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Emir kir lâché par le PS

Né à Charleroi le 17 octobre 1968, Emir Kir a 51 ans. Il est bourgmestre de sa commune depuis le 3 décembre 2012. | © Pablo Garrigos / Isopix

Politique

Accusé de sympathie pour l’extrême droite turque, Emir Kir se dit victime de turcophobie ainsi que d’une campagne de dénigrement interne au PS bruxellois. Une manière d’éviter le débat sur le communautarisme ?

Par Frédéric Loore

C’était l’info politique de ce week-end, le bourgmestre de la commune bruxelloise de Saint-Josse a été exclu du parti socialiste… La commission de vigilance du PS a ainsi décidé l’exclusion du député-bourgmestre Emir Kir. « Le PS bruxellois prend acte de la décision rendue par sa Commission de vigilance ce vendredi 17 janvier 2020, d’exclure Emir Kir. Saisie d’une plainte introduite par un militant pour rupture du cordon sanitaire – accueil et rencontre avec deux maires du MHP, parti d’extrême droite – la Commission de vigilance a pris sa décision conformément aux statuts du Parti Socialiste », ont indiqué le président Ahmezd Laaouej, et les vice-présidents Isabelle Emmery et Martin Casier.

Le sulfureux bourgmestre de Saint-Josse, champion des voix de préférence, a été exclu sur base de sa récente rencontre avec deux maires turcs membres du MHP (Milliyetçi Hareket Partisi – Parti d’action nationaliste), une formation classée à l’extrême droite de l’échiquier politique en Turquie et proche de l’organisation paramilitaire ultranationaliste des Loups gris.

C’est la plainte d’un militant PS, Jérémie Tojerow, qui a conduit le « comité des sages » à initier la procédure disciplinaire à l’encontre du maïeur tennoodois. Ces derniers ont à leur disposition un arsenal de sanctions qui s’étend du simple rappel à l’ordre à l’exclusion pure et simple du parti, comme le réclame d’ailleurs l’ex-députée régionale Simone Susskind.

Depuis l’éclatement de ce qui est devenu une véritable affaire au sein du PS bruxellois, Emir Kir et ses soutiens n’ont eu de cesse de crier au complot. Lui utilise l’argument très commode du « lynchage raciste et turcophobe », tandis qu’en coulisses, ses supporters dénoncent un règlement de comptes interne, destiné à le mettre sur la touche en raison de sa rivalité avec le nouveau président de la Fédération, Ahmed Laaouej.

Sur le fond, Kir se défend en expliquant que ses deux homologues du MHP faisaient partie d’une délégation de six maires turcs en déplacement à Bruxelles en décembre dernier, dans le cadre d’une visite au Comité des régions de l’Union européenne. Ce serait à la demande de l’association des villes turques que la rencontre avec l’ensemble de la délégation a eu lieu à l’administration communale de Saint-Josse. « Je n’ai pris aucune initiative », se justifie le bourgmestre.

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Cependant, des informations divulguées par RésistanceS.be, l’observatoire en ligne de l’extrême droite, font état de liens anciens et étroits entre Emir Kir et Ugur Serdar Kargin, le maire MHP d’Emirdag, une ville du centre de la Turquie où l’homme fort de Saint-Josse s’est rendu à plusieurs reprises depuis 2015. Précisons que lui-même, ainsi qu’une large partie de son électorat, sont originaires de cette région.

Après le putsch manqué de 2016 contre le président Erdogan, « Emir Kir était de nouveau présent à Emirdag où il a été reçu par le maire, a défilé dans les rues à ses côtés et a rencontré la population. A cette occasion, il n’a pas manqué de manifester son soutien au chef de l’Etat », dénonce Manuel Abramowicz pour RésistanceS.

En réaction, l’intéressé fustige « une campagne haineuse » et rétorque que le maire mis en cause a démissionné du MHP depuis 2015. « Ce qu’oublie toutefois de préciser Emir Kir », répond Manuel Abramowicz, « c’est qu’Ugur Serdar Kargin a réintégré le MHP en 2017 et qu’il s’y trouve toujours aujourd’hui. Qui plus est, les photos de son Facebook témoignent sans ambiguïté de son allégeance au parti d’extrême droite, mais également à l’organisation néofasciste des Loups gris, le bras armé du MHP.  »

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Ces photos exhumées par RésistanceS proviennent du Facebook du maire d’Emirdag, Ugur Serdar Kargin. Elles témoignent des visites effectuées par Emir Kir dans la localité et de sa proximité avec l’élu du MHP, qui ne cache pas sa complicité avec les Loups gris. © DR

Appels du pied à Erdogan

Paris Match a recueilli l’analyse d’un journaliste turc qui a préféré conserver l’anonymat. Correspondant permanent à Bruxelles d’un grand média d’Ankara, il comprend que l’affaire fasse du bruit, mais il s’étonne dans le même temps du peu d’intérêt accordé aux connivences d’Emir Kir, « de même que d’autres élus belgo-turcs moins en vue », avec le régime de Recep Tayyip Erdogan, « à des fins communautaristes et électoralistes ».

« Non seulement il a déjà cherché à plusieurs reprises à le rencontrer, que ce soit à Bruxelles ou à Ankara », révèle le journaliste, « mais le discours qu’il tient actuellement sur le thème de la turcophobie, c’est clairement celui que veut entendre Erdogan et son parti l’AKP. Je ne serais d’ailleurs pas surpris que le président s’en fasse prochainement l’écho dans les médias turcs. J’irais même jusqu’à penser – et il s’agit d’une pure spéculation – qu’Emir Kir pourrait se voir proposer à terme un poste d’ambassadeur de Turquie quelque part. »

Quoi qu’il en soit, toujours selon notre interlocuteur, mis à part l’« Emir » de Saint-Josse, d’autres élus issus de la communauté turque encouragent le communautarisme en vantant les mérites d’Erdogan : « Lisez l’interview donnée ces derniers jours au quotidien Hürriyet par Hasan Koyuncu, parlementaire bruxellois socialiste : c’est frappant. En substance, il plébiscite sans réserve la politique de notre président. Il explique aussi que si les Turcs de Belgique votent à droite chez nous, tandis qu’ils votent pour des partis de gauche chez vous, c’est uniquement parce que ces derniers sont plus soucieux de leurs droits. Je me demande ce que Paul Magnette penserait de tels propos. »

Emir Kir aux côtés de Paul Magnette en 2017. Le 15 décembre dernier, le président du PS a condamné sur RTL TVI les fréquentations du bourgmestre de Saint-Josse… © Pablo Garrigos / Isopix

Les débats s’annoncent houleux à la commission de vigilance, qui risque de se transformer en réceptacle des tensions qui traversent le PS bruxellois, entre les tenants de la ligne incarnée par Ahmed Laaouej et ceux (parmi lesquels Bea Diallo, Rachid Madrane, Catherine 
Moureaux…) qui la contestent. Le tout sur fond de polémique aux forts relents communautaristes.

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