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Kazakhgate : enquête sur l’homme à l’origine du scandale

Armand De Decker et Didier Reynders en 2013. | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Politique

C’est peu connu, mais l’homme à l’origine du Kazakhgate est un Belge : Guy Vanden Berghe, un industriel bruxellois décédé l’an dernier.  Notre enquête éclaire son rôle et aide à comprendre dans quelles circonstances il a été amené à faire des déclarations fracassantes qui impliquent de hauts responsables politiques, dont Armand De Decker et Didier Reynders côté belge.  

Que vient faire Guy Vanden Berghe, un anonyme entrepreneur belge à la retraite, dans l’affaire du Kazakhgate où la plupart des protagonistes sont des personnages publics ? Comment ce Ucclois  (décédé en 2016 à l’âge de 73 ans) s’est-il retrouvé mêlé à une histoire qui possède tous les marqueurs du scandale d’État ? De toute évidence, Guy Vanden Berghe est la seule véritable victime de l’explosion de cette usine à gaz. Il a été manipulé, on a utilisé ses comptes personnels pour tenter d’occulter des versements d’argent au profit de différents intermédiaires français, lui faisant par là même tenir le rôle d’aiguilleur des circuits financiers opaques. C’est du moins ce qui ressort à la fois des pièces du dossier judiciaire français, de divers recoupements que nous avons pu établir et d’un témoignage inédit recueilli par Paris Match.

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La piste de l’argent

C’est un banal mouvement de fonds suspect initié par Guy Vanden Berghe qui déclenche le Kazakhgate au printemps 2012. À cette époque, Tracfin, l’organisme français de lutte contre le blanchiment, effectue un contrôle sur les comptes du préfet « hors cadre» Jean-François Etienne des Rosaies. Sacré personnage le JFEDR, homme de l’ombre qui n’a cessé de naviguer entre affairisme, barbouzerie et diplomatie parallèle. Il est à présent inculpé pour avoir piloté l’opération « il faut sauver le soldat Chodiev » à la demande de l’Élysée où, à partir de 2007, il a officiellement exercé la cocasse fonction de… « conseiller équestre ».

Si l’adage veut que l’argent ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, Tracfin va en dénicher sur les comptes d’Étienne des Rosaies : 800 000 euros en virements. Le bailleur de fonds n’est autre que Guy Vanden Berghe. L’absence d’une réelle justification économique nourrit les soupçons de blanchiment. L’enquête fait ensuite  apparaître l’un des personnages clés de l’histoire, l’avocate niçoise Catherine Degoul. Recrutée en décembre 2009 par JFEDR pour mener à bien le sauvetage judiciaire de Chodiev et consorts, il s’avère qu’elle est en même temps la conseillère juridique de Guy Vanden Berghe, un industriel belge bien éloigné de la sphère politique. En remontant la piste de l’argent, les enquêteurs rattrapent d’autres acteurs de l’histoire dont, côté français, Aymeri de Montesquiou, sénateur UDI du Gers, représentant de Nicolas Sarkozy auprès de Nazarbaïev ; et côté belge, Armand De Decker, qui a opportunément repris la toge pour l’occasion, ainsi que Jonathan Biermann, collaborateur de De Decker, échevin à Uccle et avocat lui aussi.

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Tout ce petit monde va tirer profit du pactole remis à Me Degoul par Patokh Chodiev pour assurer la défense de ses intérêts, soit, selon les mouvements financiers identifiés jusqu’à présent par l’enquête, 7,5 millions d’euros facturés en honoraires. Quoi qu’il en soit, outre ce qu’ont touché des Rosaies et Degoul, on sait qu’en 2011, Armand De Decker a perçu 735 000 euros, Jonathan Biermann 160 000 euros et Aymeri de Montesquiou 200 000 euros.

Une partie de ces sommes a transité par les comptes personnels mais aussi ceux de sociétés liées à Guy Vanden Berghe, installées sur l’île de Man et dans les îles Vierges britanniques. Était-ce là de l’argent destiné à corrompre certains individus pour parvenir au résultat escompté ou, à tout le moins, des commissions occultes en récompense du lobbying effectué ? Les bénéficiaires le nient farouchement. Ils tentent péniblement de justifier la provenance de ces fonds par leur travail de consultance (De Decker, Biermann, Etienne des Rosaies) ou, de manière bien peu convaincante, à travers l’obtention d’un prêt personnel (JFEDR) consenti par l’homme d’affaires belge ou encore la vente à celui-ci de magnums de Gevrey-Chambertin et de manuscrits anciens (de Montesquiou).

Abus de confiance

Ces explications douteuses, Guy Vanden Berghe les a pour l’essentiel réfutées lors de ses interrogatoires. S’il a reconnu avoir signé deux versements (90 000 et 306 000 euros) au bénéfice de JFEDR, à titre de prêt et à la demande de Catherine Degoul qui les lui a remboursés, il dira ne rien savoir de toute une série d’autres paiements effectués au départ de ses comptes. En outre, hormis son avocate, il affirmera ne connaître personnellement aucun des intervenants du Kazakhgate et n’avoir jamais eu le moindre contact avec eux. Bref, confronté par les policiers aux relevés bancaires, il ne comprend pas.

Selon toute vraisemblance, l’homme d’affaires a été (en partie du moins) abusé par Catherine Degoul. Disposant de sa signature ou lui demandant parfois de l’apposer sur des blancs-seings, elle a utilisé ses sociétés pour dissimuler (grossièrement) l’origine des fonds. Elle l’admet d’ailleurs en creux lors de ses auditions lorsqu’elle déclare à propos des intéressés qui contestent cependant : « Aymeri de Montesquiou m’avait demandé de trouver une source de financement » (…) « Monsieur Etienne des Rosaies m’a demandé d’organiser pour lui un pare-feu pour recevoir des commissions et pour ne pas apparaître ».

Une version des faits confortée par un témoin de première main, une excellente connaissance de Guy Vanden Berghe, lequel souhaite demeurer anonyme : « Guy ne connaissait ni de près, ni de loin, tous ceux qui sont mêlés à cette affaire, que ce soit en France, en Belgique ou au Kazakhstan. En dehors bien sûr de Catherine Degoul », affirme-t-il. « Clairement, elle a tiré avantage de leur relation de confiance. Elle débarquait souvent chez lui à Bruxelles pour lui faire signer des documents en blanc, sous prétexte que ça devait faciliter la gestion à distance de ses affaires ».

Mais pourquoi Guy Vanden Berghe ? Simplement parce qu’au moment des faits, Degoul est son avocate d’affaires depuis des années. C’est elle qui a conçu le montage de sociétés offrant au self-made-man bruxellois de tirer le meilleur parti de son patrimoine. Ils se sont connus à l’époque où Guy Vanden Berghe mettait fin à sa première carrière, notamment pour le compte du groupe de l’Aga Khan. Catherine Degoul lui est alors conseillée pour négocier ses indemnités de départ. Pleinement satisfait de ses services, l’homme d’affaires lui maintient sa confiance tandis qu’il développe sa propre activité en Afrique (la Côte d’Ivoire notamment) dans divers secteurs (BTP, textile, peinture, produits agricoles). Au terme de sa carrière, l’avocate intervient de nouveau dans la liquidation des parts de sa société revendues à ses associés. Entre-temps, la Niçoise est devenue une proche de la famille Vanden Berghe.

Cette intimité décrite par notre témoin permet de mieux saisir la confiance que lui accordait l’homme d’affaires : « Guy était un autodidacte doué pour les affaires, mais n’ayant pas fait d’études, il avait besoin de se faire aider pour certaines choses. Pendant des années, Catherine Degoul a rempli ce rôle sans qu’il n’y ait rien à redire à ma connaissance. Mais ce n’était pas simplement son avocate. Avec le temps, c’était devenue une amie de la famille Vanden Berghe. Elle les visitait régulièrement, elle a passé des réveillons avec eux et elle a même assisté au mariage de leurs enfants ».

Catherine Degoul a-t-elle sciemment utilisé et dépouillé son client et ami ? Avait-elle l’intention de compenser ultérieurement, avec l’argent de Chodiev, les prélèvements qu’elle a effectués dans son dos pour masquer certaines commissions ? Pas de réponse à l’heure qu’il est. En tout état de cause, l’avocate est inculpée pour complicité de corruption d’agents publics étrangers et blanchiment en bande organisée. Rude fin de parcours pour celle qui se croyait sortie de l’ombre de son encombrant mentor, le très médiatique Jacques Vergès, et pensait, selon ses dires, « travailler pour la France ». À 56 ans, elle a quitté le barreau de Nice ainsi que la profession à l’été 2016. Nous n’avons pu la joindre, ni son avocat.

 Degoul disait avoir rencontré Reynders à Bruxelles

Une question demeure : si Guy Vanden Berghe était parfaitement étranger aux manigances des acteurs de l’affaire, comment a-t-il pu livrer aux enquêteurs (PV d’audition du 14.09.2014.) l’explication qui a fait grand bruit et selon laquelle « Me Degoul allait voir le lobbyiste De Decker qui lui ouvrait toutes les portes. Il me semble qu’elle était mise en relation avec De Decker directement de Paris à Bruxelles par téléphone entre homologues du même niveau, Guéant pour la France et Reynders pour la Belgique » ?

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Selon le témoin, bien que ne sachant donc rien de l’utilisation qu’elle faisait de ses comptes, Vanden Berghe n’ignorait toutefois pas la nature de la mission confiée à son avocate : « Elle disait que c’était l’affaire de sa carrière. Guy ne comprenait pas toutes les implications, mais elle lui avait clairement expliqué que son rôle consistait à dépêtrer Chodiev et les autres Kazakhes de leurs soucis judiciaires en Belgique. Elle était fière de dire qu’elle travaillait pour l’État français. Durant cette période, elle passait d’ailleurs beaucoup de temps entre Paris et Bruxelles. Elle en parlait ouvertement et il arrivait fréquemment qu’elle reçoive des appels sur son portable et réponde en disant qu’il s’agissait de tel ou tel dont les noms sont depuis cités dans l’affaire. Le jour où la loi sur la transaction pénale en matière financière a été votée en Belgique, elle a appelé Guy pour lui dire qu’elle avait gagné ! ».

La suite du décryptage éclaire les circonstances et la portée des déclarations de l’entrepreneur au sujet du rôle prêté, côté belge, à Armand De Decker et, surtout, à Didier Reynders, l’actuel vice-Premier ministre et ministre des Affaires Étrangères : « Guy n’a fait que répéter ce que Catherine Degoul rapportait lorsqu’elle allait le voir, sans qu’il puisse le vérifier. Les enquêteurs l’ont interrogé au sujet de ces personnes et il a simplement indiqué qu’elle prétendait avoir des contacts suivis avec Armand De Decker. Quant à Didier Reynders, Degoul disait avoir mangé avec lui une fois ou l’autre à Bruxelles ».

Didier Reynders, lui, maintient qu’il n’est intervenu en aucune manière dans le dossier.

L’enquête de Frédéric Loore à retrouver dans le Paris Match Belgique du 27 avril 2017

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