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Trump : L’ultime pari

Donald Trump

Le président américain Donald Trump s'exprime lors de son dernier rassemblement "Make America Great Again" de la campagne présidentielle américaine 2020 à l'aéroport international Gerald R. Ford le 3 novembre 2020 à Grand Rapids, Michigan. | © Brendan Smialowski / AFP.

Politique

Tous les sondages le donnent perdant. Le président américain ne mise plus que sur une victoire au finish.

D’après un article Paris Match France de leur correspondant aux États-Unis Olivier O’Mahony

Si, à la fin, il ne doit en rester qu’un à y croire, ce sera lui. Dans le monde selon Trump, pas de place pour les losers. Même quand le perdant est l’homme le plus célèbre de la planète… De cet axiome qui a guidé sa vie, le président sortant a fait un combat, celui de la dernière chance. « La victoire n’est pas une option, c’est une obligation, nous confie son ancien avocat Michael Cohen, auteur du best-seller Disloyal (Déloyal), dans lequel il raconte comment il a été trahi par son boss. S’il perd, il risque de gros ennuis judiciaires. Pour lui, son entreprise et les membres de sa famille. » Avant d’être condamné à trois ans de prison ferme en 2018, Cohen, aujourd’hui en liberté surveillée, était chargé de régler les « affaires délicates » de l’ancien promoteur immobilier. Entre autres, prévenir et arrêter les fuites dans la presse, ou acheter les silences, par exemple celui de la star du porno Stormy Daniels… qui a malgré tout révélé le pot aux roses en mars 2018.

Distancé de 8 points dans les sondages, Trump canarde tous azimuts

Un dossier encore potentiellement explosif, parmi beaucoup d’autres. Selon Cohen, une défaite ce 3 novembre serait le début d’« une cascade de procès pour fraude fiscale et bancaire, fraude aux assurances ou obstruction de justice ». Déjà menacé par plusieurs enquêtes, dont celle du très indépendant procureur fédéral de Manhattan, Trump est protégé par son immunité présidentielle. « Il échappera à la prison grâce à son talent pour rejeter la faute sur les autres, comme il l’a fait pour moi, prédit Michael Cohen. Mais s’il restait à la Maison-Blanche quatre ans de plus, il pourrait bénéficier de la prescription sur nombre de dossiers qui l’inquiètent. Il est prêt à tout pour y parvenir. » La frénésie qui s’est emparée de son ex-mentor ces dernières semaines semble lui donner raison. Lancé dans la dernière ligne droite de sa campagne, distancé de 8 points par son rival dans les sondages, Trump intensifie le feu et canarde tous azimuts. Pour parvenir à ses fins, le milliardaire a concocté un cocktail Molotov maison, un mélange de vieilles ficelles, de transgressions assumées et d’inaltérable confiance en soi. La routine ? Pas vraiment, car, pour la première fois, un début de panique semble pointer sous la pugnacité affichée.

Le couple Biden affiche sa tendresse devant les Trump au garde-à-vous. Nashville, Tennessee, le 22 octobre.

Le couple Biden affiche sa tendresse devant les Trump au garde-à-vous. Nashville, Tennessee, le 22 octobre. © AFP

Fin septembre, lors du premier débat présidentiel, Trump insultait « Sleepy Joe » Biden (« Joe l’endormi »). Changement de tactique pour le second duel, le 22 octobre : plus courtois (enfin… presque !) sur la forme, plus virulent sur le fond. Trump y dévoile ce qu’il espère être une bombe à fragmentation, un certain Tony Bobulinski, ancien militaire et, surtout, ex-associé en affaires de Hunter Biden. Juste avant le débat, Bobulinski accuse le fils du candidat démocrate de corruption en Chine, affirmant disposer de preuves « très compromettantes  ». Mais la surprise a des allures de réchauffé. En 2016, déjà, lors d’une conférence de presse organisée à la hâte, à une heure d’un face-à-face entre les candidats à la présidentielle, l’équipe du républicain avait dégoté des femmes accusant Bill Clinton de viols, et réussi à déstabiliser Hillary. Au lendemain du débat, Bobulinski livre son « dossier » à la presse, y compris à Fox News, la chaîne ouvertement favorable au président, laquelle n’y trouve… rien qui implique directement Joe Biden. Au contraire, ce dernier paraît plus que jamais crédible quand il affirme n’avoir « jamais touché un centime de l’étranger », contrairement à Trump dont on a appris la semaine dernière qu’il possédait un compte en Chine.

Nombre de républicains ne croient plus en Trump

La manœuvre a donc fait pschitt. Qu’importe, Trump est décidé à jouer du colt. Il dégaine ses Tweet et, faisant fi d’une norme juridique adoptée après le Watergate par laquelle les présidents doivent s’abstenir d’interférer dans les enquêtes en cours, il exige les mises en examen de Biden et d’Obama dans une autre affaire, l’investigation du FBI sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016, estimant qu’il s’agissait d’une cabale destinée à lui nuire. Son attorney general, Bill Barr, accepte de nommer un procureur sur le dossier, mais prévient qu’il ne faut pas s’attendre à quoi que ce soit de concret avant le scrutin du 3 novembre. Nouveau camouflet pour Trump, qui tance publiquement Barr et enrage. L’époque où il pouvait congédier tout conseiller ou ministre jugé insolent est révolue. Les défections sont aujourd’hui trop nombreuses pour être balayées d’un Tweet assassin. Trop symboliques, aussi : nombre de républicains ne croient plus en lui, et certains ne se privent pas de le faire savoir. Ce qui les choque, c’est le chaos permanent et, plus encore que sa gestion calamiteuse au niveau national, ce constant déni de réalité du Covid dont il promettait encore lors d’un récent meeting en Caroline du Nord qu’« on n’en parlera plus le 4 novembre ».

Ancien de l’administration Bush fils, membre du groupe 43 Alumni for Biden (« 43 anciens soutenant Joe Biden », George W.  Bush étant le 43e président des Etats-Unis), Daniel Batlle ne mâche pas ses mots :   »Nous espérons une défaite franche et massive qui non seulement nous débarrassera de Trump mais aussi du trumpisme, afin de mettre un terme aux ambitions politiques de sa fille Ivanka et de son fils aîné, Donald Jr. » Le week-end dernier, il faisait encore du porte-à-porte en Pennsylvanie pour convaincre les électeurs républicains de voter pour le démocrate ! Les temps sont durs, y compris pour les héritiers du président : les 24 et 25 octobre, sur un écran géant à Times Square, au cœur de Manhattan, Ivanka et son mari, Jared Kushner, étaient violemment attaqués à propos de leur supposée indifférence par rapport aux 33 000 New-Yorkais (par définition classés à gauche) morts du Covid. Leur avocat a menacé d’attaquer en justice le Lincoln Project, un groupe de républicains anti-Trump à l’origine de l’événement, donnant ainsi une visibilité supplémentaire à ce maudit panneau…

À quelques jours de l’élection, Biden dispose d’une avance financière considérable

Autre pierre dans le coffre-fort du milliardaire, les finances désastreuses de sa campagne. Sur le butin de guerre de 1,1 milliard de dollars amassé depuis 2019, 800 millions sont déjà dépensés pour la course à la présidence considérée comme la plus onéreuse de l’histoire des États-Unis. Soutenu par tout ce que les démocrates comptent de super-riches, Biden dispose d’une avance financière considérable. A quelques jours de l’élection, il est impossible, pour Trump, de récolter des fonds supplémentaires. Son équipe a dû trancher dans le vif et annuler plusieurs dépenses publicitaires dans certains États clés comme l’Ohio, l’Iowa ou le Wisconsin. De nombreux milliardaires républicains avaient pourtant mis la main à la poche. Un seul, jusqu’à présent, s’est abstenu de participer : Trump lui-même. Pour compenser l’absence de fonds, le président sortant mise sur le sprint. À peine remis du Covid, il a multiplié les déplacements, ciblant les États clés, cumulant jusqu’à 3 réunions publiques par jour devant une foule toujours importante, et n’hésitant pas à esquisser des pas de danse comme preuve de sa bonne santé. Le week-end des 24 et 25 octobre, il enchaînait cinq meetings, contre deux pour Biden.

La contestation de la validité des résultats, une menace prise très au sérieux par Joe Biden

Trump a beau se démener, les sondages continuent de le donner derrière son rival dans la plupart des « swing states » (« États indécis ») et dans d’autres Etats autrefois acquis à la cause républicaine, comme l’Arizona. Mais l’homme a plus d’un chiffon rouge dans son sac. Le dernier en date ne fait pas dans la dentelle : c’est celui d’une fraude électorale organisée par ses adversaires. Un signe, pour Michael Cohen : « C’est parce qu’il sait qu’il a déjà perdu qu’il agite ce spectre. Ça lui permettra de contester les élections. Et d’aller jusqu’à la Cour suprême. » Comme en 2000, quand George W. Bush arracha de justesse à Al Gore la victoire en Floride, validée par la magistrature suprême. La menace est prise très au sérieux par Joe Biden. Ses proches ont déjà levé une armée de plus de 600 juristes en cas de contestation de la validité des résultats, et plus de 10 000 volontaires pour éviter les dérapages sur le terrain le soir du 3 novembre, au moment du comptage des voix. Ils savent qu’afin de ne pas faire partie des « virés », humiliation suprême pour son ego survolté, Trump est capable de tout, surtout du pire. « Il considère la Maison-Blanche comme sa propriété, explique Michael Cohen. Pour y rester, il serait prêt à lever son armée de militants Maga [Make America Great Again, son slogan fétiche]. »

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Le candidat à la houppe sait flatter sa base. Comment expliquer autrement ses réticences à condamner clairement les suprémacistes blancs ou les complotistes de la mouvance QAnon, qui l’estiment victime d’une guerre secrète menée par des élites pédophiles ? Ceux-là, et tous les autres, ont reçu cinq sur cinq les clins d’œil présidentiels. Début octobre, treize miliciens d’extrême droite étaient arrêtés car ils projetaient de kidnapper Gretchen Whitmer, gouverneure du Michigan, coprésidente de la campagne de Biden et bête noire de Trump. Lequel s’est contenté d’un sourire complice en entendant ses supporters crier « Lock her up » (« jetez-la en prison »). Dans un mémo interne, le FBI s’alarmait récemment d’une « prévisible montée de la violence » émanant de « terroristes de l’intérieur » d’ici au 3 novembre. Pendant la procédure pour impeachment, fin 2019, Trump agitait déjà la menace de guerre civile si les démocrates arrivaient à leurs fins. Il récidive aujourd’hui en refusant de répondre par l’affirmative quand on lui demande s’il acceptera le résultat au cas où le décompte du nombre de grands électeurs lui serait défavorable. Des miliciens s’organisent en vue d’une défaite de leur héros. L’un d’eux, Stewart Rhodes, fondateur de la milice d’extrême droite Oath Keepers, a prévenu qu’il prendra les armes en cas de fraude électorale.

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Trump le flamboyant serait-il fini ? La mésaventure de Hillary est encore dans toutes les têtes et, dans les campagnes américaines, l’homme continue de fasciner. Il suffit de se rendre dans le comté Allegheny, banlieue conservatrice de Pittsburgh, en Pennsylvanie, pour s’en rendre compte. « J’aime le bonhomme, nous confie Mark May, un agent de maintenance de 56 ans qui votera Trump les yeux fermés, même s’il s’avoue, un peu inquiet, OK, il est mal élevé, mais ça cadre bien avec le personnage de businessman new-yorkais. » Michael Cohen, lui, a déjà misé sur le site de paris électoraux Guesser.com une forte somme – 10 000 dollars – sur la défaite de son ex-patron. On se venge comme on peut.

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