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Exclusif – La pièce la plus accablante du Kazakhgate n’est pas un faux

Claude Guéant lors de son audition lors de la commission du Kazakhgate | © BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Politique

Paris Match dévoile un document qui prouve que la fameuse note de juin 2011, adressée à Claude Guéant, l’ex-ministre français de l’Intérieur, détaillant toute l’affaire du Kazakhgate, n’est pas un faux.

Par Frédéric Loore et Frédéric Ploquin

Le préfet Jean-François Etienne des Rosaies (JFEDR) est un homme pointilleux. Et exigeant. Lorsqu’il relit la note datée du 21 juin 2011 (Notre document), le conseiller équestre de l’Élysée (époque Sarkozy) biffe, rature, suggère un passage en italique, corrige une date. « Confidentiel », a noté sa secrétaire en haut à droite de la première page. « Très confidentiel », ajoute-t-il à l’intention du ministre français de l’Intérieur Claude Guéant – passé le 27 février 2011 du secrétariat de la Présidence de la République à la Place Beauvau à Paris -, auquel est adressé ce courrier de trois pages.

Ce souci du détail se comprend étant donné l’objet cité en référence : « Relations France-Kazakhstan. Pour mémoire : entretien il y a 2 ans entre le PR (Ndlr. Président de la République) et le président Nazerbaev qui sollicitait « l’aide de la France » (des guillemets ont été rajoutés) pour tenter de sauvegarder en Belgique les intérêts judiciaires (et économiques) de « son » principal homme d’affaire : Patokh Chodiev » (un nom que le scrupuleux préfet souhaite voir souligné et inscrit en gras sur le courrier définitif) ».

Le document le plus accablant n’est pas un faux. Le voici.

Capitale pour comprendre le « Kazahkgate », cette note secrète était déjà bien connue, puisque sa divulgation par le « Canard Enchaîné » en octobre 2012 a allumé la mèche médiatique qui a provoqué l’éclatement de l’affaire. Cependant, elle a depuis été dénoncée à plusieurs reprises comme étant un faux. Notamment par Armand De Decker, principal concerné au titre de son intervention en faveur du « trio kazakh » en Belgique, qui l’a affirmé à l’occasion de son audition du 12 mai 2015 au parquet de Bruxelles. « Pour moi, ce document ne peut avoir été rédigé soit que par un mythomane, soit par un malveillant qui a dressé un faux dans le but de nuire, principalement à ma personne », assurait-il. Et le ministre d’État de remettre au procureur et au policier fédéral qui l’interrogeaient ce jour-là, un document daté du 25 février 2013, rédigé selon lui à sa demande par Etienne des Rosaies, certifiant que la dite note serait bien un faux.

Quant à son destinataire, Claude Guéant donc, entendu en mai dernier par la commission d’enquête parlementaire consacrée à l’affaire, il a lui aussi discuté son authenticité. A la question posée à ce sujet par le député Ecolo Georges Gilkinet, il a répondu : « En ce qui concerne cette note, très sincèrement, je n’en ai pas de souvenir. Je me demande simplement, mais c’est une question que je pose, si elle est authentique parce qu’un débat a eu lieu en France à propos d’une note dont M. Étienne des Rosaies a toujours dit qu’elle n’était pas authentique ».

Le document que dévoile aujourd’hui Paris Match (sorte de première ébauche du texte final) lève définitivement le doute quant à sa provenance, car c’est bien de sa main que JFEDR en a corrigé le contenu.

4 000 heures de travail

La suite des modifications apportées à cette fameuse note par Etienne des Rosaies est riche d’enseignements. Longtemps proche de Charles Pasqua, l’homme fort de la barbouzerie à la française, chargé de mission à l’Elysée entre 2007 et 2010, s’y félicite entre autres choses de la victoire « remportée » (et non « emportée ») par son « équipe » le vendredi 17 juin 2011. Une victoire « favorable » et « définitive » sur le terrain judiciaire qui devrait permettre de tourner la page de quinze années de poursuites à l’encontre de son protégé, P. Chodiev et de ses deux acolytes, Mrs Machkevitch et Ibragimov, poursuivis en Belgique, rappelle-t-il au patron de l’Intérieur, « dans le scandale de corruption international du groupe Tractebel ».

Reste alors un problème : le règlement en souffrance des honoraires des avocats de Chodiev et consorts dans le cadre du dossier kazakh. Pour le solutionner ce litige financier, Jean-François Etienne des Rosaies s’est d’abord tourné vers Claude Guéant, celui qui aurait contribué à le faire entrer dans le staff élyséen. Match révèle à présent le contenu d’une autre lettre de même nature, signée par JFEDR et qui atteste le rôle joué par l’Elysée dans le Kazakhgate. Datée du 4 avril 2012, elle est destinée à Xavier Musca, successeur de Claude Guéant au secrétariat général de la Présidence de la République.

La missive fait état des « très graves difficultés professionnelles » rencontrées par Catherine Degoul pour le règlement de l’intégralité des honoraires dont est redevable le trio d’hommes d’affaires Kazakhs pour lequel elle a tant bataillé. Après avoir rappelé à son interlocuteur que le dossier a été confié à l’avocate « au nom de la Présidence de la République », le préfet, fourbissant son argument massue, écrit : « Le Ministre d’État Armand De Decker s’est étonné avant hier auprès de moi, je le cite « de l’abandon dans lequel la Présidence de la République semblait laisser Maître Degoul ». Il indiquait également « qu’il lui paraissait très étonnant eu égard aux excellentes relations entre la France et la Belgique que les hommes d’affaires du Kazakhstan puissent provoquer un éventuel désaccord entre les deux pays ».

Tout est dit, avec cette précision comptable : ce ne sont pas moins de 4 000 heures de travail que l’avocate aurait consacré à l’affaire. Et, de nouveau, apparaissent sur ce document plusieurs mentions manuscrites et la signature de des Rosaies.

L’intégralité de notre enquête est à découvrir dans l’édition de Paris Match Belgique ce jeudi 15 juin.

 

 

 

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