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Parlement européen : Les députés britanniques tournent la page

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Le Parlement européen, le 16 janvier. | © Philipp von Ditfurth/dpa

Politique

Le 31 janvier, les 72 eurodéputés britanniques devront faire leurs valises. Il leur faudra tourner une page qui, pour beaucoup, pèse des tonnes. Pour eux, l’Union européenne fut le combat d’une vie.

« Que voulez-vous que je vous dise ? Que c’est un grand désastre ? Que j’ai raté ma vie ? » Bill Newton Dunn, est, dit-il « le dernier dinosaure », dernier député, toutes nationalités confondues, à être entré au Parlement dans le premier contingent élu en 1979. Il avait 38 ans, il en a désormais 78. Une vie entière consacrée à sa chère Europe. « À mon arrivée, il n’y avait que neuf pays, six langues – dont le français qui dominait – on n’avait ni téléphone portable, ni ordinateur et aucune des infrastructures actuelles n’existait. Je siégeais avec des personnalités comme Simone Veil… Ce fut un privilège énorme que de faire partie de cet incroyable voyage. » À ses côtés, une demi douzaine de Britanniques ont été élus pour la première fois en 1999, il y a plus de 20 ans. Il faut les écouter raconter les larmes aux yeux les combats menés, les batailles acharnées pour faire de l’Union « une meilleure Europe », les difficultés mais aussi les joies, la conscience d’écrire l’Histoire, les amitiés nouées dans 27 pays. À l’heure du départ, pour la plupart, ils éprouvent « une profonde tristesse mélangée avec un peu de colère », confie sobrement, dans un français parfait, Richard Corbett, député travailliste et spécialiste unanimement reconnu de l’Union européenne.

Qu’aurait été l’UE sans les Britanniques, troisième pays contributeur net ? Depuis l’entrée du Royaume-Uni en 1973, ils ont imprimé leur marque. L’un des bâtiments principaux du parlement, « s’appelle Wilson Churchill et non Charles de Gaulle ». « Ce n’est pas par hasard », souligne, amusé, Christian Allard, député indépendantiste écossais de… nationalité française. Avec eux, Shakespeare a remplacé Molière dans les couloirs, les réunions, les tractations, les repas. « Il serait intéressant, s’interroge Newton Dunn, de savoir quelle sera la langue dominante après notre départ. » Surtout, et c’est Geoffrey Van Orden, député élu en 1999, eurosceptique comme peuvent l’être les conservateurs britanniques mais opposé au retrait, qui le dit : « Deux grandes choses ont été faites à l’instigation des Britanniques : le marché unique et l’élargissement. » Neena Gill, première femme d’origine indienne à entrer au parlement en 1999, ajoute : « C’étaient nos idées et pourtant ce sont les deux avancées les plus détestées en Grande-Bretagne ! »

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Tous ont apporté leur pierre à cette « magnifique cathédrale toujours en construction qu’est l’Union », dixit Newton Dunn. Beaucoup d’entre eux ont reçu des prix prestigieux pour leurs actions. C’est à Chris Davies, patron de la commission pêche que l’on doit, outre les avancées pour une pêche durable, les photos « horribles », reconnait-il, sur les paquets de cigarettes mais aussi le fond d’innovation doté de 10 milliards d’euros en faveur des « technologie à faibles émissions carbone ». C’est Jill Evans, député indépendantiste du pays de Galles, élue en 1999, qu’il faut remercier pour le passeport accordé aux animaux leur permettant voyager librement en Europe sans quarantaine, comme pour la reconnaissance des langues dites minoritaires. À la tête depuis 2019 des « résolutions d’urgence », Phil Bennion a alerté sur le sort des Kurdes d’Irak, des prisonniers ouïgours en Chine… C’est Corbett, le premier qui, au début des années 1980, alors jeune étudiant mais déjà engagé dans des mouvements européens, a parlé de « déficit démographique » à propos de l’Union. Il est, avec un autre élu, à l’origine de l’instauration de la co-décision : aujourd’hui, aucune législation ne peut être adopté sans l’aval des députés. Tant de batailles gagnées afin de démocratiser l’Europe pour, à la fin, perdre la guerre et être contraint de faire ses cartons en regardant Nigel Farage et ses amis du Brexit Party pavoiser.

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L’activiste anti-Brexit Steve Bray au Parlement européen. © Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

« En Asie, en Afrique on nous dit : ‘C’est génial ce que vous avez en Europe' »

Bien sûr, ils le reconnaissent, « leur Europe » est loin d’être parfaite, ils auraient sûrement pu mieux faire, mais disent-ils encore en cœur : « On y travaillait. » Eux, qui sont les mains dans le cambouis de l’Union, en défendent le fonctionnement. « Notre façon de travailler en ayant des longues discussions entre nous peut sembler bureaucratique, confie Lucy Nethsingha, mais cela permet de construire des compromis. » Présidente de la commission des affaires juridiques depuis juillet, elle ajoute : « L’examen des profils pour les postes de commissaires européens est bien plus minutieux que pour ceux de ministres en Grande-Bretagne. »

Des regrets, ils en ont. Un principal, qui emporte les autres : « Ne pas avoir réussi à arrêter le Brexit », dit au nom de tous Corbett. Neena Gill ajoute : « J’ai échoué à faire passer le message que l’Europe était le projet le plus visionnaire, le plus ambitieux au monde. » Newton Dunn enchérit : « En Asie, en Afrique on nous dit : ‘C’est génial ce que vous avez en Europe, si on pouvait avoir la même chose pour nous prémunir des guerres’… Je rêvais de faire les États-Unis d’Europe. Il reste encore beaucoup de travail, notamment pour construire une défense commune. »

De ce « désastre », ils en tiennent responsables d’abord les politiciens britanniques. « Pendant 40 ans je ne les ai jamais vu parler de manière positive de l’Europe », rappelle Newton Dunn, qui, pour cette raison, a quitté le parti conservateur en 2000 pour les libéraux démocrates. Les politiques… et les médias. « 80% de la presse britannique est détenue par des anti-européens, explique Corbett. Alors c’est toujours négatif. À force, cela joue sur l’opinion. Et comme les institutions européennes sont lointaines, elles sont plus facilement attaquables. » Lui avait créé le premier blog d’un député européen en 2003 et, en 2015, la première appli pour téléphone portable sur l’Europe. Ça n’a pas suffi. Il leur faut maintenant partir alors que débute un nouveau cycle : « La conférence pour le futur de l’Union vient de commencer, elle durera deux ans et demi pour se terminer probablement par un nouveau traité, et nous ne serons pas là », s’attriste Newton Dunn.

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La semaine du 13 janvier était leur dernière à Strasbourg. Bientôt, après avoir bouclé définitivement leurs valises, rendu les clefs de leurs appartements, ils rentreront, le cœur serré, chez eux. Dans un pays qui, disent-ils, sera désormais plus fragile. « On ne se rend pas compte de tout ce qu’on doit à l’Europe, affirme Neena Gill. Être la porte d’entrée de nombreux pays, comme ceux du Commonwealth, nous a conféré du pouvoir et de l’influence. » Après, rappelle Davies, « l’Union protègera ses intérêts et traitera le Royaume-Unis comme un pays tiers. Mais pour vendre nos produits, il faudra nous soumettre à ses règles sans que l’on puisse participer à leur négociation. » Et « quand les prix des denrées augmenteront et la livre chutera, il faudra, dans ces turbulences, réussir à maintenir notre démocratie » prédit Molly Scott Cato, députée écologiste. Eux partis, c’est toute l’UE qui devrait souffrir, disent-ils. Et pas seulement parce que, plaisante Corbett, « il y aura moins de sens de l’humour ».

Ils s’inquiètent des forces qui ont fait gagner le Brexit. « J’ai peur pour nos démocraties, confie Scott Cato. Regardez l’Australie, la Chine, le Brésil, les Etats-Unis… Sans l’Union, où en serait-on ? En Grande-Bretagne, déjà la liberté de la presse est attaquée. Boris Johnson, notre Premier ministre regarde vers les régimes d’Europe de l’Est qui menacent nos valeurs communes. Le Brexit est une erreur britannique insérée dans une stratégie plus globale pour attaquer l’Union. » Lors de leur dernière session à Strasbourg, ils ont regardé, avec effroi, les députés nationalistes refuser, malgré l’interdiction, de retirer les drapeaux de leurs pays qu’ils posent sur leurs tables. « Ils hurlaient en les agitant, ajoute Scott Cato. Cela faisait penser à 1929. Or, l’Union avait été crée contre tout ça. » Le conservateur Geoffrey Van Orden, seul eurosceptique de la bande prévient : « Personne ne s’est jamais demandé pourquoi les Britanniques voulaient partir, pourquoi partout des mouvements politiques qu’ils rejettent comme populistes sont opposés au projet européen. » Neena Gill le reconnait : « Les forces qui ont joué un grand rôle dans le vote pour le Brexit ne sont pas que chez nous. Désormais, leur attention va se tourner vers d’autres membres -la Pologne, la Hongrie… Or on n’a toujours pas de stratégie commune contre les populismes et beaucoup d’États sont fragiles, faciles à manipuler. »

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Nigel Farage au Parlement européen. © Philipp von Ditfurth/dpa

Il leur reste encore des batailles à mener. Dans la négociation à venir sur la nouvelle relation entre l’Europe et eux, ils espèrent peser pour, dit Phil Bennion, « persuader le gouvernement que c’est dans notre intérêt de parler le plus possible d’une même voix ». « On dira aussi qu’un aussi grand marché que celui de l’Union, à nos portes, ne peut être remplacé par des marchés plus lointain et plus pauvres. Jusqu’à présent nous n’avons pas été entendus. Mais nous étions dans le fantasme. Maintenant que la réalité nous rattrape, j’espère qu’on sera audibles. » Ils appellent Michel Barnier, le négociateur pour l’Europe, à « être ferme », comme l’énonce Molly Scott Cato. « On veut que l’Union réussisse », dit Chris Davies. Tous ont prévu de continuer à « lutter dans des groupes d’amitié » et de « créer des liens diplomatiques informels entre nous », dixit Scott Cato. Et, rappelle la galloise Jill Evans, élue depuis 1999, « le Royaume-Uni est fait de beaucoup de nations ». Ici, Écossais, Irlandais, Gallois ont mené des combats importants pour la reconnaissance de leurs identités. La majorité de leurs habitants a voté contre le Brexit. « Nous venons d’enclencher le processus pour un référendum sur l’indépendance », rappelle Christian Allard. Boris Johnson a réitéré son opposition, mais il n’est pas dit qu’il puisse tenir face aux demandes pressantes de ces peuples.

« Tant qu’il y a des morts, il y a de l’espoir »

« Ici on nous dit : ‘Ne t’inquiète pas, dans 10 ans max, vous serez de retour’ », confie Davies. Eux oscillent entre le renoncement et l’espoir. Ils s’accrochent éperdument à leur lecture des résultats des derniers votes. « Sur le Brexit, seuls 37% des Britanniques ont voté pour partir – il y a eu beaucoup d’abstention », rappelle Newton Dunn. Corbett ajoute : « Une fois qu’on sera dehors, rouvrir cette question qui divise ne sera pas facile. Mais aux législatives de décembre dernier, 53% ont voté pour des partis qui demandaient un nouveau référendum. Selon un nouveau sondage, une majorité des Britanniques sont contre le Brexit. » Avant d’ajouter dans un sourire : « Le facteur le plus déterminant dans le vote fut l’âge. Les jeunes ont massivement voté contre. Alors, tant qu’il y a des morts, il y a de l’espoir ! »

Bientôt, il leur faudra dire adieu, licencier leurs employés. « J’ai passé ma vie entre Bruxelles, Strasbourg, ma circonscription et Londres où vit ma femme, confie Newton Dunn. N’avoir plus qu’un endroit me semblera bien calme. » Adieu trains, avions, voitures, bateaux, transit, hôtels… Adieu à ces repas où l’on passe d’un langue à l’autre, à cette vie trépidante, aux discussions enflammées, aux dossiers complexes à défendre. Beaucoup ne savent pas encore ce qu’ils feront après, c’est-à-dire dès la semaine prochaine. « On est au milieu d’une urgence climatique et je devrais retourner à l’université, dire ce qu’il faudrait faire plutôt qu’être ici, à faire ? s’insurge Molly Scott Cato, professeure et spécialiste de l’économie verte. Renter chez moi, tricoter et faire pousser des carottes? C’est absurde. » Un gâchis, un immense, un incommensurable gâchis, voilà ce qu’ils disent.

Le 29 janvier, le parlement votera l’acte de divorce. Alors, ces derniers jours, dans les couloirs, dans l’hémicycle, à la cantine, on s’embrasse, on pleure, on se jure de se revoir. « C’est comme la fin d’une histoire d’amour, dit le jeune député écologiste Magid Magid. On nous dit : ‘Pourquoi est-ce que vous nous quittez ? C’est tellement triste, on vous aimera toujours quoiqu’il se passe’. » Pour couvrir le bruit que ne manqueront pas de faire Nigel Farage et ses amis du Brexit Party, dès que le résultat du vote du 29 sera annoncé, une écrasante majorité de députés a prévu de se tenir par les bras en chantant, en anglais, « ce n’est qu’un au revoir ». Deux jours plus tard, le 31, la Grande-Bretagne quittera officiellement l’Union. Ce soir-là, certains seront à Bruxelles, place Jo-Cox, du nom de cette députée tuée pendant la campagne du référendum, où les écologistes emmenés par Magid, organisent une grande fête pour, dit-il, « boire notre tristesse ». Ce même jour, les drapeaux britanniques seront décrochés des instances européennes. « Je ne crois pas que j’aurais la force de les voir descendre », dit Neena. Newton Dunn, le doyen, fera un discours d’adieu. Et le drapeau de son pays lui sera remis. « Ma femme me dit : ‘Mais qu’est ce qu’on va en faire ?’ » À l’issue de cette cérémonie, le Royaume-Uni entrera dans le musée des souvenirs de l’Union européenne.

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