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Bénédicte Linard : « À Barcelone, des chercheurs ont évalué le potentiel de contagion du public lors de spectacles. Nous voulons en savoir davantage »

Bénédicte Linard : « À Barcelone, des chercheurs ont évalué le potentiel de contagion du public lors de spectacles. Nous voulons en savoir davantage »

Bénédicte Linard s'entretient avec la troupe qui incarne "Les Enivrés" lors de la captation vidéo de la pièce. "Il n’y a pas de vrai statut d’artiste en Belgique. Aujourd’hui, on ne tient pas compte de la part invisible de la création ni de la spécificité de l’intermittence. Il est important de redessiner ces fondations solides pour le monde culturel. C’est un chantier de réflexion qui impose de redéfinir les métiers." | © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Politique

La pièce « Les Enivrés » s’inscrit dans la série de captations théâtrales diffusées gratuitement sur Auvio et d’autres plateformes. Lors de l’enregistrement du spectacle, Bénédicte Linard, ministre de la Culture, nous donne son regard sur le « printemps culturel » et « l’été musical » qu’elle espère et évoque dans la foulée le statut d’artiste et la vaccination.

Ces spectacles filmés constituent un pan important et novateur de la politique d’accès à la culture promue par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce dernier a adopté en novembre un arrêté finançant la captation d’une cinquantaine de spectacles, de concerts et de visites virtuelles de musées. Un montant d’1,6 millions a été dégagé à cet effet sur le fonds d’urgence, à l’initiative de Bénédicte Linard, ministre de la Culture et des Médias. En décembre, un budget de 275 000 euros était aussi accordée par le gouvernement de la Fédération au réseau des médias de proximité afin de financer la captation de spectacles d’artistes locaux. Une initiative qui permet à la fois de « préserver l’emploi artistique et d’assurer une existence médiatique à ces créations », rappelle la ministre.

La plateforme Auvio compte plus de 3,6 millions d’abonnés. Dont 41% ont entre 25 et 44 ans. En gros, souligne Axelle Pollet, responsable presse à la RTBF, « tous les mois, c’est un tiers de la population belge francophone qui y est connectée à Auvio dont 32% des jeunes adultes. »

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En amont de cette captation théâtrale, vous nous avez dit être « très impatiente de découvrir l’envers du décor ». Vous soulignez la variété de l’offre théâtrale ainsi proposée en vidéo.
Bénédicte Linard. Cette diversité permet de garantir l’accès de la culture au public dans le contexte compliqué que l’on sait. Quand le public ne peut se déplacer pour aller à la culture, celle-ci vient vers lui via ces plateformes.

Dans cette palette large de spectacles, qu’avez-vous retenu en particulier ?
J’ai notamment adoré « Misery », basé sur le roman de Stephen King. J’ai été interpellée car j’avais été marquée par le film à l’époque et je le connaissais donc l’œuvre dans un autre contexte. J’ai été ravie de la découvrir sur les planches via Auvio. Je suis impatiente aussi de découvrir un enregistrement de concert.

Cette formule permet aussi de toucher de nouveaux publics.
Absolument. Je garde néanmoins en tête que cette option numérique reste un outil de diffusion mais ne remplacera évidemment jamais cette aventure culturelle in situ : le plaisir d’un spectacle vivant et le contact direct avec les artistes.

Les enregistrements de spectacles en vidéo imposent naturellement l’usage de nouvelles techniques, ce qui permet par ailleurs un enrichissement professionnel de la sphère théâtrale.
C’est le deuxième aspect clé : le soutien aux pros de la culture, artistes et techniciens, tant à la RTBF qu’au sein des télés locales. Tous font appel à des pigistes et techniciens qui vont travailler en-dehors de leurs sphères de compétences ou techniques habituelles. Ces sommes que nous avons dégagées – 1 millions 600 000 euros pour les captations RTBF et 275 000 euros pour les télés locales, sont importantes dans cette perspective de soutien à l’emploi.

Captation théâtrale pour Auvio de la pièce « Les Enivrés » d’Ivan Viripaev, avec les contraintes que cela engendre, « entre théâtre et cinéma ». Création à Bruxelles, sur une traduction française du texte russe par Tania Moguilevskaia & Gilles Morel. Mise en scène Sarah Siré. Scénographie : Aline Breucker. Un spectacle de Violetta Production & Pola Asbl. © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Quelles sont les forces que l’on trouve dans cette mixité de techniques, dans le « croisement » de métiers de la scène et de l’audiovisuel ? Est-il déjà question, à terme, d’une réflexion sur l’avenir de ces métiers de la culture, et sur les filières de la formation qu’il faudrait recommander ou privilégier ?
Aujourd’hui, il est crucial de travailler à la diffusion. Mais cette réflexion que vous évoquez pourrait en effet avoir sa place plus tard. Dans le rapport que nous avons mis en place, Un futur pour la culture, nous jetons les bases d’une réflexion sur le redéploiement du monde culturel. On peut toujours améliorer la formation des uns et autres.

Pour les théâtres, le scénario le plus noir, on l’a évité. La Fédération Wallonie-Bruxelles a investi beaucoup d’argent pour soutenir le secteur et garder la tête hors de l’eau. Je n’ai pas connaissance d’institutions qui fermeraient directement à cause de la crise du Coronavirus.

Le statut d’artiste, dossier douloureux et qui fait quasi figure d’ancêtre en Belgique, fait partie aussi, rappelez-vous, des priorités dans ce travail d’évaluation.
Par rapport à la diversité de statut des personnes qui vivent de la culture il y a une incompréhension de la réalité. Il faut d’abord simplifier les choses dans la définition du statut d’artiste. Il n’y a pas de vrai statut d’artiste en Belgique. Aujourd’hui, on ne tient pas compte de la part invisible de la création ni de la spécificité de l’intermittence. Il est important de redessiner ces fondations solides pour le monde culturel. C’est un chantier de réflexion qui impose de redéfinir les métiers. Depuis le 1er janvier je préside la conférence interministérielle. Le statut d’artiste est l’un des premiers sujets que nous avons débattus ce jeudi 4 février. Une autre question portant bien sûr sur les mesures à prendre en termes de reprise, sur le déconfinement.

Certains théâtres, plus modestes, ou ne bénéficiant pas au départ de subventions, vont-ils mettre la clé sous le paillasson?
Si on veut éviter que la culture sorte perdante de cette crise, les politiques ont bien sûr un rôle à jouer. Pour les théâtres, le scénario le plus noir, on l’a évité. La Fédération Wallonie-Bruxelles a investi beaucoup d’argent pour soutenir le secteur et garder la tête hors de l’eau. Je n’ai pas connaissance d’institutions qui fermeraient directement à cause de la crise du Coronavirus. On a élargi le champs pour apporter un soutien aussi à des structures qui n’étaient pas subsidiées en temps normal. Nous l’avons fait en complémentarité avec d’autres niveaux de pouvoir (l’événementiel par exemple ne dépend pas de la Fédération). Nous avons créé aussi une cellule de veille : toute structure en risque de faillite peut se signaler. On analyse chaque cas. Il n’y a a priori aucune structure, à ma connaissance, qui ait dû fermer ses portes. Celles qui sont en situation plus compliquée sont les infrastructures qui dépendent parfois de recettes autres que la culture : des lieux dont le financement essentiel dépendait par exemple de fêtes de mariage etc, qui relèvent d’autres compétences. Mais sur le volet culturel de ces structures, nous avons assumé notre part.

L’expérience que nous avons nous permet déjà d’envisager comment prévoir ce printemps culturel de même qu’un été musical. Si la situation sanitaire se maintient, le printemps culturel devrait voir le jour incessamment. On essaie de voir avec les représentants des festivals comment des activités pourraient avoir lieu cet été.

S’il peut être délicat de comparer les actions nationales et locales aux stratégies en cours dans d’autres pays, y a-t-il néanmoins, en Europe notamment, des initiatives qui pourraient inspirer la Belgique ?
Nos équipes sont très attentives à une étude universitaire menée à Barcelone. Les chercheurs y ont évalué le potentiel de contagion du public lors de concerts et plus largement de spectacles. Nous voulons en savoir davantage. La Fédération Wallonie-Bruxelles a une expérience. Il est important qu’elle soit complétée par un maximum d’éléments pour étendre notre champs de connaissance.

Vous évoquez volontiers un « printemps de la culture »…
Cette expérience que nous avons nous permet déjà d’envisager comment prévoir ce printemps culturel de même qu’un été musical. Si la situation sanitaire se maintient, le printemps culturel devrait voir le jour incessamment. On essaie de voir avec les représentants des festivals comment des activités pourraient avoir lieu cet été, pas comme quand la crise n’existait pas mais nous explorons les pistes avec le secteur. Je me suis battue pour qu’une partie de la culture reste accessible : la chaîne des livres, les musées, les expos. En revanche, les arts de la scène et le cinéma ont énormément souffert de la fermeture. Je pense qu’en regard des chiffres de l’épidémie, il est temps de redonner des perspectives et d’aller en effet vers un printemps culturel où la culture dans le sens notamment des arts de la scène puisse revivre. Il y a beaucoup d’enjeux pour la reprise : il faut garder un œil sur l’épidémie pour les mois à venir et retrouver le public. L’enjeu majeur est lié à la diffusion. Il faut rester créatif pour multiplier les réseaux de diffusion et permettre aux nombreux spectacles mis en attente ou reportés de reprendre vie et aller à la rencontre du public. Les centres culturels sont des alliés de poids dans cette diffusion. Les écoles vont pouvoir aussi être partenaires.

Bénédicte Linard après la captation pour Auvio de la pièce Les Enivrés, à la salle Lumen à Ixelles : « On a élargi le champs pour apporter un soutien aussi à des structures qui n’étaient pas subsidiées en temps normal. Nous avons créé aussi une cellule de veille : toute structure en risque de faillite peut se signaler. On analyse chaque cas. Il n’y a a priori aucune structure, à ma connaissance, qui ait dû fermer ses portes. » © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Quel compte à rebours envisagez-vous pour la sphère culturelle au sens large ?
Nous sommes prêts je pense à entamer le déconfinement de manière progressive. Au vu des chiffres, on peut imaginer de commencer à déconfiner les secteurs culturels, qui ont connu un impact terrible comme on l’a souligné, dès la mi-février ou début mars. Les protocoles sont prêts. Les phases ont été construites avec la participation du secteur culturel. Tout est désormais dans les mains du commissariat Covid. Nous avons travaillé aussi en concertation avec la Flandre et la Communauté germanophone pour la cohérence.
Les salles de spectacle et les cinémas ont pu reprendre par périodes. Les concerts, pas du tout. Je mesure la violence de la crise sur ces secteurs. Il devrait y avoir une progression comme lors du premier déconfinement : on partirait de groupes plus petits, ensuite de plus en plus amples. On élargit ensuite au fur et à mesure le champs et le nombre de spectateurs par rapport à des activités extérieures. Les combinaisons s’envisageront en proportion selon les recommandations du commissariat Covid. Nous attendons un retour sur cette proposition qui ressemble donc au premier déconfinement, avec un élargissement des jauges.

Il n’y a pas de vrai statut d’artiste en Belgique. Aujourd’hui, on ne tient pas compte de la part invisible de la création ni de la spécificité de l’intermittence.

Les festivals, de cinéma notamment, ont été aussi très créatifs. Nombre d’événements nationaux et internationaux ont eu lieu en mode virtuel. Des festivals de musique ont proposé des concerts d’envergure devant des publics de taille réduite, etc. Ces dispositions pourraient-elles être plus répandues à l’avenir, même après la crise sanitaire ?
En effet, ces démarches étaient créatives et ont permis de sauver des événements. Plus largement, toutes les modalités autour du secteur sont les bienvenues pour contrebalancer l’effet terrible de la pandémie. Mon rôle est de fixer le cadre des possibilités et les uns et les autres pourront exploiter ce cadre dans la créativité. Si le cadre est là, je ne suis pas inquiète quant au potentiel créatif de chacun pour trouver des pistes nouvelles. Pour revenir à votre question, l’essentiel sera, après la crise sanitaire, de revenir à ces contacts “vrais” que le spectacle vivant propose. Le cinéma aussi.

Certains experts scientifiques, dont Nathan Clumeck, professeur en maladies infectieuses à l’ULB et au CHU Saint-Pierre, ont régulièrement rappelé que les salles de spectacle – et la culture au sens large bien sûr – avaient été injustement pénalisées. Ils estiment que les mesures de distanciation, d’aération, de flux, de jauge, de désinfection etc étaient dûment respectées, beaucoup plus largement et de manière plus drastique que dans d’autres lieux.
Nous avons en effet construit des mesures sécurité sanitaire suffisantes. Le public pouvait bénéficier d’un spectacle en toute sécurité.

A-t-on considéré que c’était surtout la durée d’un spectacle qui augmentait le risque ?
Non. L’accueil dans de bonnes conditions est essentiel. Les protocoles restent en phase avec cette idée : les salles de spectacles ne sont pas des lieux de propagation du virus. Toutes les mesures évoquées – flux, jauges, ventilation, masques, distances… ont été vraiment mises en place par les acteurs culturels.

Aujourd’hui, pour accélérer la reprise ou pour la solidifier, pourrait-on imaginer d’imposer par exemple le port de masques FFP2 pour assister à une pièce ?
Pour le premier déconfinement ça n’avait pas été nécessaire. Nous n’avons aucun tabou sur telle ou telle mesure mais je ne suis pas sûre que la question des masques apporte une réponse à l’entièreté de la problématique. Nous travaillons aux protocoles qui permettront au public de retrouver les salles. Nous essayons de construire les choses avec les représentants des différentes fédérations (58 aujourd’hui en Fédération Wallonie-Bruxelles). Je ne suis évidemment pas une ministre qui décide seule dans sa tour d’ivoire. Nous avons également beaucoup de travail à faire encore avec les plasticiens entre autres.

La vaccination des jeunes est intéressante mais le but de la vaccination est de protéger la population la plus à risque par rapport au virus. Les chiffres de l’épidémie restent contraignants. Donc en priorité, il faut assurément vacciner les plus de 65 ans et les profils qui présentent des pathologies rentrant dans cette catégorie de risques. Il est essentiel pour moi que ces personnes soient prioritaires.

La culture est au cœur des réflexions philosophiques et sociales, rappelez-vous. Son poids dans le cadre d’une situation exceptionnelle comme cette pandémie n’en est que plus vital.
La culture permet de décoder les choses, de les comprendre. De jeter un œil sur le futur. Il est important qu’on la replace au cœur de notre société et de notre démocratie. Dans ce sens, les écoles joueront aussi un rôle fondamental.

Cette vision des choses renvoie au spectacle Les Enivrés. Une foule de jeunes sur scène, assoiffés de liberté, d’amour, pétris de questions existentielles.
La jeunesse vit quelque chose d’inédit et d’assez violent. Ils doivent être associés aux projets et alliés aux espoirs et aux réflexions pour permettre de digérer cette crise.

Sur la question de l’accent à mettre prioritairement ou non sur la vaccination des jeunes, abordée récemment dans le débat public via une carte blanche notamment, la ministre, chargée aussi de la Santé dans la Fédération Wallonie-Bruxelles, vous vous montrez, à l’image de certains experts, nuancée.
La vaccination des jeunes est intéressante mais le but de la vaccination est de protéger la population la plus à risque par rapport au virus. Les chiffres de l’épidémie restent contraignants. Donc en priorité, il faut assurément vacciner les plus de 65 ans et les profils qui présentent des pathologies rentrant dans cette catégorie de risques. Il est essentiel pour moi que ces personnes soient prioritaires. En revanche, ce qui m’intéresse dans la carte blanche évoquée c’est le fait que les jeunes sont peut-être moins inquiets quant à la question des vaccins que quant à leur avenir. Il faut donc leur offrir des perspectives.

Que dire du rythme de la vaccination en Belgique, les comparaisons de pays à pays sont-elles trop hâtives ?
J’ai des compétences en matière de Santé, je suis donc cela de près. Les ministres régionaux sont au taquet. Chaque fois que des doses sont mises à disposition de la Belgique, ils font en sorte de pouvoir les utiliser pour vacciner la population au plus vite. Bien sûr nous dépendons des chaînes de production et de la répartition des doses au niveau européen. Chaque pas, pour autant qu’un maximum de la population adhère à la vaccination, nous rapproche d’une situation normale. Comme cela a déjà été dit, il faut qu’au moins 70% de la population soit vaccinée pour atteindre un degré d’immunité collective.

Le reportage sur la captation théâtrale de la pièce « Les Enivrés », l’excellente oeuvre du Russe Ivan Viripaev, est à lire dans Paris Match Belgique, édition du 11/02/21.

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