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« L’atout de Biden, c’est son âge. Il ne doit plus penser à l’après, si ce n’est à propos de ce qu’il va léguer à l’Histoire »

"D'une certaine manière, la réaffirmation de la foi de Biden dans l'OTAN n'est pas étrangère à ce qu'il perçoit comme la menace russe" nous explique François Gemenne. | © Oliver Contreras/Pool/ABACAPRESS.COM

Politique

Politologue, François Gemenne est spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et des migrations. Il enseigne à Sciences Po Paris et à l’ULB. Il est également chercheur qualifié FNRS à l’ULiège où il dirige l’Observatoire Hugo. A l’occasion de la visite du président américain à Bruxelles, il se penche sur l’homme et sa politique.

Paris Match Belgique. Tournant le dos à l’administration Trump, celle de Biden affirme se réengager dans la voie du multilatéralisme. S’agit-il d’une volonté réelle ou d’une posture ?

François Gemenne. Je pense qu’il y a chez lui une volonté réelle de réinscrire les Etats-Unis dans des processus multilatéraux. Pourquoi ? Parce que je crois que Joe Biden pense que c’est véritablement dans l’intérêt de son pays. De toute évidence, il y a dans le chef de Biden et de son administration, une volonté de rupture avec la politique isolationniste de Donald Trump, pour aller vers un réengagement américain dans le concert international, mais sans toutefois renoncer à l’« America first ». Car si les Etats-Unis renouent avec le multilatéralisme, ce n’est pas simplement par grandeur d’âme, mais précisément parce qu’ils pensent aussi y trouver leur compte. Ensuite, je vois poindre chez Joe Biden une seconde rupture possible, non plus avec Trump cette fois-ci, mais avec Barack Obama. Rupture sur le plan de l’interventionnisme. Car on peut être multilatéral sans être nécessairement interventionniste. Or, à écouter les discours du président américain, ainsi qu’à observer son positionnement sur une série de dossiers internationaux, on se dit que les Etats-Unis semblent se profiler à nouveau en gendarme du monde. Ce qu’à la fois Obama et Trump, malgré toutes leurs différences, rechignaient à envisager.

Les Etats-Unis semblent se profiler à nouveau en gendarme du monde. Ce qu’à la fois Obama et Trump, malgré toutes leurs différences, rechignaient à envisager

Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan s’inscrit plutôt à contre-courant de cette tendance, non ?

Oui, mais voyez en même temps le discours aux accents très « Bushiens » qu’il a prononcé à son arrivée en Angleterre, sur le thème d’«America is back». Concrètement, il faut voir comment ça se traduira dans les faits, pour le moment ce n’est peut-être que de la communication. Le sommet de l’OTAN sera d’ailleurs très instructif à cet égard.

L’Amérique de Biden s’engagera-t-elle dès lors dans de nouveaux conflits ?

C’est la grande inconnue, mais au cours de son mandat, la question de l’engagement militaire des Etats-Unis se posera fatalement à Biden à un moment ou un autre. On verra alors si le locataire de la Maison Blanche reste sur la ligne non-interventionniste privilégiée par Obama et Trump ou si, au contraire, il rompt avec ce principe de non-ingérence pour renouer avec la politique de Bush et Clinton. Pour l’heure, on en est encore à guetter des signaux.

Cette volonté de réaffirmer le leadership mondial des Etats-Unis, au risque donc d’être contraint d’intervenir militairement à l’avenir ici ou là, se heurte à la forte opposition de la Chine et de la Russie.

Surtout de la Russie. Clairement, la Russie de Poutine apparaît désormais comme l’ennemi désigné par Joe Biden qui aime se présenter en rempart face au président russe, davantage que vis-à-vis de Xi Jinping. Sur le dossier des droits humains, par exemple, il est nettement plus critique à l’égard de la Russie que de la Chine. C’est certainement lié aux intérêts commerciaux qui sont en jeu, sachant que ceux qui concernent la Chine sont beaucoup plus importants que ceux qui impliquent la Russie. D’une certaine manière, la réaffirmation de la foi de Biden dans l’OTAN n’est pas étrangère à ce qu’il perçoit comme la menace russe.

En dépit de cette rhétorique très offensive vis-à-vis de Poutine, Joe Biden n’a-t-il pas cependant le souci de ne pas isoler complètement la Russie, encore moins l’humilier ? Ne fait-il pas le calcul selon lequel le président russe est quelqu’un de rationnel qui sait au final où se situe l’intérêt de son pays ?

On est dans une partie de bras de fer. Il y a chez Biden cette idée que Vladimir Poutine ne comprend que le langage de la force. Mais la difficulté avec la Russie, voyez-vous, c’est qu’elle donne le sentiment qu’elle ne prend plus rien au sérieux et que tout est traité par dessus la jambe par son président, au point qu’il en vient à faire promulguer une loi au terme de laquelle il lui sera possible d’exclure ses opposants politiques de la prochaine élection législative. On a là une sorte de dictature qui s’installe dans la tranquilité. Jusqu’où le maître du Kremlin va-t-il oser aller dans la défiance à l’égard des occidentaux et, singulièrement, des Etats-Unis ? Je n’en sais rien, mais il est certain que l’épisode du détournement de l’avion Ryanair entre Athènes et Vilnius constitue en tout cas un point de rupture dans la relation avec l’Europe. On parle tout de même du déroutage forcé d’un avion affrété par une compagnie européenne et volant entre deux capitales européennes. Certes, c’est le fait directement de la Biélorussie, mais derrière il faut bien sûr voir la main de Moscou. C’est un précédent dangereux qui n’a rien d’anecdotique. Vous avez cet épisode, avant ça il y a eu l’affaire Navalny et, maintenant, cette tentative déguisée de la part de Poutine de baîllonner son opposition politique. Tout cela invite à penser qu’il s’enfonce dans un régime autoritaire avec, et c’est ça qui fait peur, le soutien d’une frange grandissante de la population en Europe et aux Etats-Unis qui se laisse séduire par cet autoritarisme. Dans l’opinion, on entend d’ailleurs de plus en plus de gens exprimer leur souhait de voir arriver au pouvoir des hommes à poigne tels que Poutine.

Il y a chez Biden cette idée que Vladimir Poutine ne comprend que le langage de la force

L’autre grand adversaire des Etats-Unis, le numéro un en réalité, c’est la Chine. Raison pour laquelle les enjeux stratégiques pour les USA se situent à présent dans la zone Asie-Pacifique où ils s’efforcent de contrer l’influence chinoise. Les deux géants ont-ils selon vous intérêt à ce que cet affrontement demeure en deçà d’une certaine limite ou pensez-vous qu’il puisse dégénérer, par exemple autour de la question de Taïwan ?

Je n’ai pas de boule de cristal, mais j’ai tendance à considérer que l’un et l’autre sont pour l’instant dans une logique de neutralisation mutuelle au nom d’intérêts commerciaux supérieurs. Il peut donc y avoir des frictions, de solides engueulades, mais on voit bien qu’aucun sujet ne constitue jusqu’à présent un véritable casus belli entre les deux pays. Voyez par exemple ce qui s’est passé au sommet sur le climat organisé en avril dernier par les Américains. Les tensions avec la Chine avaient alors atteint un pic, avec des sujets qui fâchent comme les droits de l’homme, la rivalité commerciale, etc. Eh bien, les Chinois ont quand même pris part au sommet. C’est significatif. Les deux puissances comprennent que sur certains enjeux, commerce ou climat, il existe un intérêt supérieur de nature à faire taire leurs différences.

Les Etats-Unis et la Chine sont pour l’instant dans une logique de neutralisation mutuelle au nom d’intérêts commerciaux supérieurs

Revenons à Joe Biden. Au terme de son mandat, il aura 82 ans. Il ne se représentera pas et sa carrière politique sera définitivement derrière lui. Il lui restera alors à profiter des siens et à rédiger ses mémoires. Croyez-vous dès lors qu’il est non seulement déterminé, mais surtout beaucoup plus libre que ses prédécesseurs de prendre des décisions qui marqueront l’histoire ?

Je le crois, en effet. Durant la campagne, on a pu considérer que son âge constituait un handicap, mais maintenant qu’il est président, il s’avère que c’est plutôt un atout pour la raison que vous indiquez. Sa force, c’est justement qu’il ne doit plus penser à l’après, si ce n’est à propos de son héritage au sens de « legacy » en anglais, c’est-à-dire ce qu’il va léguer à l’Histoire. Par exemple, son engagement en faveur d’une imposition minimale des multinationales est très frappant. N’oublions pas que Biden a été longtemps sénateur du Delaware, le paradis fiscal américain par excellence, là où se domicilient les sociétés qui veulent échapper à l’impôt. Voilà donc l’ancien défenseur de la fiscalité offshore transformé en « Joe le taxeur » pour reprendre le fameux titre du journal Libération. Il y a là une forme de paradoxe, y compris par rapport à son histoire personnelle. Quoi qu’il en soit, il n’ignore pas qu’il doit aller vite, n’ayant qu’un seul mandat pour imprimer sa marque historique.

Son engagement en faveur d’une imposition minimale des multinationales est très frappant. N’oublions pas que Biden a été longtemps sénateur du Delaware, le paradis fiscal américain par excellence

L’une des façons de marquer durablement l’histoire, ce serait de résoudre le conflit israélo-palestinien. Joe Biden en a-t-il l’ambition ou se dit-il que c’est un bourbier dans lequel il risque lui aussi de patauger sans pouvoir en sortir avant la fin de son mandat ?

C’est difficile à dire, je ne me risquerai pas à faire un pronostic, surtout que le nouveau gouvernement israélien, dont on ne sait encore rien des futures intenIl est clair qu’il est attendu au tournant et qu’un échec de la Cop constituerait un revers pour lui.tions, rajoute de l’incertitude. Ce dossier est certainement un bourbier, ce n’est pas nouveau. Maintenant, Biden pourrait aussi tirer avantage du vent qui est en train de tourner aux Etats-Unis généralement, et au sein du parti démocrate plus particulièrement, où la cause palestinienne rencontre un soutien accru parmi l’aile gauche, notamment chez une figure telle qu’Alexandria Ocasio-Cortez. Ca, c’est nouveau. Auparavant, la classe politique américaine, davantage du côté républicain il est vrai, faisait bloc derrière Israël. L’opinion publique est également plus partagée sur cette question et Joe Biden ne l’ignore pas. La une récente du New York Times montrant les enfants palestiniens tués dans les bombardements de Gaza n’était pas anodine. Bref, s’il parvenait à résoudre ce conflit, ça lui assurerait automatiquement une place de choix dans les livres d’histoire.

Sur le climat, Il est clair qu’il est attendu au tournant et qu’un échec de la Cop constituerait un revers pour lui

Quelles embûches voyez-vous poindre sur la route de Joe Biden ?

A court terme, la principale embûche, c’est la question de l’immigration. Alors qu’il mène une politique quasiment de gauche sur d’autres thématiques, la fiscalité notamment, sur le chapitre migratoire, il tient une ligne de droite dure. En dehors de quelques gestes symboliques comme l’arrêt de la construction du mur à la frontière mexicaine, il ne se distancie pas véritablement de son prédécesseur. Autre chausse-trappe : le climat. Il s’est montré très volontariste sur ce sujet, prenant le lead lors du sommet des chefs d’Etats d’avril dernier, mais est-il à présent en mesure de transformer tout cela en un succès lors de la prochaine Cop 26 à Glasgow ? Les engagements annoncés seront-ils suivis d’actes ? Il est clair qu’il est attendu au tournant et qu’un échec de la Cop constituerait un revers pour lui.

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