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Annalena Baerbock, la femme qui veut remplacer Merkel

Annalena Baerbock

Annalena Baerbock le 17 juin 2021. | © Christoph Soeder/dpa.

Politique

Une dure à « cuir ». Annalena Baerbock a commencé stagiaire chez les Grünen, le parti écologiste fondé l’année de sa naissance, en  1980. Elle en est devenue députée puis coprésidente. Les atouts de cette ex-championne de trampoline : art du compromis et programme vert réaliste. De quoi séduire au-delà de son camp, notamment l’électorat centriste pro-Merkel. L’actuelle chancelière se retire sans successeur incontesté. Une place est à prendre. Réponse le 26 septembre, aux législatives.

D’après un article Paris Match France d’Eric Hacquemand

Visage fermé, ton sérieux, rhétorique simple et efficace. Seule une veste en cuir couleur pastel adoucit la détermination de son regard et souligne la jeunesse de ses traits. Face caméra, Annalena Baerbock décline dans un anglais impeccable ses priorités pour « une Europe politique forte ». Ceux qui s’attendaient à un show alternatif, festif et débridé en sont pour leurs frais. Tout juste se permet-elle un zeste d’humour en regrettant de ne pas être physiquement présente à Bruxelles, en cette douce soirée de printemps, pour « boire un petit shot » à l’occasion du conseil des Verts européens.

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« Annalena », comme l’appelle affectueusement la famille verte, se sait attendue au tournant. Depuis qu’elle s’est lancée dans la course à la chancellerie allemande, les coups pleuvent. On ne prête qu’aux riches : la quadragénaire, quasi inconnue du grand public il y a encore deux ans, est bien placée pour tenir les rênes de l’Allemagne à l’issue des élections du 26 septembre. Dans les sondages, les Grünen dépassent ou talonnent les conservateurs de la CDU-CSU. « Ils sont dans un mouchoir de poche mais elle fait partie des favoris », observe Paul Maurice, chercheur au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa). Après quelque seize ans de règne et sans successeur désigné, « Mutti » laisse le pays dans une situation inédite où personne ne s’impose. Un bond dans l’inconnu.

Pas vraiment de quoi effrayer Baerbock, ex-championne de trampoline au destin sportif fracassé par les blessures. De son passé de compétitrice, l’ancienne gymnaste n’a pas seulement hérité une silhouette d’athlète mais aussi le goût du risque. « Chaque saut est unique et dangereux et, comme en politique, il faut accepter de se jeter à l’eau, il faut oser », s’amuse-t-elle. Un tempérament de fonceuse qui a pris racine en 1980 du côté de Schulenburg, bourgade sans histoires située près de Hanovre, dans la RFA de l’époque, où la vie s’écoule au rythme des récoltes de betteraves sucrières. Et, pour l’adolescente, entre matchs de foot, parties de hockey sur l’étang gelé et tubes de la rockeuse Anouk. Son rêve de devenir rock star est désormais derrière elle. Ce qui n’empêche pas la possible future chancelière de pousser la chansonnette « sous la douche ».

Entrée chez les Verts en 2005 à la faveur d’un stage chez une députée européenne écologiste, son ascension dans un ex-Land de RDA relève de la mission impossible

La ferme où elle grandit avec ses deux sœurs et deux cousines offre un cadre idyllique où germe la petite graine écologiste. Dans la chambre d’« Annalena », un poster : celui de Greenpeace, déjà… Parfois, elle accompagne sa mère, travailleuse sociale, et son père, ingénieur mécanicien, dans des défilés contre l’énergie nucléaire, combat fondateur des Verts allemands. De quoi lui donner quelques idées. Son premier cours à la fac : « J’étudie la science politique parce que je veux être chancelière fédérale », déclare-t-elle à Joachim Betz, son prof, qui se souvient d’elle comme d’une « véritable boule d’énergie ». À l’incantation, elle préfère l’action. Le mythe du « grand soir » ne l’attire pas. « Le rouge me rend agressive », écrira-t-elle en 1999 dans le journal local, rêvant de grands reportages. Dix ans déjà que le mur de Berlin s’était effondré. « Contrairement à Angela Merkel, Baerbock a passé les trois quarts de sa vie dans un pays réunifié, note Paul Maurice. Est, Ouest, cette génération ne fait plus la différence. Elle est la première candidate de l’Allemagne réunifiée. »

Entrée chez les Verts en 2005 à la faveur d’un stage chez une députée européenne écologiste, son ascension dans un ex-Land de RDA relève de la mission impossible. Le Brandebourg et le grondement incessant de ses installations minières… Dans cette région du Nord-Est, on vit depuis des décennies au rythme des mines de lignite à ciel ouvert et de la disparition de dizaines de villages rongés par les expropriations. « La sortie du charbon dans le Brandebourg est son cheval de bataille », explique Jens Althoff, directeur à Paris de la fondation Heinrich Böll, proche des Grünen. À l’ombre des centrales à charbon, la juriste diplômée de la London School of Economics mûrit sa vision d’une « prospérité respectueuse du climat ». Le programme de Baerbock pour l’Allemagne de demain ? Un « capitalisme régulé », climat, justice sociale et ligne proeuropéenne.

Salto arrière… Elle commence le trampoline à l’âge de 6 ans et repart avec le bronze en 1999, à 19 ans, au championnat national.
Salto arrière… Elle commence le trampoline à l’âge de 6 ans et repart avec le bronze en 1999, à 19 ans, au championnat national. © DR

À la tête du pays, elle promet de réduire la vitesse à 130 km/h, d’en finir avec les vols court-courriers et de gouverner sans pratiquer le sectarisme. « C’est comme pour Obélix : Annalena est tombée dans le bain du compromis à la naissance », sourit Daniel Cohn-Bendit, qui la croise au Parlement européen. Largement répandue en Allemagne, la méthode paie. En trois ans, les Verts du Brandebourg triplent leurs effectifs. « Elle fait partie de cette génération rassembleuse et tournée vers l’action contre le réchauffement climatique, note Jens Althoff. Elle incarne la troisième génération des Grünen. » Des « Realos » lassés par les vieilles lunes de l’après-Mai 68 et les querelles mortifères des années 2000. Avec Baerbock, droite, gauche, peu importe du moment que l’écologie est devant. Ce réalisme la catapulte au Bundestag à 32 ans.

Dans son ascension méthodique, elle peut s’appuyer sur un allié discret mais présent : son mari, Daniel Holefleisch, consultant pour la poste allemande et père de ses deux filles de 9 et 5 ans. De temps en temps, ils n’hésitent pas à se mettre en scène et à poser lors d’une soirée de gala. Lui en élégant smoking, elle dans une superbe robe noire. Image parfaite du couple moderne et décomplexé bousculant certains codes. « Elle assume totalement sa féminité et le fait d’être une mère active, témoigne son amie la députée Franziska Brantner. C’est ça aussi, le changement. » Quitte à choquer l’électeur conservateur. Pendant le confinement, le mari est prié de s’occuper des enfants. Jamais une mère de famille n’avait osé être candidate à la chancellerie. Et elle prévient : « Si j’accepte un poste gouvernemental, il est clair que mon mari ne poursuivra pas son travail à la poste. »

Au côté de son mari, le consultant Daniel Holefleisch, père de leurs filles âgées de 5 et 9 ans.
Au côté de son mari, le consultant Daniel Holefleisch, père de leurs filles âgées de 5 et 9 ans. © DPA/ABACA

En réalité, Annalena et Daniel forment un couple très politique, tissant son réseau et sa popularité dans un parti jeune, diplômé, féminin. Son ambition est à peine voilée. Au Bundestag, le sérieux de la nouvelle députée trouve un terrain d’expression idéal. En réunion, les questions fusent : « Comment faire pour que ça fonctionne ? Comment atteindre notre objectif ? » « Elle n’est pas du genre à se contenter de grandes phrases ! confie Brantner, sa collègue de groupe. Avec elle, les détails comptent. » Sa connaissance des dossiers climatiques et internationaux rassure. Elle est loin du style flamboyant et plus rêveur de son alter ego à la tête des Grünen depuis 2018, Robert Habeck. « Les poules, les cochons, les vaches laitières, c’est le domaine de Robert ; moi, ce sont les réglementations internationales », ironise-t-elle.

L’idée d’une candidate verte déstabilise sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates

Savoir-faire et profil bas : le style rappelle les débuts de « Mutti ». « Sa façon de travailler n’est pas si différente de celle d’Angela Merkel », dit Habeck. La ténacité de Baerbock a tapé dans l’œil de son aînée. Son sens des responsabilités aussi. Au début de la crise du Covid, Merkel a pu compter sur son appui pour mettre de l’huile dans les rouages, avec les Länder où les Verts sont élus en nombre. Au Bundestag, leurs apartés alimentent les spéculations sur un passage de témoin. Pure hypothèse à ce stade. « Baerbock a-t-elle bien obtenu ses diplômes ? », « Baerbock veut interdire les animaux domestiques », etc. Relayées sur les réseaux sociaux, polémiques et fake news inquiètent. « Ils sont tous contre Baerbock ! observe Cohn-Bendit. L’idée d’une candidate verte déstabilise sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates. Pour eux, la situation est vertigineuse. »

Le procès en inexpérience bat son plein. « Elle vient de nulle part » : la petite pique de Joschka Fischer, ex-vice-chancelier de Gerhard Schröder et figure tutélaire des Grünen, a apporté de l’eau au moulin des détracteurs. Baerbock n’a jamais été ministre. Ni au niveau fédéral ni même dans un Land. Elle a décidé d’en faire une force. « Je suis en faveur du renouveau, d’autres sont synonymes de statu quo », entonne-t-elle, espérant renvoyer ses concurrents, le conservateur Armin Laschet et le social-démocrate Olaf Scholz, à leur âge (respectivement 60 et 62 ans). C’est le pari de la gymnaste : à défaut d’un big bang politique, offrir un nouveau leadership. À l’Allemagne et à l’Europe.

« Entre la montée en puissance des Grünen et la renaissance des Verts français, le moment peut être historique », estime l’eurodéputé David Cormand

De l’autre côté du Rhin, la campagne allemande est scrutée de près. Plus de trois heures : en cette soirée de février 2020, dans le froid de l’hiver bavarois, Emmanuel Macron prend son temps avec ses invités. En marge de son escapade à Munich, où il est venu parler d’Europe de la défense, le président dîne discrètement avec le duo Habeck-Baerbock. Une première. Issue de la même génération, la tablée penche pour une Europe forte, capable de tenir tête aux autocrates et de relever le défi climatique. « Ils étaient OK sur tout ! assure Cohn-Bendit. Macron et Baerbock sont compatibles. » Des atomes crochus, certes. Mais Baerbock ne goûte guère le penchant nucléaire de son hôte et garde ses distances. « Il est beaucoup dans l’annonce, elle est beaucoup dans les actes », décrypte Brantner. Qu’importe : Emmanuel Macron a voulu prendre date, même si une victoire des Grünen ouvrirait un précédent à quelques mois l’élection présidentielle en France.

En rodage pour 2022, Yannick Jadot est dans les starting-blocks. Il assistera à l’intronisation de la candidate ce week-end au congrès des Grünen, à Berlin. « Sa victoire enverrait un signal très fort sur la capacité des écologistes à diriger une grande puissance européenne », s’enthousiasme Jadot. À Bruxelles, eurodéputés verts et français préparent un « programme commun » en cas de doublé. « Entre la montée en puissance des Grünen et la renaissance des Verts français, le moment peut être historique », estime l’eurodéputé David Cormand. Et tant pis si certains ont des poussées d’urticaire en voyant Baerbock ne pas dire « nein ! » à une future coalition avec la droite. La championne de trampoline se fie à son slogan : « Jetzt » (« maintenant »). Comme le titre de son livre qui paraît ces jours-ci. Un cri de bravoure avant de se jeter, encore une fois, dans le vide…

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