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François Gemenne : « Le Trumpisme ? Nous ne sommes pas du tout à l’abri d’un basculement en Europe »

Le monde va-t-il tourner le dos au Trumpisme ? Rien n'est moins sûr nous explique le professeur Gemenne... | © Michel Tonneau et Belga

Politique

Politologue, François Gemenne est spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et des migrations. Il enseigne notamment à Sciences Po Paris et à l’ULB. Il est également chercheur qualifié FNRS à l’ULiège où il dirige l’Observatoire Hugo. Paris Match Belgique l’a convié à tirer les enseignements de l’élection présidentielle américaine. 

Donald Trump est parti. Pensez-vous que ce qu’on appelle le trumpisme puisse lui survivre ? Ce mouvement est-il plus grand que lui et, le cas échéant, va-t-il le dépasser ?

Donald Trump n’est qu’un catalyseur. Il n’est ni l’initiateur, ni le propriétaire de ce mouvement. D’ailleurs, on a tort de l’appeler trumpisme, car il ne s’agit pas d’une spécificité nord-américaine, ni d’un accident de l’Histoire. Nous nous trouvons en réalité face à un mouvement beaucoup plus profond qui traverse toutes les démocraties occidentales pour le moment. Il englobe une part importante, sinon croissante, de l’électorat qui ne se sent plus représentée dans les institutions démocratiques. De ce fait, cette masse considérable de gens a tendance à dénigrer l’institution politique, à remettre en question le système des partis, le résultat d’une élection et, d’une manière générale, le fonctionnement de la démocratie. Mais ce n’est pas tout. Ces personnes vont également se dresser contre les institutions scientifiques. C’est ainsi qu’on voit fleurir les thèses complotistes au sujet de la pandémie de Covid-19, du vaccin, du climat, etc. Les médias sont eux aussi fustigés dès lors qu’ils sont perçus comme une institution de l’establishment. Bref, en définissant tout cela comme du trumpisme et en l’associant uniquement à Donald Trump, on est enclin à n’y voir qu’un particularisme américain et on ne perçoit pas ce qui constitue un danger qui guette tout autant les démocraties européennes.

Ceci pose la question de la nature profonde de ce mouvement : s’agit-il d’un fascisme, comme le suggère l’historien américain Robert Paxton, ou d’une espèce de berlusconisme à la puissance américaine ?

Je pense qu’il y a sans doute un mélange des deux. S’agissant du berlusconisme, il y a des points communs. Silvio Berlusconi, comme Donald Trump, s’est lancé en politique pour échapper à des procès judiciaires. Il a également utilisé la politique a des fins d’enrichissement personnel. Milliardaires l’un et l’autre, ils ont tous deux fait croire aux électeurs qu’il est possible de gérer l’Etat comme on gère une entreprise. Ils se sont l’un comme l’autre présentés comme des candidats anti-système, alors qu’ils y étaient jusqu’au cou, au point même d’en être des incarnations. Beaucoup de points communs entre les deux donc, mais Trump est tout de même allé au-delà du berlusconisme. Je parle de sa remise en cause des institutions démocratiques, de la désignation de ses adversaires politiques comme des ennemis à abattre – rappelons que certains insurgés du Capitole avaient des armes et prévoyaient de kidnapper des sénateurs -, ou encore de ses discours aux accents fascistes à certains moments. Mais est-ce que ça suffit pour le qualifier de fasciste en tant que tel ? Je ne suis pas sûr, dès lors qu’il en est resté au stade de la posture et de certaines actions qui, fort heureusement, n’ont pas eu trop de conséquences même si je ne veux pas minimiser les cinq morts du Capitole. A vrai dire, je pense que c’est de poujadisme qu’il convient de parler à l’endroit de Trump. Il faut se souvenir, même si son odyssée politique est un peu oubliée aujourd’hui, que Pierre Poujade (Ndlr. Homme politique et syndicaliste français, adversaire dans les années cinquante du parlementarisme sous la IVe République) s’est construit suivant une logique de rejet du système, en capitalisant sur le ressentiment exprimé par son électorat à l’époque. Ça l’a finalement conduit à verser complètement dans l’extrême droite à la fin de sa carrière. Il a entraîné à sa suite ses sympathisants qui n’appartenaient pas forcément à l’ultra droite, mais qui se sont laissés séduire par une rhétorique qui jouait sur les ressorts très actuels que sont la colère et la peur.

N’est-ce pas également une erreur d’appréciation de vouloir réduire ce mouvement de fond à une affaire de suprémacistes blancs, de conspirationnistes et de fanatiques ?

Absolument. Il y a certes parmi les partisans de Donald Trump des individus de ce genre, c’est indéniable. Mais il y a aussi des gens qui se sentent complètement en marge du système. D’autres qui viennent des milieux d’affaires et qui ont cru un temps que son arrivée à la Maison Blanche serait une bonne chose pour l’économie américaine. Vous avez des électeurs farouchement anti-Démocrates et d’autres encore qui sont de fidèles Républicains, lesquels ont soutenu Trump tout simplement parce qu’il était le candidat désigné de leur parti. Bref, tout un agrégat de profils. C’est précisément pour cette raison qu’il est parvenu à se faire élire, en réussissant à agréger des électorats relativement divers, qui n’étaient ni seulement des zozos, ni uniquement des fanatiques. Le problème, c’est que dans les analyses qui sont faites à présent, chacun voit midi à sa porte. Ceux qui dénoncent la mainmise des militants néonazis soulignent leur importance, d’autres qui veulent minimiser la gravité de ce qui s’est produit au Capitole, y voient l’oeuvre de désaxés et ainsi de suite. En France comme en Belgique, la même erreur d’appréciation a été commise avec le mouvement des gilets jaunes qui a, lui aussi, été le réceptacle d’énormément de colère. Ceux qui voulaient le décrédibiliser y voyait une manifestation de l’extrême droite car, de fait, certains de ses leaders avait partie liée avec elle ; d’autres y voyaient un mouvement d’abrutis puisqu’il est vrai, même si je caricature volontairement, que certains gilets jaunes ont pu donner le sentiment d’être là simplement pour faire un barbecue sur un rond-point. Néanmoins, ce mouvement exprimait bel et bien une profonde désillusion. De la même manière, je pense que ce qu’on nomme le «trumpisme», avec toutes les réserves que j’ai émises, c’est aussi l’expression à la fois d’une grande désillusion vis-à-vis des institutions et d’un immense ressentiment.

Trump a récolté les suffrages de plus de 70 millions d’Américains. Ce ne sont pas tous des suprémacistes, des cinglés ou des fanatiques religieux

 

Concrètement, une très grande partie des électeurs de Trump, ce sont les classes populaires blanches abandonnées depuis des années dans une situation de déshérence économique et sociale, les laissés-pour-compte de la « Rust Bell » (la ceinture de rouille du nord-est désindustrialisé des Etats-Unis), les victimes de la crise des subprimes qui ont vu les financiers de Wall Street s’en sortir sans la moindre sanction, les perdants de la dérive inégalitaire en faveur des plus riches, etc. Bref, il n’y a pas que « salauds » qui ont voté Trump.

Je vous rejoins tout à fait. N’oublions pas que si Trump a perdu le vote populaire, il n’en pas moins récolté les suffrages de plus de 70 millions d’Américains. Et ces gens ne sont pas tous des suprémacistes, des cinglés ou des fanatiques religieux, loin de là. Mais il n’empêche, ces dizaines de millions d’électeurs ont estimé que le fait que Donald Trump soit un président raciste, misogyne, homophobe, manipulateur, menteur et j’en passe, ne constituait pas un obstacle suffisant pour les empêcher de voter pour lui. En d’autres termes, toute une série de griefs qui pour des gens comme vous et moi, j’imagine, disqualifieraient immédiatement tout candidat à une fonction politique, n’a pas inspiré de répulsion à au moins 70 millions d’électeurs.

Davantage que dans l’activisme d’un noyau dur d’extrémistes, le danger pour la démocratie ne réside-t-il pas justement dans le fait que cette masse de « braves gens » soient prêts à élire et à réélire quelqu’un comme Donald Trump ?

Très certainement, oui. Je crois profondément que la menace tient dans une sorte d’effacement progressif des barrières qui devraient rendre – nonobstant nos opinions, que l’on soit de droite ou de gauche – un candidat politique inéligible. Prenons le cas de François Fillon en France, par exemple. Je connais beaucoup de collègues, pour certains des amis, qui sont des électeurs de la droite traditionnelle lesquels, sans nécessairement partager toutes les options politiques de Fillon, étaient prêts à voter pour lui simplement parce qu’il était le candidat désigné par la primaire de leur parti. Mais lorsque le scandale a éclaté, tous ces gens qui s’apprêtaient à lui accorder leur suffrage par fidélité, se sont affranchis de leur vote. Certes, ils se faisaient une obligation d’être loyal au parti LR, mais dès l’instant où leur candidat s’est retrouvé compromis dans l’affaire que l’on sait, il est devenu inéligible pour eux. Or, les succès électoraux de Trump montrent que loin de l’entacher, les scandales de sa présidence l’ont au contraire renforcé. Plus il apparaissait comme raciste, sexiste, complotiste, vindicatif, etc., plus il gagnait des électeurs. Un ensemble de traits que nous voyions en tant qu’élites européennes comme des motifs de décrédibilisation, étaient en réalité des arguments de campagne pour Trump. Et c’est ça qui doit nous inquiéter.

 

©Photo by ALEX EDELMAN / AFP

Est-ce proprement américain ? On pourrait se dire que l’histoire des Etats-Unis est singulière, que sa société est particulièrement fragmentée, tandis qu’en Europe la cohésion sociale est plus forte et nous met donc à l’abri de ce poujadisme. On voit pourtant apparaître un peu partout des leaders politiques « trumpiens ».

Je le redis : ce serait une grave erreur de considérer qu’il s’agit-là d’un particularisme américain. Sans doute, aux Etats-Unis, ce phénomène se manifeste-t-il de manière plus immédiate et plus exacerbée en raison du régime bipartisan qui a tendance à cliver la société. Mais comme vous le soulignez, on voit arriver ce type de figure dans la politique européenne. Du reste, je crois que le clivage aux Etats-Unis n’est pas tant entre Démocrates et Républicains, qu’entre gens qui reconnaissent la légitimité des institutions démocratiques et ceux, désabusés, pour qui elles sont irrémédiablement discréditées. Cette fracture, nous l’avons aussi en Europe.

Les médias sociaux et les géants du numérique participent-ils de cette montée en puissance du mouvement de défiance vis-à-vis des élites et des institutions ? Plus précisément, jouent-ils un simple rôle d’accélérateur du phénomène ou contribuent-ils activement à la désinformation qui minent la démocratie ?

Ils sont sans nulle doute une caisse de résonance importante, un vecteur d’accélération du phénomène, mais il ne faudrait pas croire qu’ils l’ont créé. Cette défiance n’est pas le produit des médias sociaux. Ce qui se passe, c’est qu’une série de personnes qui se sentent isolés dans leur ressentiment, trouvent sur les réseaux sociaux des relais au travers d’autres qui vivent la même situation et partagent les mêmes convictions. Dès lors, ils peuvent se fédérer et avoir l’impression d’appartenir à un mouvement. Les réseaux sociaux produisent ce qu’on appelle en anglais l’«empowerment», c’est-à-dire le sentiment de faire partie d’un groupe et de se sentir plus puissant que ce que l’on est. Quelque part, c’est relativement bon pour la démocratie que des personnes isolées les unes des autres, puissent tout à coup se rassembler sur une plateforme commune. Le fait est qu’elles peuvent très bien se regrouper derrière des initiatives antidémocratiques, c’est vrai. Mais il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux ont aussi permis l’éclatement du printemps arabe et des révolutions contre des dictateurs. Par le même phénomène, des gens qui étaient animés par la colère et la frustration, ont pu se mobiliser de façon horizontale plutôt que verticale. Cette horizontalité de l’action politique lui permet d’échapper au contrôle des partis ou des corps intermédiaires.

Face à la fragmentation de la vie démocratique chez nous, c’est-à-dire en Belgique et ailleurs en Europe, face aux replis identitaires qui s’affirment de plus en plus, face à la montée en puissance des « populistes » qui surfent sur les rancoeurs d’une partie grandissante de la population, que peut-on faire ?

Je n’ai pas de recettes miracles, mais je pense en tout cas que ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est essayer de décrédibiliser ce mouvement en le réduisant à une bande d’idiots qui ne comprennent rien à rien. Il est parfaitement inutile de dire à tous ces désenchantés, vous avez tort, vous vous trompez, etc. En revanche, il y a de vraies questions que doivent se poser les élites politique, intellectuelle et médiatique, par rapport à l’image qu’elles renvoient. Image souvent teintée d’arrogance et de mépris. C’est pour cette raison que je suis si sensible à la problématique des scandales financiers. Je considère que c’est une vraie menace pour les démocraties, justement parce que ceux que ces affaires entachent, projettent l’image d’une caste méprisante qui s’affranchit des règles ou qui bénéficie de règles taillées sur mesure pour elle. Selon moi, la méthode la plus efficace consiste à opposer à ce mouvement, un véritable projet politique dans lequel les citoyens peuvent se retrouver. Si les gens ne se sentent plus représentés aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont la conviction qu’une certaine élite dirigeante s’emploie à maintenir une situation de statu quo dans laquelle elle est gagnante tandis qu’eux sont les grands perdants. Il faut pouvoir proposer un grand narratif politique qui puisse entraîner les gens de manière proactive. L’extrême droite y parvient, mais sur mode défensif, en promettant un retour à une situation d’avant, à un passé fantasmé et mâtiné de pureté nationale qui, en réalité, n’a jamais existé. La difficulté des démocrates, c’est qu’ils ne sont plus en mesure de se remettre en mouvement sur la base d’un grand idéal mobilisateur. Ils donnent au contraire l’impression d’être devenus des boutiquiers qui se contentent de tirer profit de l’acquis de la démocratie. Cependant, comme cet acquis est profondément inéquitable et, au demeurant, perçu comme injuste par beaucoup, il nourrit le ressentiment.

Il y a de vraies questions que doivent se poser les élites politiques, intellectuelles et médiatiques, par rapport à l’image qu’elles renvoient. Image souvent teintée d’arrogance et de mépris

 

 

Faute de parvenir à offrir ce projet mobilisateur, doit-on s’inquiéter sérieusement pour l’avenir de nos démocraties que l’on sait mortelles ? On se rassure souvent en se disant que les extrémistes ne feront jamais le plein de voix qui leur permettrait de faire basculer nos régimes. Est-ce de l’aveuglement ?

Cette logique rassuriste me paraît extrêmement dangereuse. Au lendemain de l’élection de Joe Biden, toute la presse, en Belgique et plus largement en Europe, a titré sur le thème « la démocratie a gagné ». C’est une manière de se rassurer quant à la solidité de nos institutions. Mais cela tend à nous faire oublier que nous sommes passés malgré tout à deux doigts d’un putsch, à deux doigts d’avoir des membres du Congrès violentés, voire kidnappés ou tués, et qui nous empêche de voir combien la démocratie est fragile. C’est d’ailleurs ce que je retiens de la séquence américaine : une grande inquiétude et une grande tristesse par rapport à l’état de nos démocraties. Nous ne sommes pas du tout à l’abri d’un basculement.

Est-ce que Joe Biden est à la hauteur du défi ? Va-t-il pouvoir réconcilier l’Amérique avec elle-même et, parallèlement, avec l’Europe ? N’y a-t-il pas beaucoup de naïveté chez les responsables européens qui lui adressent des louanges ? Certes, le nouveau président leur donne des gages, mais n’est-on pas en train d’attendre l’homme providentiel qui ne viendra pas ?

C’est un biais terrible des régimes présidentiels : attendre l’homme providentiel. Emmanuel Macron, notamment, a très bien joué cette carte en France. Pour le moment, Joe Biden donne une série de gages symboliques, certes importants, mais sa difficulté principale va résider dans la gestion d’une double crise sanitaire et économique, ce qui va monopoliser une grande partie de son mandat en sachant qu’il n’en fera vraisemblablement qu’un seul. Dans le même temps, il va devoir s’atteler à pacifier ou à normaliser la démocratie américaine en composant avec les Républicains. Pour y parvenir, il a des atouts, car c’est ce qui l’a occupé durant toute sa carrière, il compte d’ailleurs beaucoup d’amis dans le camp adverse. En tout état de cause, ça ne peut pas constituer un programme politique suffisant pour le nouveau locataire de la Maison Blanche. Le grand problème de la démocratie américaine, c’est que les présidents sont inscrits dans un cycle infernal qui consiste pour chacun d’eux à défaire ce que le précédent a fait. Trump a défait ce qu’a accompli Obama. Biden va maintenant s’atteler à défaire ce qu’a réalisé Trump. Cette logique d’opposition en deux camps qui défont à tour de rôle ce que l’autre a achevé plutôt que de s’appuyer dessus, débouche sur une démocratie de camp retranché. C’est catastrophique dans la mesure où on avance plus. C’est ça, en partie, qui nourrit le ressentiment dont nous parlons depuis le début de cet entretien. L’impression qu’ont les citoyens américains que rien ne change et que leur pays fait du surplace. Dans une démocratie en alternance comme celle des Etats-Unis, même si chaque administration apporte bien sûr son orientation propre, le nouveau président doit pouvoir prendre appui sur le travail de son prédécesseur de façon à pouvoir continuer d’avancer. Il doit exister une trajectoire, celle d’un destin commun qui rassemble au-delà des directions données par chaque présidence mais qui, dans tous les cas, permet d’aller de l’avant ensemble. Biden hérite d’une démocratie qui patine. Le challenge pour lui, c’est donc de trouver le moyen de sortir de cet immobilisme.

 

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