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Hervé Hasquin : « Georges-Louis Bouchez a 33 ans et il fait des jaloux »

Hervé Hasquin lors d'un entretien à domicile pour Paris Match en 2018. ©Ronald Dersin

Politique

« Je suis unitariste. Moi, je suis pour un État unitaire. Je ne parle pas d’efficacité quand je vous dis ça, mais d’attachement sentimental », décrète Georges-Louis Bouchez, nouveau président du MR, dans un long entretien accordé à l’excellent Wilfried.

Lorsque l’interview a lieu, en décembre dernier, il est déjà nommé informateur avec Joachim Coens (CD&V). Alors que le tandem est en pleine négociation pour une formation gouvernementale dont certains points portant sur une potentielle réforme de l’État, la déclaration de G-L Bouchez fait du tapage dans la classe politique. Sa position en faveur d’un État unitaire suscite des réactions outrées de la N-Va et du PS notamment.
Nous avons demandé à Hervé Hasquin, historien, ancien recteur de l’ULB et ancien ministre MR, comment il analyse les propos du jeune et fougueux président libéral.

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Paris Match. Georges-Louis Bouchez aurait exprimé simplement une « opinion personnelle » en se positionnant en faveur d’un Etat unitaire. A-t-il péché par excès de spontanéité, ou était-ce au contraire finement orchestré ?
Hervé Hasquin. D’abord, je tiens à dire que j’ai soutenu l’arrivée de Georges-Louis Bouchez à la présidence du MR. Et ce bien avant qu’il ne soit candidat.

Ne le trouviez-vous pas trop peu expérimenté, à une époque ?
Non, il avait simplement une tendance à lancer parfois des phrases à l’emporte-pièce. J’ai simplement dit qu’il devait apprendre à se réfréner. Il a 33 ans et il fait des jaloux, il faut appeler un chat un chat. Deuxièmement, son discours ne s’adressait pas aux hommes et femmes politiques traditionnels. Il est clair que ce qu’il dit parle plus au Belge moyen qu’à ceux qui sont engagés en politique.

Mais il s’est exprimé dans un magazine qui est très lu aussi dans les cabinets politiques et au sein des cercles les mieux informés…
Sans doute, mais je suis convaincu que s’il s’est mis à dos un certain nombre d’hommes et de femmes politiques, il a néanmoins reçu l’approbation de nombreux citoyens. L’écho qu’on lui a réservé dans l’opinion publique ne lui a pas fait de tort, car il a traduit à sa façon ce que beaucoup de gens pensent. Il a exprimé une forme de nostalgie que beaucoup de citoyens partagent, vu le chaos actuel.

« Il fait parler du MR, qui a pris une terrible raclée aux élections législatives et doit remonter la pente »

Et c’est le fédéraliste/régionaliste convaincu qui parle….
Oui. Et je crois que la Belgique doit encore évoluer. Je rappelle que Georges-Louis Bouchez a aussi mis l’accent sur les vingt-cinq ans de la disparition de Jean Gol, élément moteur dans la création du PRL, devenu ensuite le MR. C’était un grand fédéraliste venu du Rassemblement wallon. Bouchez est capable de faire la part des choses entre l’idéal et le pragmatisme nécessaire quand on est aux affaires. Par ailleurs, pour revenir à l’opinion publique, de nombreux citoyens sont excédés par la complexité de nos institutions. Ils sont outrés qu’il n’y ait pas de solution réelle qui se profile. Ils ont l’impression que ces institutions nouvelles, notamment, ne sont pas toujours efficaces et coûtent cher.

Georges-Louis Bouchez, nouveau président du MR et informateur devant le Palais royal. ©Frederic Sierakowski / Isopix

Vous dites que cette sortie choc a plutôt réussi à Georges-Louis Bouchez en termes de popularité. Serait-ce un rien démagogique? A-t-il sciemment lancé ce pavé dans la mare? Etait-ce prémédité ?
C’était une ou deux phrases épinglées dans le cadre d’un entretien large. Certains se sont emparés de son propos, ont essayé de lui nuire. Quoi qu’il en soit, je parie que s’il y avait un sondage d’opinion maintenant, on constaterait que le MR a pris 3 % de plus.

Cette position personnelle qu’il a exprimée avait-elle été abordée en amont au sein du MR ? Ces propos ont-ils été téléguidés, ou en tout cas encadrés par le parti au sens large ?
Non, il a manifestement fait cela tout seul comme un grand. Cela en a d’ailleurs choqué certains, et je peux le comprendre. Des personnalités se sont manifestées, notamment des membres de gouvernements régionaux, des hommes et des femmes politiques confirmés. Je comprends que son discours a pu perturber. Mais si on se place à un niveau plus basique, il a exprimé, je le répète, la réalité de l’opinion publique. Il a reflété dans ces mots ce que beaucoup de citoyens pensent.

En tant qu’informateur, pouvait-il exprimer une opinion personnelle ? Cela lui a été reproché, notamment par la N-VA.
Et par d’autres. Ceux qui ont échoué comme informateurs n’ont pas envie que Bouchez et le président du CD&V réussissent dans leur entreprise. Certains ont envie d’« emmerder » Bouchez et que ça ne débouche sur rien.

Prôner un Etat unitaire reviendrait aussi à prôner la loi du plus fort de la majorité, comme l’ont rappelé plusieurs observateurs, sachant qu’il y a en Belgique 58 % de néerlandophones. Cela peut être assimilé aussi à un bond en arrière de cinq décennies. Pourquoi évoquer par ailleurs une telle fiction ?
L’Etat unitaire, c’est fini, évidemment. J’en ai largement parlé dans un livre sorti il y a quelques années (« Déconstruire la Belgique ? Pour lui assurer un avenir ? », collection l’Académie en poche, 2014). Mais je le redis : en s’exprimant ainsi, Georges-Louis Bouchez frappe un cœur de cible sensible. Ses propos n’ont pas été perçus de façon négative dans l’opinion. Il fait parler du MR, qui a pris une terrible raclée aux élections législatives et doit remonter la pente.

De nombreux citoyens sont excédés par la complexité de nos institutions. ils sont outrés qu’il n’y ait pas de solution réelle qui se profile

Il a été beaucoup question, en évoquant ce retour en arrière historique, de la Belgique de papa. Quels sont les symboles du pays qui subsistent encore aujourd’hui, à vos yeux ?
L’autodérision, le football, les croquettes aux crevettes, l’Atomium, et tout de même la famille royale…

Revenons à la rationalisation des institutions, à leur efficacité. Il est plus que jamais question de refédéralisation de certaines compétences.
La refédéralisation, le PS y est opposé et ce n’est pas encore vraiment le cœur du débat pour le moment.

Néanmoins, quels seraient à vos yeux les secteurs où celle-ci devrait être prioritaire ?
Il y a des domaines où les choses sont compliquées, comme la santé publique.

On parle aussi beaucoup de l’environnement.
On parle avant tout de rationaliser. Oui, il y a des choses à ajuster, d’autres sphères doivent encore être régionalisées. Je vous rappelle par exemple qu’un ministre de la justice fait partie du gouvernement flamand. Cela signifie, qu’on le veuille ou non, que dans les années à venir, le secteur de la justice sera de plus en plus communautarisé. La justice divergera un peu plus entre le Nord et le Sud. Ce n’est pas nouveau, mais on l’a longtemps occulté. Depuis les années 60 et 70, il y a un tas de domaines où les chambres flamandes et francophones du Conseil d’Etat prennent des décisions qui ne vont pas dans le même sens. Cela produit deux jurisprudences.

Un débat plus large sur le sens et l’efficacité de l’administration doit donc impérativement être ouvert ?
Moi, j’y suis favorable. Je dis simplement que le confédéralisme n’est pas une catastrophe, et j’entends par confédéralisme une accentuation du fédéralisme. Il est évident aussi que la Belgique sera encore un peu plus fédérale dans les années à venir.

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Avec ces fameuses quatre Régions fortes ?
Oui. C’est inéluctable.

Etre libéral, c’est rarement soutenir un Etat puissant. N’y a-t-il pas un paradoxe, même si unitaire ne veut pas dire omniprésent ?
Ce n’est pas parce qu’un Etat est unitaire qu’il est soviétique ou socialiste. Vous pourriez en revanche avoir, à la rigueur, une Région wallonne communiste et socialisante… ça ne la grandirait pas.

Vous aviez déclaré l’an dernier que Bart De Wever était « le penseur le plus brillant du paysage politique actuel ». Qu’avez-vous pensé de ses propos en décembre dernier ? (Il avait alors déclaré qu’il était prêt à entrer dans le cadre de la formation d’un gouvernement fédéral. En ajoutant « Je peux éventuellement le faire, mais les dégâts causés par l’Open Vld sont énormes. J’ai rencontré Paul Magnette. Il a tellement le goût de sa bouillie arc-en-ciel en bouche qu’il faudra beaucoup de dentifrice flamand pour se laver la bouche ».) L’avez-vous trouvé vraiment percutant, et comment voyez-vous son rôle à venir ?
Je n’ai pas à me substituer à la mission que le Roi définira. Mais je ne marche pas dans la combine qui consiste à trouver le discours de la N-VA systématiquement imbuvable.

La question linguistique a été régulièrement abordée dans le cadre de ce concept de « Belgique unitaire ». On a reproché aussi au président du MR son manque de maîtrise du néerlandais. Ne faudrait-il pas appliquer enfin l’apprentissage généralisé et obligatoire des langues nationales ?
En Flandre, on parle de moins en moins le français et de plus en plus souvent l’anglais. Ça ne fait jamais de tort d’apprendre les langues, bien évidemment. Je rappelle qu’on a le choix d’apprendre les langues nationales si on le désire.

Cet article est issu du numéro à paraître ce jeudi 30 janvier 2020.

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