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Sophie Wilmès : La femme de l’année est une première ministre en baskets

Née le 15 janvier 1975 à Ixelles, maman de trois filles (son mari a également un fils d’une première union), Sophie Wilmès connaît une ascension vertigineuse. Tout en restant elle-même. | © Bernard Demoulin

Politique

En pleine crise du Covid, Sophie Wilmès apporte une bouffée d’oxygène à la politique blege. Et beaucoup d’humanité dans un monde en souffrance.

 

Elle se pose enfin, le temps d’une mise au point, après six mois de course pour la vie face au Covid. Elle a l’habitude d’aller vite : il y a quatre ans, son destin s’est décidé en deux heures, le temps que lui a laissé Charles Michel pour choisir ou non de devenir ministre. Son talent a fait le reste. Le 27 octobre 2019, elle est la première femme désignée pour présider aux destinées de la Belgique. Une ascension fulgurante qui va prendre une dimension toute particulière avec le drame de la pandémie : le 17 mars dernier, son rôle de Première ministre en affaires courantes la transforme en chef d’un gouvernement de crise. Le début d’une croisade effrénée. D’une vie bouleversée. La naissance de sentiments contrastés.

Il y a deux ans, dans un dîner privé, l’une de ses collaboratrices nous avait dit de Sophie Wilmès, alors ministre du Budget : « C’est une femme d’une grande intelligence qui rend ses lettres de noblesse à la politique : elle ne se sert pas de l’Etat pour être dans la lumière, elle préfère rester dans l’ombre pour mieux servir l’Etat. C’est là qu’elle brille. Comme une luciole dans la nuit ». Jolie formule poétique, qui prend tout son sens aujourd’hui : dans un univers impacté par le Covid, où tout semble devenu sombre, Sophie Wilmès apparaît comme une petite lumière positive, comme une lueur d’espoir dans un dédale politique parfois désespérant. Demandez autour de vous et vous verrez, chacun y va de son refrain : « Dans un rôle difficile, elle a su donner de l’humain ».

Sophie Wilmès dans la campagne du Brabant flamand . ©Bernard Demoulin

Cela nous renvoie au récent reportage de notre confrère Francis Van de Woestyne paru il y a peu dans La Libre Belgique. La Première ministre avait donné rendez-vous au journaliste dans un champ, loin de tout brouhaha. Extrait : « D’un pas décidé, elle entame le chemin. Il ressemble un peu à sa vie. Il n’est pas rectiligne, mais il y a au loin un cap, un objectif. Nous croisons des promeneurs. Deux dames. Spontanément, l’une se lance : “Ah, c’est vous ? Quelle ténacité ! On pense souvent à vous avec émotion.”

L’autre renchérit : “On trouve que vous faites cela très bien. Il faut beaucoup de courage. Surtout, continuez.” Une troisième arrive bientôt : “En tout cas, vous gérez cela avec beaucoup de maîtrise. Vous occupez une situation que personne ne voudrait, comme si vous l’aviez toujours fait. J’ai même épinglé une caricature de vous dans ma cuisine !” » Elle semble l’heureuse surprise d’un cauchemar sans fin.

Être tout simplement elle-même

Elle qui a hérité de son amour de papa une qualité : l’homme hélas disparu était un grand commis de l’Etat. On y revient donc. Servir et ne pas se servir. La boucle est déjà bouclée. Son secret ? Etre tout simplement elle-même. « Quand on est jeune », dit-elle, « on a tous envie de sauver le monde, portés par un grand sentiment de justice. J’ai été élevée comme cela par mes parents. J’avais été baignée de discours politiques mais cela me paraissait éloigné. C’était quelque chose d’obscur, un peu incompréhensible. Je n’en avais pas perçu la valeur intrinsèque. Cela passionnait mes parents, mais cela les tenait aussi loin de moi. Plus tard, j’ai découvert que la politique, c’était du concret, que l’on pouvait faire bouger les choses à différents niveaux de pouvoir, que cela touchait le quotidien des gens. Cela correspondait à mon champ de valeurs. »

Un champ dans un champ. Ce jour-là, elle est arrivée sans garde du corps. Comme si elle ne devait pas se protéger. Notamment face à son ennemi juré : les questions intimes. Elle se lance. « On ne le dirait pas, mais j’étais une enfant assez turbulente. J’avais un côté garçon manqué, je jouais avec des G.I. Joe. Ma scolarité a été moyenne, très moyenne, je n’étais pas très intéressée par les points. J’avais un contrat : l’objectif était de réussir. J’ai rempli le contrat pour avoir la paix. J’ai fait beaucoup la fête pendant mes études. Enormément. Je faisais tout pour réussir en première session et pour voyager. A l’âge de 20 ans, je suis partie seule, pendant deux mois et demi, sac au dos, en Amérique latine. Une expérience extraordinaire. Il n’y avait pas de GSM. Mon père m’avait dit : “Envoie-moi une lettre chaque fois que tu changes de ville, afin que je puisse te suivre.” J’ai respecté la consigne. » Comme à la tête du pays où elle a été placée ?

Au début de la crise du Covid, elle a commis des fautes, certes, « mais il est difficile de s’en tirer uniquement avec des bravos face à une telle lasagne institutionnelle, avec des ministres de la santé qui se comptent sur les doigts de plus d’une main », explique l’une de ses connaissances. Cependant, le constat des scientifiques est cinglant. Dans un rapport présenté vendredi dernier à la commission spéciale Covid-19 à la Chambre, l’épidémiologiste Yves Coppieters a expliqué : « Il y a eu des failles techniques, mais surtout de mauvaises décisions au départ qui ont conduit à mettre en place des structures de gestion peu adéquates ». Leila Belkhir, infectiologue, a été plus loin : « La communication a été catastrophique. Dès le début, cela a été la galère. On ne savait jamais à qui s’adresser et on ne s’y retrouve toujours pas ! ».

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La Première ministre Sophie Wilmès et son époux Chistopher Stone. « Christopher avait un petit garçon dans son sac à dos. Et ensemble, nous avons eu trois filles » explique la première ministre. ©DR

« Sophie est consciente des lacunes, mais elle se bat souvent contre des moulins à vent », reprend cette connaissance. « Aujourd’hui, elle est très préoccupée par les secteurs à l’agonie. Les faillites guettent. Ne lui dites donc pas qu’elle est la grande gagnante de la législature alors que d’autres ont tout perdu. » La Première ministre sursaute effectivement face aux compliments : ce n’est pas son truc. « Elle n’aime pas les honneurs », poursuit celui qui la connaît bien. « Disons qu’ils sont bienvenus le soir, pour la rebooster, quand elle rentre chez elle, ivre de fatigue : les marques de sympathie ne font jamais de tort. Surtout quand deux ou trois virologues, quelques minutes plus tôt, ont sorti leur bazooka médiatique. Et que les réseaux sociaux sont à vomir. »

L’encourager et la féliciter la renforce, lui donne l’assurance qu’elle n’avait pas à ses débuts. La fonction fait la femme, lui donne une épaisseur. Sophie Wilmès a accepté la responsabilité d’être Première ministre en pensant que ce ne serait que pour quelques semaines. Et, très vite, elle s’est retrouvée au cœur de l’une des pires crises que la Belgique ait connue. « En un an, elle aura acquis une étoffe » dit un politique. Pas l’étoffe des héros. « Je ne fais que mon métier », répète-t-elle. Mais elle le fait bien.

Petit à petit, elle a pris ce destin en main, avec un atout qu’on ne lui connaissait pas : le sens de la communication !

Flash-back. Confirmation d’une destinée qui s’est brusquement accélérée. Sophie passe sa main dans ses cheveux, comme elle le fait souvent en interview. Souvenir. « Tout le monde était effectivement persuadé qu’il s’agirait d’un intérim de quelques semaines. On parlait d’un gouvernement pour le 1er décembre 2019. Il s’agissait de tenir la boutique, en affaires courantes. Rien ne devait se passer. Certains disaient : “Ce n’est pas vraiment une vraie Première ministre”. Cela ne me choquait pas. D’ailleurs, je n’ai rien changé au 16 rue de la Loi : je travaille toujours sur le bureau personnel de Charles [Michel] et, au mur, c’est toujours le tableau qu’il a choisi. J’ai évidemment posé des photos de mes enfants un peu partout. »

Dans des circonstances difficiles, la femme politique acquiert une vraie dimension. Surtout, elle décide de ne pas changer en fonction des événements, de conserver une certaine ligne, même dans la tempête. L’important, pour elle, est de ne pas perdre son authenticité. Têtue mais juste. Et droite. « Elle ne dit jamais que “c’est la faute des autres”. Souvenez-vous de la tragique gestion des maisons de repos au cœur de la première vague. Ce n’était pas de sa compétence. Mais elle a assumé », enchaîne un membre du MR. « Petit à petit, elle a pris ce destin en main, avec un atout qu’on ne lui connaissait pas : le sens de la communication. Elle est diplômée de l’IHECS, elle connaît le pouvoir de l’image. La photo avec son mari au restaurant quand le secteur a pu rouvrir, c’était une idée à elle. Tout comme la descente de la Lesse en kayak, alors qu’elle avait souffert de l’ironie des commentaires quand elle avait maladroitement évoqué ce loisir lors d’une conférence de presse. Elle sait ce qu’elle veut. Et quand elle est persuadée du bon sens de telle ou telle idée, elle y va et assume. »

Une main de fer dans un gant de velours ?

« C’est quoi le bonheur ? » interroge-t-elle. « Tout et rien à la fois. C’est trouver et maintenir l’équilibre entre tous nos besoins, l’harmonie entre toutes les facettes de notre être .»©Bernard Demoulin

Plutôt très exigeante avec elle-même et donc avec les autres. Humaine avant tout, disions-nous. C’est bien cela qui frappe le plus les citoyens. Etre « femme de l’année » n’est pas seulement bien faire le job. C’est l’assumer, le vivre, c’est se mettre à la place des autres pour mieux comprendre. Pour mieux décider. Pour continuer à avancer. Malgré tout, comme le fait d’avoir les larmes aux yeux alors qu’elle ne peut rien montrer. « La douleur que l’on m’a rapportée, la douleur que j’ai pu voir sur des visages dépasse très largement les frustrations personnelles », dit-elle. « Je suis très sensible à la douleur de l’autre. Cela me touche énormément, me mobilise. La période est dure, pas pour moi, mais je vois les gens en souffrance. » Elle s’interrompt, réfléchit, finit par lâcher un peu d’elle-même : « Ces émotions, je les vis seule. Le pouvoir est une notion très relative. Plus je gravis les échelons, plus j’ai le sentiment d’être isolée. Quand on se retrouve chef d’équipe, le poids sur les épaules devient lourd ». C’est dit sans garde du cœur.

Durant ce mois d’août, elle a à peine le temps de faire un saut à la mer. Elle ne se plaint pas. En interview, elle jongle avec ses deux téléphones. Même en plein déjeuner, entre un plat de cuisine japonaise (elle adore) et un Coca Light. Elle reste toujours au contact des siens. Sa famille est tout pour elle. Le reste ? « Avant, j’avais deux manières de me ressourcer : faire du sport et voir mes amis. Je faisais de la gym dans mon garage. Je n’en ai plus le temps. Les amis, c’est limité. Heureusement, il y a toujours ma famille. C’est la base. Quand je rentre, je me consacre d’abord à mes enfants et à mon mari. »

Plus loin, elle ajoute : « Si mes filles doivent retenir un enseignement de mon parcours, j’espère que ce sera le fait qu’être une femme n’empêche pas de suivre sa voie. Quitte à devenir, un jour, Première ministre. Je n’ai pas la prétention d’avoir le mode d’emploi de la “bonne mère”. Les situations sont tellement différentes, d’une famille à l’autre. En tant que maman, j’espère être un soutien pour mes enfants, leur procurer un cadre qui leur permet de s’épanouir et de développer leur autonomie sans pour autant leur donner l’impression qu’ils sont livrés à eux-mêmes. La confiance est primordiale. C’est cette confiance mutuelle qui fait que nous sommes si proches. C’est quoi le bonheur ? Tout et rien à la fois. C’est trouver et maintenir l’équilibre entre tous nos besoins, l’harmonie entre toutes les facettes de notre être ».

Très protectrice de sa vie privée, elle craint déjà d’en avoir trop dit. Elle se reprend. Regarde vers demain. « Je veux vraiment que ce pays fonctionne », dit-elle. « Peu importe le rôle que je devrai jouer. »

« Elle repartira comme elle est arrivée »

Sophie Wilmès dans son jardin comme à la ville : toujours droite, avançant vers son destin, avec ses convictions et ses valeurs.. ©Bernard Demoulin

C’est la conclusion d’un analyste politique flamand. « Sans regrets. Elle ne sera pas triste en quittant le 16 rue de la Loi, parce qu’elle aura le sens du devoir accompli. Elle est tout ce que Bart De Wever déteste : une francophone vivant dans la périphérie. Mais elle se moque de ce qu’on pense d’elle. Elle avance en pensant aux gens. Elle a d’ailleurs une très bonne image en Flandre où l’on sait qu’elle agit au maximum de ses possibilités. »

Retour à la luciole, référence poétique évoquée au début de ce texte. Sur un blog concernant des quêtes spirituelles, on peut lire : « La luciole vous donne de l’espoir lorsque tout semble sombre. Elle éclaire votre chemin dans le voyage qu’est votre vie. La luciole signifie que, même si vous semblez terne dans la journée, lorsque vous brillez, vous rayonnez de votre lumière intérieure, que tous peuvent voir ». Aux yeux de beaucoup, Sophie Wilmès, Première ministre qui ne pensait pas le devenir, restera une éclaircie dans la nuit noire du Covid. Tout en conservant son humilité. « Moi, femme de l’année?», s’interroge-t-elle, surprise par notre affirmation. « Spontanément − c’est dans ma nature − je me demande si c’est une blague. » Eh bien non, Madame.

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