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Les First ladies, ces femmes politiques

Le soutien de Michelle Obama à Hillary Clinton avait été médiatiquement précieux, malgré la défaite de la candidate démocrate. | © AFP PHOTO / Logan Cyrus

Politique

Dans l’ombre ou sous le feu des flashs des photographes, les épouses de présidents américains ont mené leurs propres combats, personnels, mais aussi bien souvent politiques. De Martha Washington à Ivanka Trump, la belle fille de la nouvelle première dame, la politologue Nicole Bacharan revient sur l’histoire les First ladies.

On lui faisait monter des marches, en descendre, avec classe. Serrer des mains, sourire à tout va, avec chaleur. On la faisait tournoyer sur une piste de danse, en robe longue, avec élégance. On lui offrait une estrade, de laquelle elle s’exprimait avec mesure, toujours. De l’extérieur, la première dame américaine était à sa place, mais un peu en dehors de l’action : elle l’accompagnait, l’embellissait, l’adoucissait. Point de coup d’état en présence de la First lady, jamais.

« La première dame est une femme qui, par sa présence et son attitude, montre que le Président est un homme de confiance, qui réussit tant sa vie publique que privée. Elle est le gage de la stabilité familiale, de la stabilité de son mari. Il faut qu’elle fasse honneur au pays, qu’elle soit élégante, qu’elle ait de la classe, qu’elle sache être une hôtesse parfaite, mais qu’elle n’ait pas l’air d’une potiche pour autant. On attend d’elle qu’elle s’empare de causes caritatives importantes, mais en même temps qu’elle ne donne pas le sentiment d’avoir des ambitions politiques personnelles ou d’influencer le président de manière occulte », décrypte Nicole Bacharan. La politologue franco-américaine, chercheuse experte du rêve américain, est l’autrice de plusieurs livres ayant trait aux États-Unis, dont le plus récent est First Ladies. À la conquête de la Maison blanche (éditions Perrin), co-écrit avec Dominique Simonnet. Elle ajoute, un sourire et une urgence dans la voix : « Comme on peut le constater, toutes ces attentes sont presque impossibles à remplir ! » De ce point de vue-là, Melania Trump semble la candidate idéale : d’apparence discrète, belle et docile. Elle aurait fait une femme de président parfaite… si d’autres n’avaient pavé sa route d’attentes plus ambitieuses, voire politiques.

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©Kevin Dietsch/UPI/Consolidated/dpa – La première danse de Donald et Melania Trump, désormais président et première dame des États-Unis.

Une fonction à (ré)inventer

Le rôle d’une première dame est-il celui qu’on lui donne, ou celui dont elle s’empare ? Selon Nicole Bacharan, « rien n’est écrit. Il n’y a rien dans la constitution ou dans la loi qui définisse son rôle ». Tout est donc affaire d’époques, qui charrient chacune des attentes fortes et contradictoires. Si la First lady se doit avant tout d’être une hôtesse irréprochable, elle a parfois endossé des rôles qui lui seyaient mieux – bien qu’elle n’ait pas été élue pour cela. « Il y a une évolution du rôle officiel et officieux des premières dames qui suit de très près celui du rôle des femmes. Les premières, à la fin du 18ème siècle, étaient des femmes très impliquées politiquement, parce qu’elles avaient de différentes manières participé à la lutte pour l’indépendance des Etats-Unis », explique l’experte des États-Unis, avant de dérouler la ligne du temps de ces Premières femmes fortes : « Martha Washington veillait à ne pas s’exprimer politiquement et a institué les premiers protocoles, mais en même temps, on savait qu’elle avait des opinions fortes. Abigail Adams était une vraie femme politique, reconnue comme telle – et donc critiquée comme telle. Son mari l’écoutait très attentivement et elle se mêlait de tout, non pas avec une légitimité électorale, mais avec une légitimité de la connaissance, de la culture et même de l’expérience politique ».

D’Eleanor Roosevelt, encore souvent portée en exemple par les féministes américaines, elle dit que « c’était une militante et une conseillère (…) Elle vivait de manière très indépendante et a défendu les causes qui lui étaient chères, comme la défense des droits des femmes, des enfants et des afro-américains ». L’exemple d’Edith Wilson est encore plus criant. En 1919, le président Woodrow Wilson est victime d’un AVC qui le laisse très diminué. Pour sa seconde épouse, il est hors de question que la nouvelle de son infirmité ne se répande. « Elle cachait l’état de son mari à tout le monde : au congrès, au vice-président et aux journalistes », raconte Nicole Bacharan, qui a étudié l’histoire des First ladies pour les besoins de son livre. C’est ainsi la première femme de président à gouverner, dans les faits, à la place de son mari. Et puis, petit à petit, ces femmes de poigne ont disparu. Oubliées, les têtes fortes : dans le courant du 19ème siècle, l’Amérique est entrée, comme en Europe, dans l’ère des effacées. « Certaines détestaient même être à la Maison blanche, on ne les voyait jamais », rappelle Nicole Bacharan.

©BELGA – Hillary Clinton, alors First lady, inaugure une statue d’Elanor Roosevelt à Riverside Park. La femme du président Roosevelt est un modèle pour la future Secrétaire d’état.

« À partir du moment où l’on est entré dans l’ère de la photo et de la télévision, au vingtième siècle, les First ladies ont été beaucoup plus visibles. On a commencé à retrouver des femmes qui avaient fait des études, qui avaient travaillé avant », poursuit-elle. Chapeau tambourin, tailleur et lèvres carmins : c’est à la première dame de John Kennedy qu’on pense alors, avant toute autre. « C’est elle qui a créé la présidence de l’image », décrypte la politologue franco-américaine. « Ce n’était pas le fruit du hasard : c’était très pensé, très réfléchi, avec une vision très claire de l’image qu’elle voulait imposer de cette présidence. Les First ladies modernes s’inscrivent toutes dans la lignée de Jackie Kennedy, avec cette préoccupation, cette compréhension du monde de l’image ». Après Jackie, les dames passent, mais aucune ne marque l’histoire d’une empreinte médiatique aussi forte qu’elle le fit… Jusqu’au scandale qui marque la présidence de Bill Clinton, qu’on ne connait trop bien.

Hillary et Michelle, de l’ombre à la lumière

Hillary Rodham ne réagira jamais publiquement à la polémique. Le risque peut-être, était celui de perdre trop gros : une dignité, déjà sérieusement écornée, un mari, certainement, mais aussi une position que peu avant elle avaient pris dans l’équipe de leur président. « Celle qui a essuyé tous les soupçons qui pèsent sur les féministes, c’est évidemment Hillary Clinton, lorsqu’elle était à la Maison blanche aux côtés de son mari, puisqu’elle ne voulait pas entrer dans l’ombre », se souvient Nicole Bacharan. Diplômée en droit à l’Université de Yale, Rodham n’a jamais manqué d’ambition et malgré l’affaire, continue de s’impliquer dans la politique du pays, notamment en secondant son mari dans les matières environnementales. Loin de se satisfaire de n’être « que » la femme du président, elle devient Secrétaire d’État en 2000 et concourt à la présidentielle américaine dès 2008. En novembre 2016, elle perd face à Donald Trump, le nouveau président des États-Unis. Un combat où pour beaucoup, elle partait désavantagée, du simple fait d’appartenir au « sexe faible ».

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© WENN – Durant la présidence de son mari, Michelle Obama s’est rendue très populaire auprès des citoyens américains, notamment pour son naturel.

« Je crois qu’on peut dire que la First Lady idéale, selon le peuple américain, ça a été très certainement Michelle Obama », avance la politologue. « Elle avait à la fois un côté très traditionnel, puisqu’elle a mis sa carrière en veilleuse pendant huit ans et s’est engagée pour des causes également assez traditionnelles – le soutien aux familles de militaires, la lutte contre l’obésité chez les enfants, … -, mais elle l’a fait avec une modernité, une chaleur et une décontraction qu’on n’avait jamais vues auparavant. Sa manière d’embrasser les gens, de danser, de dire que ça lui est complètement égal de se rendre ridicule si c’est utile à la cause qu’elle défend : cette prudence politique et cette assurance individuelle font d’elle quelqu’un de très moderne ». Pas étonnant donc, si beaucoup de Démocrates déçus la voyaient déjà concourir à la présidentielle américaine de 2024, voire de 2020. Bien qu’elle ait tenu impeccablement son rôle de First lady durant huit ans, Michelle Obama n’envisage pourtant pas de faire de Barack le « First man » des States, a-t-elle confié à Oprah Winfrey.

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Retour à la tradition

L’heure n’est d’ailleurs pas à la campagne, mais bien à la troisième femme de Donald Trump, propulsée récemment première dame du pays. Une First lady, née Melanija Knavs, qui subit d’ores et déjà une pression médiatique très forte : celle de la comparaison avec sa prédécesseuse, mais aussi celle de son passé. Ex-mannequin – dont les faits d’armes dans la mode sont largement plébiscités par le site de la Maison blanche -, elle est également la seconde First lady seulement à ne pas être née sur le territoire américain et la première à ne pas avoir l’anglais comme langue maternelle – mais également la seule à parler couramment plus de deux langues. « Pour l’instant, ce qu’on sait de Melania Trump, c’est une image. Et à mon sens, cette image est très réactionnaire : celle d’une femme qui est un trophée – très belle, sans aucun doute – et qui est là pour montrer que son mari est un homme qui réussit sur tous les plans. On peut imaginer que sur le plan politique, elle sera très prudente », prédit l’autrice du livre. Traditionnelle donc, à l’image des valeurs politiques de son époux. A contrario, il y a fort à parier qu’elle sera plus discrète que son mari, elle qui n’a tenu qu’un petit rôle dans la campagne haute en couleur du désormais président.

Ivanka Trump
©AFP PHOTO / POOL / joe raedle – Ivanka Trump a affirmé aux médias américains qu’il serait « inapproprié » de suggérer qu’elle puisse endosser le rôle de First lady.

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Nicole Bacharan questionne : « Elle avait plus ou moins annoncé que parmi les luttes qu’elle défendrait, il y aurait celle contre le harcèlement, ce qui parait assez « comique ». Va-t-elle reprendre ce flambeau avec une certaine provocation, qui est la marque de fabrique de la nouvelle administration ? » Lors du passage de Melania Trump à la télévision, dans le but de convaincre les Américains du respect de son mari pour la gent féminine, l’experte l’avait trouvée « à la fois téléguidée et très dure ». Tout l’opposé de Michelle Obama, donc. Mais on le sait depuis quelques temps déjà : Melania ne sera peut-être pas la seule First lady de la nouvelle présidence. Sa belle fille, Ivanka – par ailleurs l’épouse du premier conseiller à la Maison blanche, Jared Kushner – avait incarné la principale figure de la campagne, représentant pour Nicole Bacharan « une sorte d’idéal de la droite républicaine ». « Elle est très belle, sexy, mais c’est aussi une femme qui a fait des études, qui a fait sa propre carrière, a trois enfants et qui affiche une espèce de réussite sur tous les plans », analyse-t-elle. Si, on le sait, Ivanka Trump ne pourra accéder à aucune fonction officielle lors de la présidence de son père, en vertu d’une loi anti-népotisme datant de l’administration Kennedy, nul doute que la fille du milliardaire président rodera régulièrement dans les parages du bureau ovale. Jamais présidentes, mais souvent battantes, la tradition des femmes politiques de présidents américains n’est pas prête de s’éteindre.

First ladies. À la conquête de la Maison blanche de Nicole Bacharan et Dominique Simonnet, aux éditions Perrin. 380 pages.

 

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