principe : il veut qu’on les reconnaisse, lui et son pays (mais surtout lui), comme les plus forts.

Le 31 décembre, dès que le président américain a vent de l’attaque de son ambassade à Bagdad par les milices chiites, ce ne sont pas les images de Téhéran en 1979 qui lui viennent à l’esprit. L’assaut des Gardiens de la révolution sur l’ambassade américaine et la crise des otages qui a suivi ont pourtant charpenté les relations entre Iran et États-Unis. Non, si Trump voit rouge, c’est à cause de Benghazi. En 2012, l’ambassadeur Chris Steven avait été lynché par des militants islamistes ayant pris d’assaut le consulat. Sa bête noire, Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, avait tardé à réagir. Ne voulant pas se retrouver dans la même situation, il décide, sur un coup de tête, de punir les coupables. Tant pis si personne n’a été tué au cours des événements du 31 en Irak. Comme tout ce que fait Trump, ce geste est à mesurer à l’aune de sa situation personnelle. Commandant en chef d’une guerre hypothétique, il devient impossible à destituer. Suprême ironie, dans un Tweet de 2011, Donald Trump accusait Obama de vouloir déclencher une guerre contre l’Iran… pour se faire réélire. Mais il n’est pas à une contradiction près. Trump a pris seul la décision des frappes, surprenant même Mike Pompeo, son très dévoué secrétaire d’État.

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D’autres options, moins terribles de conséquences, lui avaient été présentées. En campagne pour sa réélection, il ne manquera pas de répéter que, à quelques mois d’intervalle, il a éliminé Bagdadi et Soleimani, le chef de Daech et celui des Qods. Mais pour l’instant, que va-t-il se passer ? David Petraeus penchait pour une réponse asymétrique de la part des Iraniens. « Leurs dirigeants savent que des frappes américaines sur leurs forces et leurs infrastructures seraient dévastatrices, bien que, comme c’est toujours le cas lors d’une guerre, chaque camp serait impacté de façon significative ».

Il rappellait aussi qu’« il faut prendre en compte les autres conséquences sur la présence des forces américaines et de la coalition en Irak, les relations avec les pays du Golfe, sans oublier la situation en Afghanistan, au Yémen ou encore en Syrie ». Bref, on ne mesure pas encore toutes les retombées possibles de la mort de Qassem Soleimani et les tirs de missiles sur deux bases américaines en Irak cette nuit ne sont qu’un avertissement de plus avant un possible embrasement général de la région. « Vous allez peut-être déclencher une guerre, avait dit ce dernier à Trump à la fin de son discours aux vétérans en 2018, mais c’est nous qui déciderons quand nous y mettrons fin ».

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