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Alexander De Croo dans l’intimité: les jardins secrets d’un féministe

Alexander De Croo chez lui à Michelbeke, un petit village de Flandre-Orientale, avec son cheval Jitra. | © Bernard Demoulin et Saskia Vanderstichele

Politique

Un être optimiste qui défend ses idées. Un rassembleur. Un homme dont le visage traduit bien les moteurs : la jeunesse, l’ouverture, la sympathie combinées aux convictions tranchées.

 

Reportage Marc Deriez et Francis Van de Woestyne
Photo Bernard Demoulin

A 45 ans, Alexander De Croo, Premier ministre depuis le 1er octobre, veut améliorer la vie des Belges. Malgré les difficultés sanitaires et professionnelles actuelles et le bien-être en chute libre en raison de la pandémie. C’est le cheval de bataille de ce cavalier et son message passe : le libéral flamand est populaire au nord du pays, mais aussi en Wallonie. Dans ce parcours d’obstacles qu’est le leadership national, il veut montrer la marche à suivre. Sans œillères.

D’entrée de jeu, Alexander De Croo donne le ton. « Il y a tellement de choses à faire. Le lien entre un entrepreneur et un Premier ministre est évident. Ce qui compte, ce n’est pas la grande idée, la grande découverte scientifique, mais l’attitude. Face à une situation même banale, l’entrepreneur dit : “On peut faire mieux.” C’est la même chose en politique. »

Aujourd’hui, face à la Covid, les politiques belges peuvent faire mieux pour protéger les citoyens. Et donner plus de possibilités d’emploi, organiser les pouvoirs publics de manière plus efficace ? « Mon objectif est de donner à un maximum de personnes la possibilité d’avoir une vie heureuse », répond le Premier ministre. « La définition de celle-ci reste un choix personnel. Mais il faut leur apporter cette liberté, cette possibilité. Dans la période que nous vivons, il s’agit donc de protéger au maximum la santé des gens et leur situation économique. Cela nous pousse à prendre des décisions qui ne sont pas faciles, et même pas très libérales : je n’aurais jamais imaginé imposer un couvre-feu, fermer des commerces, dicter la manière dont les citoyens devaient passer les fêtes. Mais, de la sorte, nous sortirons de cette période difficile. »

Devant la gravité de certaines situations qui le touchent réellement, l’homme reste ferme mais serein, spontané, accessible. C’est l’un des traits de son caractère, qui se lit effectivement sur son visage : il est un peu « the boy next door », un gars agréable, respectable, sympathique, qui ne s’embarrasse pas de fioritures, comme le sont les gens de la campagne. Il reste fiable tant il semble n’avoir jamais la grosse tête. Il répète d’ailleurs : « Je ne pensais pas devenir Premier ministre. » Certains analystes embrayent : « Il est extrêmement tolérant, toujours très à l’écoute. Il sait s’entourer, comme un chef d’entreprise. » On y revient. « Ce n’est pas un libéral pur et dur à la manière de Margaret Thatcher », explique Francis Van de Woestyne, l’un des premiers à avoir cerné ses états d’âme, dans un large reportage pour La Libre Belgique. « C’est un libéral à visage humain. »

Ancré comme ses aïeuls dans sa terre natale, Alexander De Croo nourrit de grandes valeurs familiales. Sur Facebook, on peut le voir avec ses parents, sa femme et leurs enfants pour la Fête des mères, avec ses deux fils pour la Fête des pères, et à vélo avec l’un d’eux, sous le maillot belge, pour la Fête nationale. ©DR

L’ombre du père

Le passé a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. Flash-back. Plongée dans le temps, quarante-cinq ans en arrière. 3 novembre 1975, naissance d’Alexandre De Croo, « un fils de ». Son père Herman est un poids lourd de la politique belge. Pour certains, au fil du temps, l’héritage est écrasant, asphyxiant, psychologiquement perturbant. Sans cesse, il faut être à la hauteur, alors qu’on veut être aimé pour ce que l’on est. Exister. Un défi personnel quotidien.

« Enfant, j’étais assez introverti », reconnaît Alexander. « Et je pense que je le suis toujours. Je n’ai jamais cherché la lumière. Quand on me demandait qui j’étais, je ne donnais que mon prénom. Je savais que si je disais “De Croo”, un nom peu répandu en Flandre, on me dirait “Ah, tu es le fils de…” J’ai souvent eu le sentiment qu’on me jugeait par rapport à mes parents, pas par rapport à qui j’étais. Dans tous les choix de ma vie, jusqu’à l’âge de 30 ans, je me disais : “Je veux être Alexander, pas De Croo.” J’ai souvent fait des choix contraires à ceux de mes parents, juste pour éviter la comparaison. »

Mes parents m’ont toujours répété ceci : “Ne vis pas pour toi-même, mais pour ce que tu fais pour la société et pour les autres.

Confirmation : Alexander choisit de faire des études d’ingénieur commercial à la VUB et non les sciences politiques. « Mes parents ne m’ont jamais poussé à faire de la politique : ils savaient que lorsqu’ils me poussaient dans un sens, j’allais dans l’autre », répète-t-il. « C’est plutôt leur entourage qui me disait : “Alexander, tu feras comme ton père.” Ces commentaires me donnaient l’impression que je n’avais pas de choix dans la vie, que tout était décidé pour moi. Je détestais cela. Moi, je voulais créer ma propre entreprise. »

Et c’est ce qu’il réalise : pendant ses études, il lance avec trois amis Promo Boom, qui imagine des campagnes commerciales pour les petites sociétés. Entre 1999 et 2003, il travaille en tant que consultant en stratégie au Boston Consulting Group. Puis, il part faire un MBA à la Kellogg School of Management de Chicago. Une tête. Il se fait un prénom. A son retour, il lance un bureau de conseil en matière de droits de propriété intellectuelle, aujourd’hui encore actif dans le monde entier. « C’était vraiment l’expérience entrepreneuriale que je recherchais. J’ai adoré. On ne comptait pas nos heures. J’ai parcouru l’Europe entière pour vendre ce produit à des avocats très spécialisés. A l’époque, rien n’était digitalisé. »

Et puis, subitement, les choses changent. « Mes parents m’ont toujours répété ceci : “Ne vis pas pour toi-même, mais pour ce que tu fais pour la société et pour les autres.” Mes amis m’interpellaient régulièrement : “As-tu suivi tant d’études pour vendre un produit ? Tu dis toujours que tu ne veux pas faire de politique mais, en réalité, tu ne parles de rien d’autre.” Je sentais que, malgré tout ce que je me disais, j’avais une fibre politique. Mais je la gardais à distance… parce que tout m’y poussait. Quand mon père m’amenait à ses meetings, mon sentiment était partagé. Je me disais : “Non, ce n’est pas pour moi.” Et d’un autre côté, je pensais : “Regarde quand même comment il fait.” »

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Indignation et secousses

C’est ainsi qu’il se lance dans l’arène. Là où l’on ne pardonne rien, surtout quand votre nom est familier. Dans l’esprit de beaucoup – et surtout du côté francophone –, Alexander De Croo reste l’homme qui « a retiré la prise du gouvernement Leterme », incapable de trouver une solution au problème BHV. A l’époque, en 2010, il a 35 ans et provoque une longue crise nationale. Son parti s’effondre. « Il y avait un problème insoluble », dit-il aujourd’hui. « Il fallait le régler. De nos jours, on ne parle plus de BHV. Oui, nous avons connu une longue crise. Mais il y en a eu d’autres. Sur les dix dernières années, la Belgique en a vécu quatre en affaires courantes. Il faut régler les problèmes », répète-t-il encore à La Libre Belgique.

Il y revient également dans son ouvrage (1) écrit en 2018, bien avant qu’il devienne Premier ministre. « L’indignation est un sentiment important lorsqu’il est question de politique. Un sentiment noble. L’indignation est le moteur du changement. En tout cas, à mes yeux. C’est l’indignation qui nourrit ma volonté de prendre les choses en main pour les transformer. Une indignation, entre autres, face aux blocages institutionnels, tels que celui que nous désignions alors par l’acronyme BHV, et qui paralysait nos institutions. »

 

©Bernard Demoulin

L’indignation est également à l’origine de son engagement pour les femmes. « Des secousses m’ont réveillé. La campagne #MeToo fut l’un de ces chocs pour nombre d’entre nous. On a réalisé subitement que des cénacles nourrissant un sentiment de supériorité morale très développé n’étaient pas pour autant exempts de comportements sexuels inacceptables. Le monde artistique et les organisations humanitaires, pour n’en citer que deux. On a aussi découvert que les universités flamandes étaient des foyers d’inégalités hommes-femmes ou qu’un important organisme d’intérêt public, dont je gérais la tutelle, ne comptait que des hommes parmi les membres de son comité de direction. »

« Je suis féministe ! »

Le déclic se produit lorsqu’il devient ministre de la Coopération au développement. « En toute honnêteté, je ne connaissais pas ce domaine de l’action politique et n’y avais jamais prêté beaucoup d’intérêt. A mes yeux, il s’agissait avant tout d’un portefeuille de la gauche bien-pensante : de beaux discours, mais peu d’action. (…) Autant le dire d’emblée, je ne suis plus l’homme qui nourrissait alors ce genre de pensées. J’ai vu l’oppression des femmes dans les pays que j’ai visités. J’ai vu le visage de la désespérance, et ce visage était ordinairement celui d’une femme. (…) Les femmes et les bébés sont toujours les plus grandes victimes des guerres et des conflits. Ces histoires m’ont réveillé. J’ai compris que les femmes, et leurs droits, étaient la clé du développement. Et que ces droits étaient encore loin, très loin même, d’être acquis. »

Ses voyages en Afrique, au Sénégal, au Sud-Soudan, au Kenya notamment, comme il le raconte dans son livre, lui ont fait prendre conscience de l’importance de l’égalité hommes-femmes. « Un peu partout, des structures et des réseaux empêchent celles-ci de réaliser pleinement leur potentiel. Si cette situation est inacceptable sur le plan éthique, elle correspond aussi à un gigantesque gâchis. Tant que les hommes assiéront leur pouvoir et leur position au détriment de l’autre moitié de la population, l’économie s’appauvrira et la société en pâtira. Comme l’a dit le magnat et philanthrope Warren Buffett : “Donnez du pouvoir aux femmes et le reste suivra !” Je n’étais féministe qu’inconsciemment. Je suis devenu féministe en pleine conscience. »

 

Avec son épouse Annik : « Notre société, notre prospérité et notre économie ne peuvent affronter les tempêtes se profilant à l’horizon que si la place de la femme gagne du terrain. » ©Saskia Vanderstichele

Le réveil fut difficile, car il tranchait avec les pseudo-évidences qui l’habitaient. Aujourd’hui, il évoque « l’écart salarial, les plafonds de verre, la violence physique et sexuelle à l’égard des femmes. Les “manels”, ces panels constitués exclusivement d’hommes, dans lesquels je siégeais pour expliquer ma politique. Aux Nations unies, à la Banque mondiale, à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à l’Union européenne, je participais partout à des débats dirigés par des hommes, le rôle accordé aux femmes s’y bornant à poser des questions ou à formuler des commentaires. Les hommes y parlent des femmes, mais ne s’adressent pas à elles. » Cela paraît indécent de nos jours, et pourtant : qui pouvait penser qu’au XXIe siècle, en France, à l’Assemblée nationale, des politiques se moquent encore des femmes, comme on l’a récemment revu en télévision ? (2)

« Il faudra employer les grands moyens pour faire de ce siècle celui de la femme, le siècle qui fera disparaître pour de bon l’inégalité hommes-femmes », dit encore Alexander. « Ce n’est pas avec une année de la femme ici et là que nous y parviendrons. Encore moins avec une journée de la femme par an. Un effort constant dans les prochaines décennies sera nécessaire. Là se trouve le levier : dans le degré de participation des femmes à la prospérité économique et au bien-être social, dans le degré de liberté dont elles disposent quant à leurs choix et leur autonomie. Telle est la mission de tous les hommes qui se disent féministes, et dont je suis. »

 

Alexander De Croo et son épouse Annik Penders à domicile. ©Saskia Vanderstichele

La Belgique de 2030 et Steve Jobs

En attendant, il lui faut gérer la crise actuelle, qui fait tant de dégâts. Le Premier ministre a un atout : ce côté authentique qui le rend convaincant, parfois même attachant. L’homme est à l’aise partout, tant assis sur un bac de bières en train d’essayer de convaincre des pensionnés des bienfaits de sa politique (comme quand il était ministre des Pensions) qu’aux côtés de la reine Mathilde en Afrique, ou dans une salle face à un auditoire de 2 000 étudiants internationaux. Il s’exprime en anglais d’Oxford. Il est même parfois drôle et fait mouche. Son style : la spontanéité efficace.

Concernant la Belgique, qui semble de plus en plus fragile au fil du temps (et des élections), il martèle ainsi : « Les rapports entre francophones et néerlandophones ne sont pas aussi compliqués qu’on veut le faire croire. Les Flamands et les Wallons n’ont pas une langue en commun, mais pour le reste, ils ont tout. Et avec tous les Belges, nous pouvons faire des choses incroyables. La Belgique est un pays fédéral qui n’est pas encore mature. A l’image de la puberté, on peut passer à l’âge adulte ou rester rebelle. Notre objectif est de pousser la Belgique vers cet âge adulte. Je ne suis pas un nostalgique du pays unitaire. Il faudra régionaliser davantage certaines matières, et d’autres devront être mieux coordonnées au niveau fédéral. C’est clair. Mais les Belges aiment se critiquer : pour cela, ils sont les champions du monde. En 2030, la Belgique sera un pays qui fonctionne mieux, qui protège mieux et qui donne plus d’opportunités aux gens. La période que nous vivons nous fait redécouvrir notre vulnérabilité humaine. Nous nous croyions invincibles. On ne s’en sortira qu’ensemble. Pour soi-même et pour les autres. J’espère qu’on gardera cette mentalité. »

La vie est souvent la meilleure enseignante des valeurs auxquelles il faut s’attacher pour avancer, toujours y croire malgré les revers, rester prudent malgré les consécrations. Alexander De Croo aime ainsi rappeler le fameux « connecting the dots » cher à Steve Jobs, cette expression qui invite à « lier les points » pour donner du sens aux événements qui nous arrivent dans la vie. Au cours de ce discours resté célèbre (à Stanford, en 2005), ce grand capitaine d’industrie et visionnaire a ainsi commencé par raconter son destin d’enfant adopté, puis a parlé de son renvoi de l’université, avant d’en arriver à la création d’Apple, à son éviction et à la création de Next et de Pixar ; puis retour chez Apple, qu’il amène à son apogée. Steve Jobs a tiré une morale de tout cela : si chaque échec dans la vie peut sembler cruel et insensé, en regardant en arrière, trente ans plus tard, tout fait sens. Chaque échec permet de progresser. (3)

 

©Bernard Demoulin

« Je m’en imprègne régulièrement », dit Alexander De Croo. « Dans ma vie, j’ai fait des tas de choses qui semblaient complètement inutiles. Ce sont précisément ces “dots”. A un moment, ces choses deviennent utiles et font la différence. J’ai beaucoup utilisé le concept. Quand on étudie la trompette, on apprend à respirer avec son ventre, pas avec ses poumons. Quand j’ai commencé à faire de la politique, je n’ai pas eu vraiment de coaching, mais on m’avait dit : “Tu dois respirer avec le ventre, parce que ça calme.” Je ne le savais pas. Mais je l’avais appris. » C’est l’un des exemples de « connecting the dots ».

Et l’homme familial, l’homme de la terre de ses aïeuls, de rappeler : « Maman m’a transmis beaucoup et notamment la curiosité, le fait d’essayer plein de choses. J’ai donc fait le plein d’expériences qui pouvaient paraître inutiles. Mais que, finalement, je connecte. » La boucle est bouclée. Il en profite pour rajouter : « Je n’ai aucun mérite. Ma femme est plus intelligente que moi. »

Fidèle à son credo.

(1) « Le Siècle de la femme », éd. Luc Pire.
(2) « 2000-2020 : 20 ans d’images inoubliables », diffusé dernièrement sur France 2.
(3) spitchconsulting.com

« Je me sens proche d’un Emmanuel Macron »

Paris Match. Que gardez-vous de votre entrevue avec le président Macron à Paris le 1er décembre dernier ? Comment voyez-vous sa trajectoire ? A deux ans près, vous avez quasiment le même âge (45 ans pour lui, 43 ans pour Emmanuel Macron, NDLR). L’avenir, c’est donc la jeunesse au pouvoir ?
Alexander De Croo. Je me sens proche d’Emmanuel Macron. Nous sommes tous deux des hommes politiques animés par une grande ambition pour notre pays. Nous voyons l’innovation d’un bon œil, voulons insuffler une nouvelle dynamique et n’avons pas peur d’utiliser de nouvelles méthodes. Un autre point commun est notre regard ouvert sur l’international. Et puis, bien entendu, nous partageons une sorte de lien de parenté européen, puisque nous faisons partie du même groupe politique. L’âge n’est pas un critère. On peut être jeune et avoir des idées dépassées, et inversement. Je crois fermement en la force de la diversité. Et aussi en la diversité en termes d’âge. Plus une équipe sera diversifiée, meilleurs seront les résultats qu’on pourra mettre en œuvre dans le monde d’aujourd’hui.

Quel est votre modèle, politique et humain ?
Jacinda Andern (la Première ministre de Nouvelle-Zélande, NDLR). Bien que nous n’ayons pas toujours eu les mêmes idées politiques, j’admire l’authenticité avec laquelle elle est parvenue à guider son pays dans des circonstances pour le moins compliquées. Elle donne le sentiment de protéger la population. Dans le monde actuel, traversé par tant de changements, c’est une qualité extrêmement importante.

« Mon objectif est donner à un maximum de gens la possibilité d’avoir une vie heureuse. »

Paris Match. On vous sent sensible, très humain. Quelle est la dernière fois où vous avez pleuré et pourquoi ?
Quand j’étais plus jeune, je versais facilement une larme devant un film. Mais quand est-ce que j’ai vraiment pleuré pour la dernière fois ? Je ne m’en souviens pas. Par contre, je dois admettre que, ces derniers temps, je suis souvent ému. Par exemple lorsque j’ai été visiter les hôpitaux universitaires de Bruxelles et d’Anvers. J’ai pu voir des gens qui se battaient pour leur vie, mais aussi des soignants avec un engagement sans limite. Ça m’a fort touché. Pendant la période de Noël, j’ai aussi rendu visite aux volontaires de San Egidio qui, en ces temps difficiles à cause du coronavirus, ont essayé tant bien que mal d’offrir un Noël chaleureux aux sans-abri.

Les chevaux, une école de la vie…

Paris Match. Vous êtes très proche des chevaux. De ces trois citations, laquelle préférez-vous, et pourquoi : « L’air du paradis est celui qui souffle entre les oreilles d’un cheval » (proverbe arabe), « L’extérieur du cheval exerce une influence bénéfique sur l’intérieur de l’homme » (Winston Churchill), « Il n’y a pas de secrets aussi intimes que ceux d’un cavalier et de son cheval » (Robert S. Surtees) ?
La dernière. La relation entre un cavalier et son cheval est très particulière. L’équitation est un sport basé sur la confiance. Il n’y a jamais de place pour la brutalité ni la violence, c’est une relation d’entière confiance entre le cavalier et son cheval. Une confiance l’un envers l’autre qui s’apprend des deux côtés. Parfois, un événement inattendu vient l’entacher, comme l’ouverture soudaine d’une portière qui effraie l’animal. Dans ce cas, il faut restaurer la confiance, reconstruire. Un cheval n’obéit pas toujours au doigt et à l’œil. Vous apprenez ainsi à gérer l’ambiguïté et l’imprévisibilité. Et surtout, il faut constamment investir dans la relation. C’est donc une bonne école de la vie.

Paris Match. Quelle langue parliez-vous à la maison ?
C’était spécial. Au début, nous parlions le néerlandais. Parfois, entre eux, mes parents parlaient le français. Avec maman, encore maintenant, nous utilisons un mélange des deux. Souvent, nous commençons une phrase dans une langue et la finissons dans l’autre. En réalité, j’ai appris le français lors de vacances sportives en France. Dès l’âge de 7-8 ans jusqu’à 17-18 ans, j’ai fait des stages d’équitation, de kayak avec des Français, dans la Loire, en Dordogne et d’autres régions. Cela durait parfois trois semaines, moi seul Flamand avec de jeunes Parisiens. C’était quand même un peu difficile, ils se moquaient parfois un peu de moi et m’appelaient “le Flamand rose”. Mais c’était comme ça avec mes parents : “Tu commences quelque chose, tu le fais.” Point barre. Et il faut dire qu’après trois semaines, il m’arrivait de rêver en français. Evidemment, je revenais avec un vocabulaire et des expressions de jeunes, j’apprenais tout. Maman disait, en plaisantant : “On apprend une langue entre les draps. Tu dois avoir une petite copine française…” Ils m’ont aussi inscrit, ici, à l’école de musique. Je n’avais aucun talent musical. J’ai mis huit ans pour faire les cinq ans de solfège. Je voulais apprendre la guitare, mais on m’a imposé la trompette. Un désastre. »

Famille je vous aime

Il est aussi naturel que l’endroit où il vit : un petit village de la commune de Brakel, situé dans la vraie plaine flamande, où la première sortie d’autoroute est à 30 kilomètres. Son père, l’emblématique Herman De Croo, a toujours voulu conserver le caractère campagnard de l’endroit. Et Alexander a hérité des mêmes valeurs familiales que son aïeul. Sa maison est d’ailleurs située entre celle de ses parents et de ses grands-parents, une vieille ferme où ils vivaient avant de décéder. Aujourd’hui y demeure une tante revenue du Congo. Alexander habite une belle demeure épurée, très design, entourée de plusieurs prairies où paissent quelques dizaines de moutons bruns et blancs. Un paysage bucolique où il aime se retrouver avec son épouse Annik et leurs deux fils, Tobias (12 ans) et Gabriël (9 ans). Malgré son statut de Premier ministre, son fil Facebook témoigne toujours de ce bonheur familial. On l’y voit aussi faire du sport avec ses fils, du vélo notamment. « Mens sana in corpore sano » (un esprit sain dans un corps sain) : voilà une citation qui lui convient à merveille, lui qui pratique également le jogging et la natation. Logique : il aime nager à contre-courant.

« Les femmes guident ma vie »

Alexander De Croo est marié à Annik Penders, une femme extrêmement brillante, directrice et associée du Boston Consulting Group, un cabinet international de conseils en stratégie considéré comme l’un des trois plus prestigieux au monde. Ingénieur commercial formé à la VUB, il y entre en 1999. C’est là qu’il rencontre sa future épouse. « Lorsque notre premier fils est né, je travaillais à la maison. A ce moment-là, la carrière de mon épouse était au premier rang. Maintenant, c’est inversé. Ça peut encore changer. Elle a été beaucoup plus vite que moi. Elle travaille dans un monde très masculin et je suis très fier de son ascension. Je serais incapable de réaliser ce qu’elle fait aujourd’hui. »

Des réflexions, des expériences qui ont nourri la face cachée de l’homme : le féminisme qui l’anime. Il y a deux ans, il a publié un ouvrage, « Le Siècle des femmes », où, très convaincant, il explique son engagement. « Toute ma vie, j’ai été entouré de femmes à poigne », écrit-il notamment. « Ma mère a étudié le droit dans les années 1950. Elle s’est spécialisée dans la pratique du droit du divorce. Difficile de se le figurer aujourd’hui, mais à l’époque, les divorces formaient l’exception dans la Flandre des campagnes, où plongent mes racines. Souvent, ma mère constatait combien les femmes se trouvaient emprisonnées dans leur mariage. Des femmes humiliées, battues ou menacées, mais dont les finances ne leur permettaient pas de quitter leur mari. Des femmes à qui ma mère répétait donc qu’elles devaient trouver un emploi pour gagner leur indépendance financière, se libérer de leur mari et embrasser enfin leur propre destin. Cette attitude lui valut maintes critiques. Il arriva qu’un juge l’admoneste, lui demandant de ne plus encourager les femmes à divorcer. Manifestement, une avocate qui encourageait les femmes à conquérir leur indépendance, ça faisait désordre. »

 

Entre les deux statues de femmes qui constituent le bronze de Nat Neujean intitulé « L’Ame sentinelle », devant la tour des Finances à Bruxelles : « Il faudra employer les grands moyens pour faire de ce siècle celui de la femme. » ©DR
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