Paris Match Belgique

Kazakhgate : L’étrange histoire de Monsieur « V »

Claude Guéant en 2011 alors qu'il était ministre de Nicolas Sarkozy | © Belga

Politique

Paris Match Belgique publie un document qui illustre la manière dont Armand De Decker et « l’équipe Degoul » ont manœuvré en 2011, pour tenter d’impliquer le service du renseignement français dans la défense de Chodiev et de ses associés. Claude Guéant, l’ancien ministre de l’Intérieur français, était aux premières loges de ce qui s’est tramé.

Parmi toutes les turpitudes du Kazakhgate, l’épisode qui concerne la très curieuse démarche d’Armand De Decker (en février/mars 2011) auprès du service de renseignement intérieur français (l’ex-DCRI, aujourd’hui DGSI) afin de le convaincre de collaborer avec la Sûreté belge dans le cadre du dossier Chodiev, n’est pas le moins rocambolesque.

S’il a été beaucoup question de cette initiative pour laquelle Armand De Decker n’avait ni le mandat, ni l’habilitation nécessaires – encore moins la légitimité puisqu’il était à l’époque l’avocat de Patokh Chodiev -, on peine jusqu’ici à comprendre le mobile de son intervention. L’enquête et le document produits par Paris Match permettent de le cerner au plus près et, surtout, de préciser les rôles de chacun des intervenants présumés, à commencer par celui de Claude Guéant. Ce dernier est attendu ce mercredi à Bruxelles pour répondre aux questions des membres de la commission d’enquête sur le Kazakhgate.

« V » pour Van de Weghe

Mais tout d’abord, quelques rétroactes. A la charnière de février-mars 2011 (la date précise n’est pas claire), Armand De Decker participe à Paris à un déjeuner en compagnie de Claude Guéant. Au cours de celui-ci, le sort judiciaire du trio kazakh est évoqué. C’est du moins ce qui ressort de l’audition de Jean-François Etienne des Rosaies, celui qui apparaît comme la cheville ouvrière élyséenne de toute l’opération. Catherine Degoul, dans sa déposition, confirme la rencontre entre les deux hommes, mais elle précise néanmoins à propos de Guéant : « On a parlé du dossier du trio et j’ai eu l’impression que le ministre n’était pas très informé ». A-t-on dès lors également parlé de la nécessité d’obtenir de la DCRI qu’elle s’intéresse de près au cas d’un certain « V » et échange des informations à son sujet avec la Sûreté de l’État ? C’est ce qu’indique un mail du 14 mars 2011, envoyé par JFEDR au secrétariat de Damien Loras, le conseiller diplomatique de l’Élysée.

Lire aussi : Kazakhgate : enquête sur l’homme à l’origine du scandale

Dans ce mail, le déjeuner entre De Decker et Guéant est mentionné et l’auteur précise qu’à cette occasion « le Président De Decker (…) a remis de la part de la Sûreté d’État belge une fiche concernant l’individu V souhaitant la collaboration de la DCRI (affaire en cours entre les 2 services…) ». Les intéressés nient formellement avoir échangé quoi que ce soit de ce genre à propos de ce mystérieux « V » qui n’est autre qu’Eric Van de Weghe. Ce Bruxellois de 51 ans dont l’ombre plane sur la commission d’enquête, est connu comme le loup blanc à la Sûreté de l’État comme au Palais de justice de la capitale. Il s’y est souvent retrouvé dans le contexte d’affaires invraisemblables dans lesquelles s’entrecroisent des milliardaires russes, des diplomates, des espions, des flics, des affairistes, des mercenaires, des truands et on en passe. Précisons que le personnage a généralement bénéficié de la prescription, hormis deux condamnations fermes pour abus de confiance.

A peu près à la même période, Armand De Decker se trouve de nouveau à Paris où, selon des informations de nos confrères du Vif, du Soir et du Standaard (qui s’appuient sur une note rédigée dès 2012 par le service juridique de la Sûreté), il rencontre un adjoint d’Ange Mancini, tout juste installé comme Coordonnateur du renseignement à l’Élysée. L’homme est un intime de Guéant, lui même fraîchement nommé à la tête du ministère de l’Intérieur dont dépend la DCRI. Toujours selon ces mêmes sources, Armand De Decker se présente sous la double qualité de vice-président du Sénat et président de la commission parlementaire de suivi des services de renseignements belges. Or, à cette époque, si le bourgmestre MR d’Uccle peut encore se prévaloir de la première étiquette, il ne peut plus en revanche se revendiquer de la seconde puisqu’il ne préside plus la dite commission. Et puis surtout, il défend les intérêts du trio kazakh en Belgique.

Lire aussi : Kazakhgate, une pièce en huit actes pour comprendre l’affaire

Le sénateur se dit porteur d’un message de la Sûreté selon lequel celle-ci souhaiterait que la Direction centrale du renseignement intérieur prenne Van de Weghe dans son radar. A ce moment, celui que des Rosaies qualifie par ailleurs d’ « escroc belge » bénéficie de la confiance d’Alijan Ibragimov. En incitant les services français à se mettre sur sa piste, Armand De Decker tente de le neutraliser, nous verrons plus loin pour quelles raisons. Cette demande de collaboration sera prise en compte par les gens de la DCRI qui contacteront leurs homologues belges.

« Danger sur l’accord trouvé avec le parquet »

Pourquoi se donner autant de peine pour mettre Eric Van de Weghe sur la touche ? Parce qu’à cette période, du côté de l’équipe chargée de sortir le trio kazakh du bourbier judiciaire dans lequel il est pris en Belgique, c’est la panique ! En cause : le souhait exprimé par Alijan Ibragimov – suite à la décision de la chambre du conseil du 18 février 2011 le renvoyant ainsi que ses deux associés devant le tribunal correctionnel – de retirer sa confiance à l’équipe d’avocats dont faisaient partie Degoul et De Decker pour confier ses intérêts au conseil d’Eric Van de Weghe, Me Véronique Laurent du barreau de Bruxelles.

Sacré revers pour Catherine Degoul, qui avait obtenu de haute lutte le monopole de la défense du trio lors d’âpres négociations à Courchevel en janvier 2010. Elle le relate dans sa deuxième déposition (PV 55/2013/CD/11) : « Au départ, je devais travailler avec Maître Barbier (Ndlr. Du cabinet Monard-D’hulst, à ce moment en charge du dossier), j’ai refusé, ça a été le bras de fer, même avec les clients, je ne voulais pas (…) Finalement, j’ai obtenu le mandat à Courchevel auprès du trio. A Courchevel, il n’a été signé que par Chodiev, les deux autres ont signé environ un mois après en  février 2010 ». A partir de là, la rupture du contrat par Ibragimov allait occasionner à l’équipe Degoul une sérieuse perte d’honoraires, mais au surplus elle risquait d’avoir des conséquences néfastes concernant la résolution de l’affaire. Lesquelles ? JFEDR, toujours dans son mail à Damien Loras du 14 mars 2011, parle « des risques de fuites » et insiste sur le « très grand danger » de voir « l’accord trouvé avec le parquet » révoqué si le trio se désolidarise de sa défense. Dans un autre mail, adressé de nouveau une semaine plus tard au secrétariat de Loras, Des Rosaies confirme « l’urgence de la situation actuelle » qui, écrit-il, « risque de rendre caducs les efforts de Catherine et de son équipe ».

Il fallait rapidement trouver la parade. Une réunion de crise se tient alors le 28 février 2011 au Cercle de l’Union Interralliée, un club parisien centenaire du Faubourg-Saint-Honoré où se rencontrent les élites républicaines. D’après différentes dépositions, s’y retrouvent Degoul, De Decker et Loras qui décident de passer à l’offensive pour reprendre la main.

Confidentiel Défense

La suite est connue : Armand De Decker manœuvre pour persuader la DCRI de pister Eric Van de Weghe. Dans quel but ? De toute évidence, trouver de quoi le discréditer aux yeux d’Alijan Ibragimov et, par ricochet, dissuader ce dernier de s’en remettre à l’avocate que « l’homme à abattre » lui avait présenté : Véronique Laurent. Drôle de méthode, qui va échouer au demeurant, puisqu’à l’arrivée Me Laurent assurera malgré tout la défense du Kazakh jusqu’à la signature de la transaction pénale.

Lire aussi : Le rôle de la mafia russe dans le Kazakhgate

Deux questions demeurent : comment l’équipe Degoul comptait-elle s’y prendre pour compromettre Van de Weghe ? Claude Guéant et son entourage étaient-ils complices de ces agissements supposés et, si oui, jusqu’à quel point ? Paris Match a pu se procurer un courrier confidentiel du préfet des Rosaies qui apporte des éléments de réponse, sous réserve bien sûr de la véracité de ce qu’il avance. Il s’agit d’une « note à l’attention de Monsieur le Préfet Alain Gardère, Directeur adjoint du Cabinet » datée du 21 juin 2011. Ancien commissaire de police, ce haut fonctionnaire a rejoint la place Beauvau au moment de la désignation de Claude Guéant comme patron de l’Intérieur.

L’objet de la note adressée par JFEDR est on ne peut plus direct : « Escroc belge – Eric Van de Weghe ». Et il est ajouté : « Suite transmission de votre note de la DCRI – Confidentielle Défense du 31/03/2011 ». D’emblée, le signataire rappelle qu’il suit « sous l’autorité du ministre (Ndlr. Claude Guéant) un dossier confidentiel défense ». Ce dossier, c’est celui des hommes d’affaires kazakhs lequel, écrit des Rosaies, « est en train de trouver un épilogue (en principe fin juin) ». Ensuite et sans préambule, il est question d’une affaire de croisière en Turquie transformée en « bordel flottant ».  Si des Rosaies ne prend pas la peine d’expliquer au directeur adjoint du cabinet de l’Intérieur de quoi il s’agit exactement, c’est sans doute parce que les deux hommes ont une connaissance préalable des faits, vraisemblablement sur base de la transmission de la note de la DCRI dont il est fait mention dans l’objet du courrier.

Cette histoire de « bordel flottant » remonte à 2010. Elle concerne une croisière organisée au large de la côte méditerranéenne turque, à bord du « MV Savarona », un yacht de luxe propriété de l’État turc qui en a confié l’exploitation à un armateur privé. En septembre 2010, parmi d’autres invités, des hommes d’affaires kazakhs et russes se sont retrouvés à son bord à l’occasion d’une villégiature en mer, agrémentée de la présence de prostituées dont certaines étaient mineures selon le dossier d’accusation. Arraisonnés par la gendarmerie, les participants de la sulfureuse croisière ont fait les gros titres de la presse turque pour avoir transformé le Savarona en lupanar flottant.

Qu’est-ce qui intéresse donc JFEDR dans cette affaire ? Sûrement le fait que l’organisateur présumé de la croisière était un certain… Alexandre Machkevitch. Précisons qu’il a expliqué ignorer que des filles se trouveraient à bord et n’a pas été inquiété par les autorités turques. Mais des Rosaies signale tout de même dans sa note à Alain Gardère qu’ « il est avéré que Van de Weghe a fourni les prostituées russes, ukrainiennes et thaïlandaises ». Et de renvoyer son interlocuteur à un « document n°1 » lequel, dit-il, « devrait retenir l’attention de la DCRI ». Il suggère donc qu’il y aurait là matière à intimider l’homme de confiance d’Ibragimov.

Le préfet croît ensuite « savoir que le chef de la sûreté belge a dû récemment entretenir notre collègue B. Squarcini de cette affaire ». Le patron de la Sûreté, à cette époque, c’est Alain Winants (qui n’a pas souhaité réagir). Or, on sait qu’il est alors en très bons termes avec Armand De Decker. Quant à Bernard Squarcini, « l’espion du Président » comme l’a baptisé la presse française, il dirige la DCRI en 2011.

Claude Guéant sur le grill

Etienne des Rosaies termine sa note à Alain Gardère par une série de remarques montrant qu’il a connaissance d’informations dont la provenance pose question. Elles ne laissent en tout cas planer aucun doute quant au fait que l’objectif est bien d’écarter Eric Van de Weghe. Une entreprise dont JFEDR mesure « la difficulté » en raison des « hautes protections » dont bénéficierait selon lui la cible. Et il en fait l’énumération dont voici le résumé : « informateur des services de police belge » ; «  gendre de Jean-Claude Leys » (Ndlr. Ancien juge d’instruction, candidat étiqueté MR au poste d’administrateur général de la Sûreté, il n’a pas été retenu et a terminé sa carrière comme premier avocat général du parquet général de Mons) ; « défendu par Véronique Laurent, avocate dangereuse » ; « accompagnateur de la suite du Prince Laurent de Belgique dans deux déplacements officiels dont la Russie ».

Tout ceci illustre, d’une part, la volonté jusqu’au-boutiste de « l’équipe Degoul » de parvenir à monopoliser la défense du trio kazakh ; d’autre part, cela conforte l’hypothèse de l’implication de l’Elysée et, singulièrement, celle de Claude Guéant. Ce dernier pouvait-il ignorer ce qui se tramait entre Paris et Bruxelles, à partir du moment ou, d’abord, il a été tenu personnellement informé du déroulement de toute l’affaire ? En atteste un courrier du 21 juin 2011 – sorte de texte avant-coureur dont Match possède une copie, proche de la « note très confidentielle » du 28.06.2011 dévoilée par Le Canard enchaîné en octobre 2012 – adressé directement par JFEDR à « Monsieur le Ministre de l’Intérieur et de l’Outre-mer » dans lequel tout est exposé. Ensuite, parce que tous ceux dont les noms sont cités dans le cadre de la tentative visant à évincer Van de Weghe et son avocate, travaillaient soit à l’Elysée (Damien Loras, Etienne des Rosaies) lorsqu’il y était encore Secrétaire général, soit sous son autorité une fois qu’il a été nommé à l’Intérieur (Ange Mancini, Alain Gardère, Bernard Squarcini).

Claude Guéant était déjà sur la sellette. Nul doute que certains commissaires le mettront sur le grill ce mercredi.

Une enquête de Frédéric Loore à retrouver également et intégralement dans Paris Match Belgique dès ce jeudi en librairie.

CIM Internet