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Pierre Kompany : « On a éliminé l’homme noir de l’Histoire… »

pierre kompany

Pierre Kompany recevait Paris Match à la veille d'une réunion des bourgmestres de la Région bruxelloise, au début de la crise du coronavirus. Il s'entretient alors avec un ami médecin africain qui lui parle de la chloroquine, un médicament contre le paludisme qui pourrait, dans certains cas, contribuer au traitement du virus. | © Ronald Dersin / Paris Match.

Politique

Le « premier bourgmestre noir de Belgique » recevra, avec d’autres, le titre de docteur honoris causa de la VUB (*). En amont de l’événement – cérémonie initialement programmée le 18 mars, reporté pour cause de Covid-19 -, il a accueilli Paris Match lors d’une réunion familiale. Un peu plus tard, dans sa maison de Ganshoren, il nous a notamment parlé racisme, Congo, politique, culture et héros.

Il est arrivé il y a quarante-quatre ans en Belgique, sans papiers. En 1975. Pierre Kompany est un réfugié politique. En 1975, il fuit le régime de Mobutu qui l’a emprisonné pour avoir mené des frondes estudiantines. Son parcours, qu’il décrit par le menu dans son livre (Du Congo à Ganshoren – Un destin incroyable, éditions. Luc Pire), l’a mené au maïorat d’une grande commune du nord de Bruxelles en 2018. Âgé aujourd’hui de 72 ans, « l’Obama de Ganshoren », issu d’une longue lignée de personnalités fortes, a grandi à Bukavu. Il démontre par sa seule présence que la notoriété, la force de sa lignée n’ont pas attendu l’impact hautement charismatique de son fils Vincent.

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Une maison discrète, avec jardin intérieur, étang et petit pont de bois. Dans le hall d’entrée qui fait aussi bureau, des dizaines de paires de chaussures de sport colorées – neuves, en grande taille, en vrac. Derrière, dans une remise, quelques trésors de guerre de Vincent et François, les grands footeux de la fratrie.

C’est un dimanche après-midi. Pierre Kompany nous reçoit chez lui à Ganshoren. Il porte une chemise rose et la cravate qu’il arborait lors du repas en famille une heure plus tôt. Un look très Kinshasa chic. La sape sans excès, ce côté dandy congolais mâtiné de tons plus sombres, à la belge.

Au mur d’une pièce, des étagères garnies de coupes, partout des photos de famille. Sur un meuble de chevet, des livres de Nelson Mandela, Congo de David Van Reybroeck. Ailleurs, des albums de Tintin, dont On a marché sur la lune. Posé au sol, un portrait de Pierre Kompany réalisé en RDC, qui le représente en maïeur, large ruban barrant le torse. Sur une étagère, entre deux ouvrages historiques, un recueil de poésie de son cru.

Sur une des nombreuses étagères de la maison du bourgmestre, où vit notamment son fils François, une série de trophées. Dans l’entrée, des chaussures de sport en série jonchent le sol. Le football côtoie les évocations d’Afrique et les ouvrages historiques. © Ronald Dersin / Paris Match.

Le bourgmestre nous parle d’une traite, en croquant quelques grains de raisin blanc. Un verre d’eau à portée de main. Il n’a jamais bu une goutte d’alcool. Un entretien long, interrompu par quelques appels politiques. Le lendemain a lieu une grosse réunion des bourgmestres de Bruxelles sur la stratégie à suivre quant au coronavirus.

Pierre Kompany nous fait écouter un enregistrement qu’il va proposer en séance publique. C’est un ami médecin, africain, qui explique que la chloroquine (médicament utilisé contre le paludisme) peut être utile pour combattre certains symptômes. (Ce par ailleurs bien avant les déclarations de Donald Trump dans sa conférence de presse du 19 mars dans lequel il annonce donner un feu vert pour l’usage de ce traitement ancien, anti-malaria, propos néanmoins nuancés par la FDA – Food and Drug Administration – qui rappelle que les tests ne sont pas bouclés.) « Il est le seul grand chef de service à m’avoir répondu très vite », commente Pierre Kompany. Il soumet ce message vocal à ses congénères tout en précisant qu’il s’agit d’un médecin africain « à prendre au sérieux »… Il le dit mieux que cela. « J’aime l’humour mais il y a un moment où on ne sait plus de quoi on rit ou pas. Les gens sont capables de rire, oserais-je dire, de leur propre mort… ». Il nous parlera dans la foulée des assauts minables du sectarisme aggravé.

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On enchaîne sur le racisme qu’il évoque dans son livre, tantôt farouchement, tantôt avec un flegme presque anglo-saxon. Ou une hauteur toute africaine, c’est selon. Son bagage intellectuel, la lignée dont il fait partie, lui ont permis sans doute de voir avec un certain recul les assauts minables du sectarisme aggravé. « Ça m’a permis sans doute d’avoir un certain détachement, c’est vrai par rapport aux effets directs de l’imbécilité qui caractérise le racisme. » Quel conseil donner dès lors aux plus béotiens ? « Il faut qu’autour d’eux les gens communiquent, qu’ils se parlent davantage. »

Alerte à la poudre et propos de caniveau

Le 21 janvier, Pierre Kompany est victime d’une alerte à l’anthrax à l’hôtel communal de sa commune. Un courrier suspect qui lui était adressé – lettre de menace, propos racistes, excréments et poudre blanche. Son élégance face aux caméras après l’acte restent dans les esprits. « Mon courrier est toujours ouvert au préalable. Heureusement, je tenais l’enveloppe verticalement », nous dit-il simplement. « Je suis chef de police et ai appelé leurs services. Pompiers, services de protections et policiers étaient là dans les cinq minutes. Sinon, ce devait être un imbécile ou quelqu’un qui a fait le Congo ou un autre à qui on a raconté certaines humiliations… »

Pierre Kompany est issu d’un clan à ramifications multiples et où les héros et les femmes et hommes forts se comptent par dizaines. À Paris Match, il a accordé la faveur d’une photo de famille. La scène se passe à la Brasserie Saint-Georges à Schaerbeek. Trois longues tablées réunissent la famille Kompany et proches. Ils ne sont pas tous présents mais le clan, dont la branche liégeoise, est en nombre. Au cœur de l’événement, l’anniversaire de la tante Cécile, 90 ans et une pêche d’enfer. Dans les bras du patriarche, Maélia, sa dernière petite-fille, fille de son fils François et de Méllissa (le couple se trouve au dernier rang à droite sur la photo de groupe). © Ronald Dersin / Paris Match.

Le bourgmestre évoque cet épisode survenu quelques années plus tôt, alors qu’il venait d’être élu échevin des Travaux publics, de l’Environnement et de la Propreté. « J’ai reçu une lettre anonyme d’une personne qui me disait : Maintenant, vous n’allez pas transformer notre commune en poubelle comme Kinshasa ! » Le bourgmestre enchaîne, avec ce détachement serein : « J’aurais pu souligner ce que j’ai laissé comme traces dans la communes sur ce plan – les bulles pour le verre notamment. Mais face à de tels événements, il faut garder une certaine modestie !Je n’ai plus eu de nouvelles ensuite, j’imagine qu’il a été satisfait de ma politique de propreté… »

Dans un autre registre, il y a aussi cette séquence pittoresque qu’il raconte dans son livre : sa fiancée Jocelyne, qui deviendra son épouse et la mère de ses trois enfants, l’emmène pour la première fois rendre visite à ses parents en Ardenne. Son père les accueille et demande à sa fille en substance : c’est quelqu’un qui vient travailler pour toi ? Elle répond du tac au tac : « Non papa, c’est l’homme qui va devenir mon mari. »

Pierre Kompany estime n’avoir pas été en revanche victime de racisme visible dans la sphère politique. « Je pense que je suis respecté car je n’ai pas commencé aujourd’hui et je connais plus d’un politique depuis très longtemps. Je reçois des coups politiques comme les uns et les autres, ni plus ni moins. De ce côté je n’ai pas grand-chose à déplorer. Au parlement bruxellois, tous ceux qui sont députés aujourd’hui on prêté serment avec moi. Même le ministre-président Rudy Vervoort ! (Le 11 juin dernier, Pierre Kompany a ouvert officiellement la première séance du parlement bruxellois remanié après le scrutin du 26 mai 2019)

Assauts du sectarisme aggravé en cour de récré

Il a vécu le racisme à travers ses enfants. Il évoque entre autres cette anecdote cruelle mais réglée au quart de tour. La scène se passe dans l’école néerlandophone du nord de Bruxelles, où sont allés ses trois enfants. Un enseignant dit à François, son plus jeune fils qui a alors cinq ou six ans, qu’il ne pourra pas jouer avec les autres, qu’il ne pourra pas se mêler à ses camarades. « Le soir-même j’ai envoyé un courrier au commissariat de police, avec copie pour info à l’établissement. En deux jours, les choses ont retrouvé leur cours normal. Cette personne ne faisait plus partie de l’établissement. »

Très vite le métis est assimilé aux Noirs. Comme l’a dit Vincent : vous aurez juste à travailler deux fois plus que les autres…

Pierre Kompany parle aussi de racisme dans la sphère du ballon rond, sans s’appesantir outre mesure. Il raconte l’une ou l’autre injustice, prône une vigilance de tous les instants. « Prenons Anthony Vanden Borre (joueur de football belge d’origine congolaise). Son père est blanc, sa mère est noire. Pendant le match, je voyais son père tourner autour du terrain comme l’aiguille d’une horloge. Il m’a dit un jour : ‘Si je m’arrêtais avec tout ce que j’entends, il n’y aurait plus de match. Je n’ai pas envie d’en arriver là…’ En attendant, il veillait au grain. Quand on était jeune, ça aurait pu se régler au coup de poing. Aujourd’hui, en tant que parent, il faut avant tout assurer une présence. »

« Mes enfants sont métis, on a dû les protéger »

Avec son épouse Jocelyne, décédée il y a quelques années, Pierre Kompany a placé dans l’éducation de sa progéniture une attention de tous les instants. Conduire les enfants dans les clubs de sport aux quatre coins du pays, être présents lors de toutes les compétitions, les soutenir avec ferveur. Suivre leurs résultats scolaires et sportifs de près, les guider, veiller à interagir avec les coaches, les enseignants…« Nos enfants sont métis, on a dû les protéger. » C’est plus périlleux, délicat que d’être Noir si on ose synthétiser ainsi les choses ? « Non car très vite le métis est assimilé aux Noirs. Comme l’a dit Vincent: vous aurez juste à travailler deux fois plus que les autres. Mon épouse et moi étions motivés pour nous battre. Jocelyne avait un poste à responsabilité à l’Orbem, elle était militante. Quant à moi, je n’ai rien laissé passer non plus. »

Le bourgmestre député avec Maélia, sa dernière petite-fille, fille de son fils François et de Méllissa. Plus largement, il a veillé, dans son livre notamment, à mettre ses enfants sur un pied d’égalité. « Je suis européen par le vécu mais je reste quand même culturellement africain. En Afrique certains éléments sont appréhendés différemment. On ne peut pas s’amuser à glorifier un enfant quand on en a dix. »  © Ronald Dersin / Paris Match.

Il entendait aussi transmettre à sa progéniture une forme de lucidité : « On ne leur a pas menti. Et puis, ce temps qu’on a investi dans leurs parcours, ça n’a pas de prix. Ils en sont conscients et reconnaissants. Tout enfant mérite qu’on lui accorde du temps. » Dans son livre, l’homme politique prend grand soin de ne favoriser aucun de ses trois enfants. Ce traitement égalitaire correspond-il à une volonté de chaque instant ? La renommée extrême d’un fils peut-elle mettre en péril l’entente du clan ? « Je suis européen par le vécu mais je reste quand même culturellement africain. En Afrique certains éléments sont appréhendés différemment. On ne peut pas s’amuser à glorifier un enfant quand on en a dix. Si cela arrive, c’est qu’on a un problème. J’ai élevé mes enfants de la façon la plus égalitaire possible. Ils sont tous les trois différents et je l’assume. »

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Tous partagent un esprit de compétition hors du commun, lié sans doute à une jeunesse réglée au millimètre, scandée par l’apprentissage des langues, le cursus scolaire et les sacro-saints entraînements – football pour les garçons, athlétisme pour Christel. « Chacun a un caractère fort. C’est le problème des compétiteurs. On peut le vivre mal en famille, il faut que les parents en soient avertis. Mais juger les enfants ou les parents, est compliqué car chaque parent a le souhait que son enfant devienne le meilleur. J’ai eu la chance d’avoir joué au football, je n’ai pas pu en faire une carrière car je me suis destiné aux études et à la politique. En revanche, ça m’a permis de croiser des gens qui vivaient du football. J’ai compris très vite que ça pouvait amener des tensions énormes. Cela m’a aidé à encadrer mes enfants. »

Que dire, dans cet élan, du piège de la notoriété – argent, succès faciles, amitiés factices, quel est la plus grande menace à ses yeux ? « Chaque piège peut fragiliser. Il faut rester vigilant, et lucide. Qu’il s’agisse de sport, de musique ou de cinéma, dans tous les milieux qui peuvent générer des moyens énormes la plus part des gens se perdent, finissent par oublier le sens même de l’humain. Je ne cesse de le dire : que l’humain l’emporte. C’est mon adage. »

« La culture congolaise aurait dû nourrir les Belges »

Quant à ce guet-apens ultime que constitue la discrimination, Pierre Kompany l’évite, le contourne, l’affronte aussi quand il le faut, on l’a vu. Il l’explique en grand sage : « Certains politiques font usage de groupes démographiques pour obtenir des voix. Par ailleurs, dès que les grands groupes constitués se mettent à jouer à ce jeu-là, il est fatal que dans la foulée, ceux qui n’avait plus en tête de parler de manière dégradante s’y mettent et on entend alors s’exprimer tous les abrutis… »

La réponse, la clé du sectarisme se trouve, confirme-t-il dans la culture et l’éducation, « d’une importance capitale. Il faut élever le niveau de la connaissance commune. Cette connaissance, on l’obtient au départ à travers des lieux partagés comme l’école bien sûr. L’école est un début. »

Sur un meuble de chevet, des livres de Nelson Mandela, sur un autre, « Congo » de David Van Reybroeck côtoie un recueil de poésie. Ailleurs, des albums de Tintin, dont « On a marché sur la lune ». © Ronald Dersin / Paris Match.

Il rappelle si besoin était que les Belges ont failli dans leur colonisation, ou post-colonisation, alors qu’ils auraient pu et dû, souligne-t-il, faire de ces échanges une richesse hors pair. La culture congolaise aurait pu nourrir les Belges, qui auraient pu ensuite la diffuser. Le patrimoine des deux côtés s’en serait trouvé vivifié, nourri, embelli. « Notre culture aurait pu être diffusée par les Belges s’ils s’en étaient donné la peine. J’ai rencontré récemment, lors d’une activité officielle en tant que bourgmestre un couple mixte, dont l’épouse, blanche, parlait impeccablement le lingala (une des langues officielles en République démocratique du Congo et en République du Congo). Sans accent. Des centaines de milliers de Belges ont vécu au Congo. Si chacun avait laissé ses enfants parler ces langues, apprécier la culture du pays, l’enrichissement aurait été incomparable. »

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Pierre Kompany a bénéficié d’un enseignement solide au Congo, plus costaud sans doute qu’en Europe, cela se lit entre les lignes de son récit de vie. Avant de débarquer en Belgique et de devenir ingénieur mécanique, avant d’inventer ensuite une éolienne qui lui vaudra deux médailles d’or aux Salons des Inventions de Genève et de Bruxelles, il s’est imprégné de culture, tant en famille que sur les bancs de l’école. Il évoque entre autres les maths qui lui ont été inculquées à la dure, dans toute leur complexité. « Le calcul mental par exemple, les multiplications m’ont été enseignés par des instituteurs et professeurs qui étaient blancs ou noirs. »

L’homme noir était dans les pyramides de l’Égypte. On l’a éliminé dans l’histoire de la colonisation.

Il parle volontiers des oublié(e)s de la science et de l’Histoire. Est en réalité intarissable sur le sujet. L’espace nous manque. Il aborde quelques faces soigneusement cachées du grand récit congolais. « Beaucoup d’hommes noirs n’ont pas encore conscience que leur histoire ne démarre pas au moment de la colonisation, c’est à dire au moment où les Portugais ont rencontré le Congo, deux ou trois cents ans avant les Belges. Il y avait d’ailleurs à l’époque des échanges assez amicaux mais ce n’est pas le début de notre civilisation. L’homme noir était dans les pyramides de l’Égypte. On l’a éliminé dans l’histoire de la colonisation. On sait que les maths amenées en Grèce – connues par Pythagore et Archimède – étaient d’inspiration égyptienne. Certains ont eu le courage de le dire. Et le fait que la Grèce ait connu une civilisation plus sophistiquée que la plupart des pays d’Europe ne l’a pas empêchée de devenir, aujourd’hui, l’un des pays les plus menacés du Vieux Continent. Parlons du Soudan qui est complètement foutu : de ce pays partaient des pharaons… Tout le monde le sait aujourd’hui : l’histoire laisse toujours des traces et on peut visiter les petites pyramides du Soudan, mais au départ on ne nous l’a pas appris.»

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Le bourgmestre député nous parle aussi longuement des oubliées de la science, ces femmes de l’ombre qui ont oeuvré à la Nasa ou ailleurs. L’espace nous manque là aussi. Ce sera l’objet d’un autre récit. « De même énormément de gens ignorent qu’aux États-Unis, au début du XXe siècle, alors que commençaient à apparaître des lois antiracistes, un noir a remporté un procès au tribunal face à un ingénieur d’origine blanche et avec des juges blancs. Le mensonge prend souvent l’ascenseur, la vérité emprunte les escaliers mais elle finit par arriver. Voyez aussi l’affaire des os d’Ishango, en RDC, près de la frontière ougandaise. Ce sont des artefacts archéologiques datés de plus de 20 000 ans. Ce pourrait être la plus ancienne preuve de pratique de l’arithmétique dans l’histoire de l’humanité. J’ai étudié au Congo et personne ne me l’a jamais enseigné. Or cela aurait pu être considéré comme patrimoine commun. J’ajouterai encore ceci : en Belgique, au début des années 1920 on a formé en Belgique un ingénieur agronome d’origine congolaise. Il a même participé à de grandes conférences sur les colonisations. Il est décédé très vite de façon assez suspecte. Si on a pu former un Congolais ici en 1920, comment se fait-il qu’en 1960 on clame partout qu’il n’y a pas d’universitaire congolais ? Qu’est-ce qui peut expliquer un tel ‘gap’ ? »

Dans la maison familiale de Ganshoren, une série de photos de famille et l’un ou l’autre portrait de sa jeunesse congolaise. « L’homme noir était dans les pyramides de l’Égypte. On l’a éliminé dans l’histoire de la colonisation. » © Ronald Dersin / Paris Match.

«Il fallait prendre toute cette culture comme un bien commun »

Dans la foulée, il nous parle de ce clip qui a fait fureur sur les réseaux sociaux, on y voit « une petite fille belge et blanche danser à l’africaine ». Il s’agit de la fillette carolorégienne Anaé Romyns et sa professeure bruxelloise Jeny Bonsenge, spécialisée dans l’afrodance, ont fait un tabac avec leur vidéo repérée par Meghan Markle. Elles ont été conviées sur le plateau d’Ellen DeGeneres diffusé par CBS aux États-Unis. « Combien de filles blanches dansent comme des femmes congolaises ? On voit en Suède des jeunes filles blondes en train de danser sur de la musique congolaise, on voit des groupes entiers s’en inspirer. La Belgique aurait pu initier tout cela. Il aurait été formidable d’avoir plus d’exemples de transmission de culture de ce type. »

Il évoque ensuite les rythmes congolais, à l’origine de tous les sons contemporains. « La musique du monde entier est basée sur notre culture musicale. Nous sommes partout, dans le tango, dans la rumba, les rythmes brésiliens, etc. Quand un peuple est capable d’incarner tout cela, comment le colonisateur n’a-t-il pas pu en tenir compte et diffuser l’info ? Ceux qui font marcher le temps, l’histoire, et ceux qui font fonctionner le commerce ont négligé l’apport de la culture du Congo. Or il fallait prendre tout cet apport, toute cette culture comme un bien commun. »

Retour au Congo

Pierre Kompany, qui garde un souvenir cuisant de son arrestation en tant que leader étudiant sous Mobutu, a longtemps redouté le retour au Congo – au terme d’un premier voyage sur ses terres natales, à son arrivée à Zaventem, il se dit soulagé. « Je sais que je peux me défendre à nouveau » dit-il en substance. Il décrit alors sa sidération devant des bâtiments décrépits, d’autres qui ont poussé de façon sauvage, et la surpopulation. « Lorsque j’ai quitté le pays, Kinshasa comptait moins d’un million d’habitants. Trente-cinq ans plus tard, il y en plus de dix millions. La première fois que j’y suis retourné, j’ai eu un choc mais la crainte est passée. » Il y est retourné plusieurs fois depuis. Le cœur léger, surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, qu’il apprécie. « J’ai eu la chance lors de mon dernier voyage en RDC d’être reçu par le docteur Étienne Tshisekedi, frère du président, avec Raymond Langendries qui fut une grande personnalité politique belge et est encore bourgmestre. Félix Tshisekedi était présent. La plupart des cadres politiques congolais sont passés par le parti d’Étienne Tshisekedi, leur père. Son fils Félix a beaucoup appris de cette période et de ces échanges. »

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C’était lors d’une mission récente en RDC pour l’ASBL Friendly Foot, dont Pierre Kompany est le président d’honneur. L’association, opérationnelle en Belgique, au Tchad et en RDC, vient en aide aux enfants défavorisés en construisant des écoles ou en leur fournissant du matériel scolaire. Elle leur apporte son soutien « à travers le lien du sport et principalement celui du football ». « On donne des entraînements gratuits aux enfants de Ganshoren depuis plus de dix ans. Lors de cette visite au Congo, j’ai pu constater l’impact de la décision du président Tshisekedi de respecter la Constitution qui prône notamment l’accessibilité de l’enseignement à tous grâce à la gratuité pour tous mis en place par le président. J’ai pu visiter des écoles défavorisées et constater que des efforts sont faits pour augmenter la qualité et l’équité d’accès à l’éducation. Parfois il y a trois enfants par pupitre, souvent à même le sol. Mais au moins ces enfants ne sont pas dans la rue, les choses progressent. Lorsque j’ai quitté le Congo pour rejoindre la Belgique, le pays était sous le joug du parti unique de Mobutu. Plus tôt, quand j’étais enfant, j’ai défilé devant mon école avec le drapeau du Congo. C’était sous Joseph Kasa-Vubu (premier président de la République du Congo-Léopoldville de 1960 à 1965). Ce sont des choses qu’on ne peut pas oublier. Aujourd’hui, la lutte continue. Sur place il faut harmoniser les choses progressivement, apprendre à prendre l’ascendant sur des adversaires politiques. C’était facile à l’époque de la Guerre froide. Les choses aujourd’hui ne peuvent plus s’envisager comme au temps du Mur de Berlin. On n’en est plus là. Les autorités locales doivent comprendre que la paix va de pair avec la justice, que ça ne se travaille pas à coups de bâton… »

« Socialement, j’ai toujours été du côté de ceux qui n’étaient pas d’accord avec certaines gestions. Quand les choses allaient mal au Congo, je me suis rebellé, j’ai mené un millier d’étudiants qui ont manifesté contre Mobutu. J’ai des problèmes avec un homme qui était très fort. Pendant ce temps, en Belgique, les sommités ciraient ses chaussures…  » © Ronald Dersin / Paris Match.

Il évoque l’attitude de quelques officiels belges en RDC, raides comme des piquets, avec une furieuse tendance à la condescendance, consciente ou non. « Les hommes politiques parlent souvent comme des maîtres d’école ou des censeurs. Dans ce sens, j’ai été agréablement surpris par l’attitude de la Première ministre belge, Sophie Wilmès. Lors de sa visite en RDC, elle a donné une autre image, une image de proximité. C’est aussi une force des femmes. Elle a fait ce qu’aucun Premier ministre n’avait encore fait : elle est allée au contact. Il faut aller au dialogue. »

« Je reste un homme de gauche »

Pierre Kompany a fait un bond brutal du PS au CDH, un point qu’il ne creuse pas dans sa biographie. Il mentionne simplement un conflit de personnes et des lacunes dans les échanges. « Entre 2012 et 2013, j’ai rejoint une liste libre, pro-Ganshoren. C’était une question d’attitudes de certains.  Il y avait dans notre branche du PS des difficultés de communication.»

Comment un happening ou épisode local – en l’occurrence un rejet de la bourgmestre PS sortante – peut-il à ce point modifier la trajectoire d’un homme qui a entretenu un engagement et des amitiés de longue date avec de grandes figures du PS – dont Serge Moureaux ou André Cools ? « Je n’avais aucune envie de me bagarrer en interne.  Quand l’arbitrage ne suit pas, il faut en tirer les conclusions. » N’aurait-il pu changer de commune et rester dans le même parti ? « Je ne le ferai jamais pour des élections, contrairement à d’autres… »

Quand bien même je m’approcherais du centrisme, je serai toujours de gauche et la gauche n’est pas le monopole d’un parti.

Qu’en est-il vraiment de l’évolution de ses convictions, a-t-il mis de côté certains idéaux ? « Ce qui compte c’est ce qu’on est au fond de soi. Ma philosophie est restée la même. J’ai rencontré des gens de gauche au CDH aussi. D’autres encore du centre droit. Quand bien même je m’approcherais du centrisme, je serai toujours de gauche et la gauche n’est pas le monopole d’un parti. Mon épouse était de gauche mais elle n’a jamais eu de carte de parti car elle n’aimait pas les compromissions. »

Il y a ce cran politique qu’il a eu dans ses années de jeunesse congolaise, cet emprisonnement subi, des années fondatrices. « Socialement, j’ai toujours été du côté de ceux qui n’étaient pas d’accord avec certaines gestions. Quand les choses allaient mal au Congo, je me suis rebellé, j’ai mené un millier d’étudiants qui ont manifesté contre Mobutu. J’ai des problèmes avec un homme qui était très fort. Pendant ce temps, en Belgique, les sommités ciraient ses chaussures… »

L’Obama de Ganshoren

Qui sont les idoles de Pierre Kompany, ses héros de tout temps ? « Mandela, c’est quand même le top… En football, j’ai beaucoup d’admiration pour Pelé. C’est un grand monsieur. Il a été assez conciliant par rapport à la diversité. Il a quand même joué pour un pays qui devait encore tenter d’effacer le mot racisme. En Belgique, j’ai notamment rencontré Paul Van Himst et Eddy Merckx. Ce sont de tout grands messieurs qui parlent de choses très simples. »

Que dire d’Obama, auquel une citoyenne l’avait comparé dans un reportage de l’équipe du Petit journal de Canal + lorsque Pierre Kompany est devenu « premier maire noir de Belgique » ? « Obama… Il reste un formidable exemple. Le fait qu’il ait été combattu par des arguments racistes (notamment cette question grotesque de l’acte de naissance) l’a rendu plus fort. »

Entretien long publié ds Paris Match Belgique, édition du 12/03/20.

– (*) Note : La Vrije Universiteit Brussel (VUB) décernera des doctorats d’honneur à une série de personnalités de divers horizons. Pierre Kompany figure parmi les lauréats. C’est « un modèle d’intégration fier de ses origines » a souligné l’institution académique. Les nouveaux lauréats « proviennent des secteurs les plus divers, mais ils ont une chose en commun: ils unissent. C’est ce dont le monde a besoin aujourd’hui » , a expliqué Caroline Pauwels, rectrice de la VUB.

– Pierre Kompany. Du Congo à Ganshoren – Un destin incroyable, Mise en récit par Isabelle Verlinden Jarbath. Éditions Luc Pire.

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