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Kamala Harris et Mike Pence, débat entre deux visions radicalement opposées

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Le vice-président américain Mike Pence et la candidate démocrate à la vice-présidence et sénateur de Californie Kamala Harris lors du débat vice-présidentiel à Kingsbury Hall à l'université de l'Utah le 7 octobre 2020 à Salt Lake City, Utah. | © Morry Gash et Eric Baradat / AFP.

Politique

Kamala Harris et Mike Pence se sont opposés, mercredi soir à Salt Lake City, à l’occasion du seul débat entre les candidats à la vice-présidence.

D’après un article Paris Match France de Kahina Sekkai

Un débat classique, mais plus important que d’ordinaire. Deux jours après que Donald Trump a quitté l’hôpital, contaminé par le Covid-19, Mike Pence et Kamala Harris se sont opposés pour le seul débat entre les candidats à la vice-présidence. Leur rôle est plus crucial que jamais car, que le républicain soit réélu ou que le démocrate l’emporte, Mike Pence et Kamala Harris seront le vice-président ou la vice-présidente du dirigeant américain le plus âgé de l’histoire (74 ans pour Donald Trump, 78 ans pour Joe Biden).

Kamala Harris a clairement pris pour cible le président américain et non le vice-président présent face à elle -et de même pour Mike Pence, qui s’est attaqué au bilan de l’administration Obama-Biden davantage qu’au programme du ticket Biden-Harris.

La pandémie de Covid-19, sujet d’embarras pour les sortants

Dès la première question, Kamala Harris est passée à l’attaque, assurant que la gestion de la pandémie par la Maison-Blanche était « le plus grand échec d’une administration de l’histoire de notre pays » : « 210 000 morts, 7 millions de personnes contaminées, un commerce sur cinq fermé, les travailleurs essentiels ont été considérés comme des travailleurs sacrifiés, 30 millions de demandeurs d’emplois. Le 28 janvier, le président et le vice-président ont été prévenus de la mortalité, que c’était transmissible par l’air, que ça allait toucher les jeunes. Ils savaient ce qui se passait et ils ne vous l’ont pas dit. » « Monsieur le vice-président, je suis en train de parler », a-t-elle dit à plusieurs reprises lorsque Mike Pence a tenté de l’interrompre, une phrase qui risque de rester dans les mémoires. « Si cela ne vous dérange pas de me laisser finir, nous pourrions avoir une conversation », a-t-elle encore lancé au vice-président qui a régulièrement dépassé le temps imparti pour répondre. « Vous avez le droit d’avoir vos opinions, mais pas vos propres faits », lui a-t-il opposé à plusieurs reprises.

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Interrogé sur la cérémonie de nomination d’Amy Coney Barrett à la Maison-Blanche le 26 septembre dernier, qui semble avoir créé un cluster parmi les membres de l’administration Trump et les invités, qui n’ont pas respecté les règles de distanciation physique, se serrant les mains et s’embrassant, ni de port du masque, Mike Pence a évité la question : il s’est félicité de la nomination de la juge fédérale et rappelé que l’événement s’était déroulé en extérieur -mais une partie a été organisée à l’intérieur de la Maison-Blanche, sans davantage de précautions. « Joe Biden et Kamala Harris parlent de contrôle par le gouvernement, nous parlons de liberté et de respect de la liberté du peuple américain », a-t-il répondu. « Vous respectez le peuple américain en lui disant la vérité », a rétorqué la sénatrice californienne.

Kamala Harris lors du débat.
Kamala Harris lors du débat. © Brian Snyder / Reuters

Kamala Harris a assuré qu’elle comptait se faire vacciner contre le Covid-19, mais uniquement si la recommandation provenait de spécialistes et non pas du président américain : «Si les professionnels de santé, si le docteur Fauci, si les médecins nous disent de le faire, je serai la première à le faire. Mais si Donald Trump nous dit de le faire, je ne le ferai pas», a-t-elle asséné. « Arrêtez de jouer à la politique avec la vie des gens », a répondu Mike Pence, lui renvoyant une critique régulièrement adressée à l’administration Trump. Il a comparé la situation avec celle de la pandémie de grippe H1N1 en 2009, changeant de sujet pour ne pas répondre à la question posée par Susan Page sur une possible préparation à succéder à Donald Trump en cas d’incapacité ou de décès. « Ce ne sont pas 7 millions de personnes qui ont attrapé la grippe aviaire mais 60 millions. Si la grippe aviaire avait été aussi mortelle que le coronavirus, en 2009, alors que Joe Biden était vice-président, nous aurions perdu deux millions de vies américaines », a-t-il déclaré, reprenant une des attaques formulées par Donald Trump ces derniers mois. Kamala Harris, de son côté, a éludé la question, évoquant des « valeurs et principes communs » avec Joe Biden, en profitant pour rappeler son parcours d’élue, le caractère historique de sa candidature à la vice-présidence – pour lequel Mike Pence l’a félicitée – et se présenter aux téléspectateurs.

Mike Pence a défendu la « transparence » entourant les traitements de Donald Trump contre le Covid-19, alors que le point quotidien de son médecin ce mercredi est, comme les jours précédents, resté vague : le docteur Conley a cité le président américain en disant qu’il « se sentait super! » mais n’a donné aucune précision sur son taux d’oxygénation ni de possibles conséquences sur ses poumons. Kamala Harris a profité de la question sur la transparence pour rappeler que Donald Trump n’avait toujours pas publié ses déclarations de revenus, une tradition depuis 40 ans dans la politique américaine. « Il serait bon de savoir à qui Donald Trump doit de l’argent », a-t-elle déclaré, évoquant l’existence des 421 millions de dollars de dette dévoilée par le New York Times la semaine dernière. « Prend-il ses décisions en pensant aux meilleurs intérêts du peuple américain, aux vôtres, ou à des intérêts personnels? »

« Il y a une étrange obsession chez Donald Trump, qui veut se débarrasser de tout ce qui a été fait par le président Obama et le vice-président Biden. Ils avaient créé un bureau chargé de surveiller les pandémies. Ils l’ont supprimé », a rappelé Kamala Harris, un fait établi, même si Mike Pence a rétorqué en marmonnant « pas vrai ».

Mike Pence durant le débat.
Mike Pence durant le débat. © Lucy Nicholson / Reuters

L’économie et l’environnement, deux visions radicalement opposées

Les deux adversaires, sachant que le débat des candidats à la vice-présidence affecte traditionnellement peu le cours de l’élection, sont restés proches de leurs électeurs. S’en prenant au programme économique défendu par Joe Biden et Kamala Harris, Mike Pence s’est ainsi directement adressé à l’électorat conservateur : « Ils veulent augmenter les impôts, enterrer notre économie sous un Green New Deal à 2000 milliards de dollars, ils veulent abolir les énergies fossiles et interdire la fracturation hydraulique et coûter des centaines de milliers d’emplois à travers le pays. Joe Biden veut revenir à une soumission économique à la Chine. » « Vous avez perdu cette guerre commerciale contre la Chine. Vous l’avez perdue. L’Amérique a perdu 300 000 emplois dans les usines. Des agriculteurs ont fait faillite à cause de ça », lui a-t-elle rétorqué. « Au final, ils auront perdu plus d’emplois quasiment que n’importe quelle autre administration. »

« Je suis très fier de notre bilan sur l’environnement et la préservation », a assuré Mike Pence, reprochant à Joe Biden de vouloir signer le retour des États-Unis dans l’accord de Paris sur le climat, ce qui « anéantirait des emplois américains », reprenant le refrain de Donald Trump privilégiant l’économie sur l’environnement. Sur le sujet, Kamala Harris a reculé sur une position personnelle, son opposition à la fracturation hydraulique, pour s’aligner sur l’avis de Joe Biden, qui ne l’interdira pas, a-t-elle assuré. « Cette administration ne croit pas à la science », a-t-elle poursuivi, rappelant que Donald Trump avait dit que « la science ne savait pas » si l’activité humaine avait aggravé les feux de forêts qui ont ravagé la Californie ces dernières semaines.

Pence compare le bilan de Trump en politique étrangère à celui d’Obama

Kamala Harris a évoqué un sujet brûlant depuis 2016 : l’ingérence russe dans les élections américaines. La sénatrice démocrate a rappelé que les services de renseignement américain avaient mis en garde contre de nouvelles interférences pour l’élection de cette année, ce que Donald Trump a rejeté -comme il a rejeté les conclusions concernant l’élection de 2016. « Donald Trump, le commandant en chef des États-Unis, préfère croire la parole de Vladimir Poutine que celle des directeurs des renseignements », a-t-elle accusé, ajoutant que « Donald Trump [avait] parlé à six reprises à Vladimir Poutine sans parler » des primes qui auraient été offertes aux talibans par les services de renseignements russes en récompense d’attaques commises contre des soldats de la coalition internationale en Afghanistan – y compris contre des militaires américains.

Elle a évoqué le bilan international du républicain, dont le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien et les mésententes avec les alliés de l’Otan. « À cause de l’approche unilatérale de Donald Trump en matière d’affaires étrangères et son isolationnisme, les États-Unis sont moins en sécurité », a-t-elle martelé, évoquant la situation avec l’Iran, qui a repris l’enrichissement d’uranium après le retrait américain de l’accord signé en 2015 par Barack Obama. « Donald Trump ne sait pas ce que c’est que d’être honnête », a poursuivi Kamala Harris.

Mike Pence a répondu en présentant les promesses tenues de Donald Trump, dont l’installation de l’ambassade américaine en Israël à Jérusalem et non plus à Tel Aviv, une décision qui a créé la polémique au Moyen-Orient. Il a également évoqué l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi, le chef du groupe terroriste État islamique, tué lors d’un raid américain en Syrie en octobre 2019. Il a cité l’exemple de Kayla Mueller, otage américaine de Daech tuée en Syrie dont les parents étaient présents lors du débat, à l’invitation du vice-président. Ils avaient critiqué l’inaction de Barack Obama et salué l’intervention de Donald Trump. L’opération qui a mené à la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi portait son nom. « Quand Joe Biden était vice-président, nous avions une opportunité pour sauver Kayla Mueller. Ça me brise le cœur de le rappeler », a-t-il déclaré.

Avec ces sujets, les deux candidats sont entrés dans des détails que Donald Trump et Joe Biden n’avaient même pas effleurés la semaine dernière, lors d’un débat où les interruptions et invectives avaient pris le dessus sur le fond.

L’avenir de l’Obamacare en jeu à la Cour suprême

La Cour suprême est un des sujets surprise de l’élection, propulsé en tête de l’actualité depuis le décès de Ruth Bader Ginsburg et l’annonce de la nomination d’Amy Coney Barrett, juge fédérale de 48 ans et catholique conservatrice, choisie par Donald Trump pour succéder à la célèbre juge progressiste. Mais il s’agit surtout d’un sujet de tensions car les républicains comptent organiser une procédure accélérée pour faire valider ce choix par le Sénat américain, oubliant qu’ils avaient refusé à Barack Obama d’auditionner Merrick Garland en février 2016 au motif que cette nomination interviendrait trop près de l’élection présidentielle, organisée huit mois et demi plus tard. « Nous espérons que nous ne verrons pas d’attaques sur sa foi chrétienne », a déclaré Mike Pence, détournant la question initialement posée sur une possible annulation de Roe v. Wade, la décision de la Cour suprême qui a permis, en 1973, la légalisation de l’IVG au niveau fédéral. Cette décision pourrait être en sursis si un nouveau juge conservateur est nommé -cela ferait basculer l’équilibre à six juges conservateurs contre trois progressistes. Il a fini par y répondre un peu plus tard, disant : « Je suis pro-vie et je ne m’en excuse pas », tout en répétant un mensonge de Donald Trump, selon lequel les démocrates comptent autoriser l’avortement « jusqu’au moment de la naissance », alors qu’il s’agit d’autoriser les interruptions médicales de grossesse en cas de danger pour la santé de la mère ou de non-viabilité du foetus. De son côté, Kamala Harris a botté en touche et n’a pas répondu à la possibilité des démocrates d’ajouter des juges à la Cour suprême pour contrer la majorité conservatrice.

« Nous ne sommes qu’à 27 jours de savoir qui sera le prochain président des États-Unis. Nous sommes littéralement au beau milieu d’une élection, plus de 4 millions de personnes ont voté. […] Je me battrai toujours pour qu’une femme ait le choix de disposer de son corps. Cela devrait être sa décision et non celle de Donald Trump et de son vice-président Mike Pence », a-t-elle répondu, plaçant ensuite la question sur le sujet de l’Obamacare, qui pourrait également être annulé par la Cour suprême « en pleine pandémie alors que 210 000 personnes sont mortes et que 7 millions de personnes auront ce qui sera probablement considéré comme un problème de santé pré-existant car ils ont contracté le virus ». Elle a répété que Joe Biden comptait conserver et étendre l’Obamacare, tout en « laissant le choix d’avoir recours à un plan public ou privé ».

Kamala Harris lors du débat.
Kamala Harris lors du débat. © Brian Snyder / Reuters

Mike Pence a également rappelé l’interrogation musclée de Brett Kavanaugh par Kamala Harris -qui avait notamment porté sur les accusations d’agression sexuelle à son encontre. L’ancien sénateur de l’Indiana, évangéliste, a tenté de déporter la question politique sur un niveau religieux. Depuis l’annonce de la nomination de Amy Coney Barrett, les conservateurs affirment que les progressistes font preuve de haine anti-catholique à l’égard de la juge. Joe Biden est lui-même catholique et le revendique. 

Pence nie tout racisme systémique

« Les 8 minutes et 46 secondes au cours desquelles un Américain a été torturé et tué sous le genou d’un policier armé en uniforme. Les gens à travers notre pays, de toutes ethnicités, de toutes religions, ne se connaissant pas, se sont réunis, ont manifesté, se sont battus pour que nous parvenions à cet idéal d’égalité devant la justice, a déclaré Kamala Harris, évoquant George Floyd. Nous n’accepterons jamais la violence mais nous nous battrons toujours pour les valeurs qui nous sont chères. » « Les mauvais policiers sont mauvais pour les bons policiers », a-t-elle poursuivi, égrenant certaines mesures souhaitées par Joe Biden et elle, dont l’interdiction de la prise d’étranglement (« George Floyd serait vivant si on l’avait fait »), la création d’un fichier national sur les policiers enfreignant la loi, le port de caméras corporelles pour les officiers, la fin des prisons privées et la dépénalisation du cannabis.

Interrogé sur Breonna Taylor, une ambulancière de 26 ans tuée en pleine nuit par des policiers venus effectuer une perquisition dont le cadre est toujours indéterminé mais ne la concernait pas directement, Mike Pence a assuré «faire confiance à notre justice» et donc se fier à la décision d’un grand jury de ne pas poursuivre les policiers qui ont tué la jeune afro-américaine. « Il n’y a pas d’excuse pour ce qui est arrivé à George Floyd et justice sera rendue », a-t-il poursuivi, alors que Derek Chauvin, le policier filmé en train d’appuyer son genou sur la nuque de George Floyd agonisant, a été remis en liberté mercredi. « Mais il n’y a pas d’excuse non plus pour les soulèvements et les pillages qui ont suivi », a-t-il ajouté, reprenant le refrain présidentiel sur « la loi et l’ordre », alors que Donald Trump n’a toujours pas évoqué les violences policières et le racisme dénoncé par les manifestants. « Cette présomption qu’on entend sans cesse de la part de Joe Biden et Kamala Harris que l’Amérique est systématiquement raciste, que les forces de police ont un biais contre les personnes de couleur, c’est une grande insulte aux hommes et femmes qui servent dans les forces de l’ordre. Le président Trump et moi nous tenons à vos côtés. »

« Je ne vais pas rester ici et recevoir une leçon de la part du vice-président à propos des forces armées de ce pays. Je suis la seule sur cette scène qui a personnellement poursuivi des gens, que ce soit pour des crimes sexuels ou des homicides. Nous parlons d’une élection dans 27 jours, et la semaine dernière, le président américain s’est présenté sur scène et a refusé de condamner les suprémacistes blancs. Ce n’est pas comme s’il n’avait pas eu l’opportunité », a martelé Kamala Harris. Un moment qui a été quelque peu éclipsé par… la présence d’une mouche sur la tête de Mike Pence. L’insecte a fait l’objet d’abondants commentaires sur les réseaux sociaux.

Une mouche s'est posée sur la tête de Mike Pence durant le débat.
Une mouche s’est posée sur la tête de Mike Pence durant le débat. © Justin Sullivan / Pool / Reuters

Kamala Harris appelle à la mobilisation

Mike Pence, à l’image de Donald Trump, a refusé de s’engager à un transfert pacifique du pouvoir. « Je pense que nous allons gagner cette élection […] car le président Trump a rassemblé un mouvement d’Américains venus de tous horizons », a-t-il répondu, rejetant « l’establishment de Washington dont Joe Biden fait partie depuis 47 ans » alors qu’il est lui-même élu depuis 26 ans (à la Chambre des représentants, puis au Sénat et enfin à la vice-présidence). Il a, reprenant une nouvelle fois un argumentaire de Donald Trump, accusé l’administration précédente d’avoir espionné la campagne Trump en 2016.

Kamala Harris a invité les électeurs à « mettre au point un plan pour voter », accusant Donald Trump de vouloir empêcher certains électeurs de s’exprimer, en remettant en question la fiabilité du vote par correspondance (que Mike Pence a répété et assumé en disant « se battre tous les jours dans les tribunaux pour éviter ce vote par correspondance universel qui va créer une opportunité pour une fraude massive ») ou en supprimant les points de dépôts des bulletins de vote.

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