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« Les militaires birmans n’ont jamais eu l’intention de céder le pouvoir à Aung San Suu Kyi »

Aung San Suu Kyi

Des soldats montent la garde sur une route bloquée menant au parlement du Myanmar à Naypyidaw le 1er février 2021, après que les militaires aient arrêté la dirigeante de facto du pays, Aung San Suu Kyi, et le président du pays lors d'un coup d'État. | © STR / AFP.

Politique

Journaliste, écrivain, spécialiste de la Birmanie, Sophie Ansel a répondu à nos questions après le coup d’Etat militaire et l’arrestation d’Aung San Suu Kyi.

D’après un article Paris Match France de Yannick Vely

Paris Match. Ce coup d’Etat est-il une surprise, compte tenu du résultat des dernières élections et de la tension grandissante entre l’armée et le parti d’Aung Saan Suu Kyi ? 
Sophie Ansel. Une vague de spéculations depuis une semaine avait fait état d‘un possible coup d’état militaire contre le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi avec notamment la présence accrue de militaires dans les lieux stratégiques des grandes villes et la tenue de manifestations pro-militaires. Les tensions sont latentes avec l’armée depuis les élections de novembre qui ont vu une victoire écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie  (NLD) face aux militaires, avec 396 sièges pour la NLD contre 33 pour les militaires offrant à Aung San Suu Kyi et la NLD le mandat le plus important depuis l’indépendance. Le général Min Aung Hlaing justifie aujourd’hui son coup d’état en accusant le gouvernement de ne pas donner suite aux accusations de fraude électorale lors des dernières élections de novembre et à l’incapacité du gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi à reporter les élections en pleine crise du Coronavirus.

En réalité, le processus démocratique n’a jamais réellement eu lieu concrètement (le traitement des minorités en est le premier indicateur) et ce coup d’état ne fait que confirmer l’intention des militaires de ne pas céder le pouvoir. Depuis 2010, une nouvelle stratégie est mise en place par les militaires pour garder le pouvoir économique, politique et militaire en déguisant leurs opérations en processus démocratique. Les militaires birmans ont utilisé Aung San Suu Kyi en 2010-2011 pour permettre une ouverture des échanges internationaux (jusque-là la Birmanie vivait sous boycott) et, en échange, offrir quelques signes d’ouvertures démocratiques sous la forme de libération de prisonniers politiques (parmi lesquels des moines racistes comme Wirathu qui ont participé à alimenter la haine et la peur irraisonnée envers des minorités inoffensives et violemment persécutées comme les Rohingyas). Les militaires ont alimenté la haine et la peur contre l’ennemi fabriqué «Rohingya», leur permettant de distraire le peuple, faire oublier 50 ans de persécutions dont ils ont été coupables, d’assoir leur pouvoir et «rassurer» la population sur la présence militaire protégeant la religion bouddhiste dans le pays. Aung San Suu Kyi a été mise sur le devant de la scène internationale pour valider les actions des militaires, à la fois sur les opérations de nettoyage ethnique des Rohingyas et pour continuer à assurer la mise en place d’échanges internationaux sans encombre. Aujourd’hui, avec ce coup d’état, les militaires birmans réaffirment qu’ils n’ont jamais eu l’intention de céder le pouvoir à Aung Sann Suu Kyi ou à quiconque.

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Aung San Suu Kyi n’est pas la seule figure à avoir été arrêtée

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L’aura d’Aung San Suu Kyi a pâli avec la répression de la minorité des Rohyingas. Est-elle encore une interlocutrice crédible sur la scène internationale ? Pensez-vous qu’il y aura une mobilisation aussi importante que par le passé pour exiger sa libération ? 
Prix Nobel de la Paix en 1991, Aung San Suu Kyi fut une figure et un symbole représentant l’espoir, la liberté et la démocratie jusqu’en 2011 en Birmanie. La tragédie des Rohingyas qui a éclaté dès 2012 fut sa première véritable opportunité pour défendre les vraies valeurs et principes de la démocratie dans son pays. Elle a clairement tourné le dos à ces valeurs et à une population très lourdement persécutée pendant la dictature. Elle a pris le parti des oppresseurs au point de se présenter à la cour internationale de justice de La Haye afin de nier le génocide dont son pays est accusé et de soutenir les décisions et opérations militaires qui ont couté la vie à un nombre incalculable aujourd’hui de Rohingyas dont la majorité des survivants ont fui au Bangladesh. Aung San Suu Kyi s’est montrée méprisante envers les minorités persécutées mais aussi envers ceux qui l’ont défendue à travers le monde. Donc effectivement sa crédibilité et son aura en ont pris un coup et la plupart des défenseurs des droits humains se sont désolidarisés de sa personne.

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Maintenant il y a et il y aura mobilisation. Aung San Suu Kyi est déjà soutenue par une grande partie de la population de la majorité bamar en Birmanie et à l’international. Aung San Suu Kyi n’est pas la seule figure à avoir été arrêtée et la mobilisation de la communauté internationale se fait d’ores et déjà pour l’ensemble des défenseurs des droits humains en Birmanie qui sont aujourd’hui arrêtés. La mobilisation se fera pour le principe et l’idée de la démocratie qui, si elle n’existe pas encore, reste l’espoir de tout un peuple. La mobilisation se fera donc pour le maintien du processus démocratique mais la force du symbole Aung San Suu Kyi qui équivalait à Nelson Mandela par le passé n’existe plus.

Les moines bouddhistes avaient protesté contre son assignation à résidence en 2007. Pensez-vous qu’ils puissent obtenir sa libération et surtout se mobiliseront-ils cette fois-ci ?
Tous les hommes bouddhistes de Birmanie sont moines au moins une fois dans leur vie en Birmanie. C’est dans les us et coutumes du pays. C’est presque une obligation pour tout homme birman bouddhiste. On compte environ 500 000 moines en Birmanie et ces moines ne sont pas les mêmes d’année en année. Les militaires de la majorité ont été, sont ou seront moines. Les démocrates et les civils sont également moines avant de reprendre leur combat démocratique.

Aung San Suu Kyi est profondément bouddhiste. Elle a toujours défendu la religion bouddhiste en Birmanie et il y a une proximité entre le parti d’Aung San Suu Kyi, la NLD et le bouddhisme. Le parti d’Aung San Suu Kyi contient des moines. Rien ou presque n’oppose Aung San Suu Kyi aux moines. Les seuls moines qui se sont clairement opposés à Aung San Suu Kyi furent des moines comme le tristement célèbre Wirathu qui n’a eu de cesse d’alimenter un récit anti Rohingya ou anti Aung San Suu Kyi. Donc oui certainement une partie des moines se mobiliseront pour Aung San Suu Kyi et tous les membres du gouvernement ou défenseurs de droits humains ou de liberté qui ont été arrêtés.

Maintenant il y a aussi eu un proximité de certains moines et les militaires, surtout suite aux manifestations de 2007. Le grand conseil des moines birmans, Sangha Maha Nayaka, fut une vitrine pour mieux maitriser les centaines de milliers de moines du pays. Depuis 2007, le régime a tenté de renforcer son contrôle sur la communauté monastique. Par l’oppression directe d’abord, comme on l’a vu en 2007. Mais aussi par un resserrement des relations avec la hiérarchie religieuse. Le régime a «courtisé les grands moines». Les militaires versent des sommes colossales pour l’entretien des pagodes et des monastères. Courtisé par le pouvoir, à la fois par la NLD et les militaires, face aux tensions dues aux élections, la Sangha Maha Nayaka a appelé à des discussions et des négociations. D’autres moines se sont à la fois désolidarisés d’Aung San Suu Kyi et des militaires en protestation aux massacres sur les Rohingyas. Je pense donc que des moines agiront mais que nous n’atteindrons pas les mobilisations de 2007. Et au sein de la communauté monastique, il y aura de nombreuses divergences.

Sophie Ansel est l’auteur de D’abord ils ont effacé notre nom – un Rohingya parle, aux éditions La Martinière (2018) co-écrit avec Habiburahman.

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