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Qui veut encore de la Belgique ?

Chaque nouvelle législature est plus difficile à mettre sur pied dans ce paysage chaotique et divisé communautairement

Chaque nouvelle législature est plus difficile à mettre sur pied dans ce paysage chaotique et divisé communautairement... | © BELGA PHOTO JASPER JACOBS

Politique

Après plus de 425 jours sans gouvernement, le pays se dirige droit vers de nouvelles élections. À moins que quelques politiques ne pensent d’abord à la Nation.


Par Christian Marchand

La Belgique vit une crise grave. Chaque jour qui passe sans gouvernement creuse un peu plus le déficit du pays, qui s’annonce abyssal pour 2020 : 12 milliards d’euros. C’est trois milliards de plus qu’en 2019. Le déficit a quadruplé en dix ans, selon le Bureau du plan. Il est grand temps de voter un budget. Et toute la question est là : pour faire court, qui va oser s’embarquer dans un gouvernement qui sera (forcément) condamné à taxer davantage… avec des partis qui risquent de le payer très cher électoralement dans le futur ? « Il ne faut pas avoir peur des mots et le dire plus franchement », impose un analyste politique.

« La question est plutôt : qui a encore le sens des responsabilités dans ce pays pour faire passer ce dernier avant l’intérêt des partis ? »

Les masques tombent. Koen Geens, le ténor du CD&V dont la mission a été avortée à la suite du « non » du PS de travailler avec la N-VA, l’a même avoué ouvertement le week-end dernier : il ne peut pas mettre son parti en danger. Et il a donc démissionné. Son collègue Eric Van Rompuy lui emboîte le pas, en étant même plus cinglant : « Il faut choisir entre la Belgique et notre parti. » « En réalité, le CD&V ne veut pas briser son alliance avec la N-VA. Parce qu’il a peur des conséquences électorales », dit-on du côté du PS.

Qui est donc encore capable de prendre un risque pour sauver ce pays ? « La question mérite d’être posée », explique un observateur, « en prélude encore à une autre, beaucoup plus tranchante : qui veut encore de la Belgique ? Chaque nouvelle législature est plus difficile à mettre sur pied dans ce paysage chaotique et divisé communautairement quoi qu’on dise, car elle est prise en otage par les ambitions historiques et personnelles. N’est-il pas temps de comprendre que les conjoints forcés ne peuvent plus vivre ensemble si l’un et l’autre ne mettent pas de l’eau dans leur vin ? »

Bart De Wever est le premier visé. Facile : la fin de la Belgique est au programme de la N-VA et le leader indépendantiste ne s’en est jamais caché. « Son passé d’historien est la clé parfaite pour comprendre ce qui se passe : il veut que son nom entre dans l’Histoire comme le libérateur de la Flandre indépendante. Il a pour lui tous ceux qui rêvent de prendre leur revanche sur les francophones. Cela peut paraître caricatural, mais cela l’est-il moins que cette vision du Flamand payant inutilement pour le Wallon, alors que c’était le contraire voilà cent ans ? La tactique de Bart De Wever, c’est de laisser pourrir la situation. Il est temps qu’on le crie haut et fort ! Depuis des mois, il joue avec le PS, gagne du temps et, de la sorte, emmène le pays vers des élections. Tous les partis n’en veulent pas, mais tous les partis y pensent déjà. »

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Première erreur stratégique pour De Wever ?

Bart De Wever, l’appel manqué à un front flamand. ©Nathan De Sutter / Isopix

Lundi 17 février, en appelant à former « un front flamand contre les ukases du PS », le leader de la N-VA a peut-être commis sa première grossière erreur. « Former un front, c’est du vocabulaire guerrier. L’Open Vld ne s’inscrit pas là-dedans », a réagi Gwendolyne Rutten, la présidente du parti libéral flamand. « Nous choisissons la collaboration. Pas contre les autres, mais pour une meilleure Belgique, en alliance avec le MR. » « Je ne suis pas surpris par l’attitude de M. De Wever. Le but de la N-VA est toujours d’essayer de former des fronts et de diviser les Belges », a réagi Paul Magnette, à la sortie du bureau de parti du PS. « On ne va jamais se laisser entraîner sur cette pente-là. Si on a dit non à la N-VA, ce n’est pas par hasard, c’est parce qu’on sait très bien ce qu’elle cherche : former des fronts et diviser le pays. »

Alors, l’impasse est-elle totale ? Selon Vincent Rocour de La Libre, « le nouveau chargé de mission du Roi ne partira pas de zéro. Il sait déjà qu’il doit chercher une coalition sans le PS ou sans la N-VA. Si l’on exclut la formule où ne siègeraient, côté flamand, que le sp.a, l’Open Vld et Groen, car trop largement minoritaire au nord du pays (NDLR : c’est la proposition du président de DéFI, François De Smet), il ne reste que deux possibilités : la coalition nommée Vivaldi et comprenant PS, sp.a, MR, Open Vld, Ecolo, Groen et CD&V, et une coalition dont le nom doit encore être trouvé, réunissant N-VA, CD&V, cdH, MR, Open Vld et sp.a. Mais ces deux cas de figure s’apparentent à un impossible pari. »

Un retour aux élections serait catastrophique, dit-on, car il ferait le jeu des extrêmes, Vlaams Belang et PTB en tête. Et on irait tout droit vers des lendemains encore plus difficiles. Dave Sinardet, politologue de la VUB, l’a pourtant répété dans Le Soir : « Il n’existe aucun plan crédible pour une scission de la Belgique. » Mais d’autres le chuchotent : le destin du pays ne peut être que sombre.

L’art du Vlaams Belang

Tom Van Grieken mise (à nouveau) à fond sur les réseaux sociaux.©BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Depuis quelques semaines, le Vlaams Belang redépense une fortune sur les réseaux sociaux : 50 000 euros par mois pour continuer à attirer les jeunes électeurs. Car, sur le web, tous les coups politiques sont permis et la désinformation est reine. Tactique préférée : cibler les internautes pour que le contenu du parti (vidéos, posts, photos) soit affiché massivement sur leur mur. « Les réseaux sociaux ont-ils livré la démocratie au populisme ? » s’interroge Camille Van Durme, chargée de communication et coordinatrice de la commission Nouvelles Technologies et Vie privée de la LDH.

« Le fonctionnement des réseaux sociaux est particulièrement adapté aux discours simplistes des populistes. Pour réagir, pas la peine de lire l’article dans son entièreté, voire même le titre. Vous êtes d’accord, vous “likez”. Vous ne l’êtes pas, vous écrivez un commentaire fort peu sympathique. Aucun souci, vous ne risquez d’autres ripostes que rhétoriques. À cet égard, le tweet est sans doute le meilleur exemple. Restreint à 140 caractères, il ne laisse la place qu’à un slogan-choc, une “punchline” sans nuances ni explications, plus adaptée aux concerts de rap qu’aux débats politiques. »

Lors des dernières élections, le VB avait battu tous les records avec plus de 700 000 euros de dépenses pour cibler les électeurs sur Facebook, Twitter et Instagram. Résultat : le parti a gagné la campagne 2.0 haut la main. Il débarque maintenant sur le réseau TikTok, qui touche encore plus les jeunes. Certains dossiers – comme celui du retour ou non des enfants de djihadistes en Belgique – sont pour lui du pain bénit.

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