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La Wallonie est aussi noyée sous un déluge de béton

Pour expliquer ces intempéries cataclysmiques, le dérèglement climatique fait figure d’accusé numéro un. Mais la bétonisation à outrance du sol wallon et les errements de l’aménagement du territoire doivent également être questionnés. | © DR

Politique

Les crues diluviennes qui ont recouvert des communes entières du sud-est de la Belgique, noyant des dizaines de quartiers d’habitations et engloutissant des vies au passage, ont été d’une ampleur inouïe. De mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’avoir vécu pareil déluge en Wallonie.


Est-ce la faute du dérèglement climatique ? Depuis trente ans, les experts du GIEC prophétisent l’apparition de ce type de cataclysme. De surcroît, ils annoncent une augmentation de leur fréquence dans un avenir proche. Quelques voix discordantes se refusent pour l’heure à établir un lien direct entre ces inondations bibliques et les humeurs d’un climat déréglé.

Quoi qu’il en soit, c’est un fait, le temps change et il va immanquablement falloir adapter nos modes de vie pour faire face aux futures vagues d’intempéries. En cette matière, l’aménagement du territoire est un point crucial. Or, ces dernières décennies, la croissance urbaine a été pour le moins anarchique en Wallonie. Le triomphe du ciment, la primauté absolue accordée à la voiture et l’accaparement de surfaces agricoles pour favoriser le développement d’activités résidentielles et économiques ont eu pour conséquence d’imperméabiliser considérablement le territoire, renforçant le risque d’inondations catastrophiques.

Pourtant, les mêmes mots d’ordre au cœur de la politique du développement durable reviennent en boucle depuis des années : désimperméabilisation des sols et revégétalisation des espaces. À la suite de crues antérieures déjà calamiteuses, les autorités régionales ont adopté des plans de lutte contre les inondations. Cependant, on observe que l’objectif poursuivi par les divers dispositifs mis en œuvre (aménagement d’espaces inondables, création de bassins d’orage, gestion des eaux de pluie) consiste davantage à lutter contre les conséquences de la bétonisation plutôt qu’à y mettre un terme.

« La périurbanisation est clairement un facteur aggravant »

La fièvre bétonneuse est-elle seule responsable des crues qui ont dévasté Verviers, Pepinster, Theux, Spa, Liège, Durbuy, Ottignies ? « Non, bien sûr. On ne peut pas nier l’effet climatique : quand vous avez l’équivalent de deux mois de précipitations qui s’abattent en 48 heures, vous pouvez faire ce que vous voulez, les dommages sont inévitables », répond Cédric Prévedello, conseiller scientifique chez Aquawal, l’Union professionnelle des opérateurs publics du cycle de l’eau en Wallonie.

Néanmoins, pour cet expert, la périurbanisation est « clairement un facteur aggravant ». Selon lui, ce phénomène d’extension des surfaces artificialisées en périphérie des agglomérations urbaines participe du problème. « La périurbanisation s’est développée en Wallonie dans les années 1950, 1960, 1970 », explique-t-il. « Elle s’est caractérisée par un renversement de la tendance induite par la révolution industrielle, qui poussait les habitants des campagnes à rejoindre les villes pour aller travailler. À partir des années 1950 et dans les décennies qui ont suivi, à la faveur du plan Marshall, du développement économique et de l’usage généralisé de la voiture, les infrastructures se sont multipliées. Des autoroutes ont été construites et des populations entières se sont éloignées des villes. La bétonisation à outrance était lancée à peu près partout. »

 

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Depuis lors, ce mouvement ne s’est jamais essoufflé : « L’étalement urbain et la consolidation des espaces se poursuivent, à un rythme certes moins élevé, mais continuent tout de même », confirme Cédric Prévedello. « Pour s’en convaincre, il suffit d’ailleurs de se pencher sur l’indicateur de la consommation résidentielle d’espace par habitant. Sa courbe n’a fait qu’augmenter. » En effet, conformément aux données de l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique), l’utilisation résidentielle d’espace au sud du pays montre une tendance continue au desserrement (par opposition à la densification) sur une grande partie du territoire, en dépit de certaines disparités. Entre 1985 et 2020, la consommation moyenne d’espace au sol par habitat a augmenté de 51,9 %.

Parallèlement, une autre dynamique néfaste réduit sans cesse les surfaces agricoles et arborées de la Wallonie : le développement des zones d’activités économiques (ZAE), encouragé par la politique incitative des intercommunales. Partout, les zonings bétonnés grignotent des terres meubles et cultivées, amputant par conséquent le territoire d’espaces naturels capables d’absorber et de retenir les eaux d’écoulement. À ce jour, la Wallonie compte 280 ZAE réparties sur 13 000 hectares. D’après une enquête du magazine Tchak !, la revue paysanne et citoyenne, le taux de progression des surfaces dédiées aux ZAE a progressé de 10,6 % entre 2006 et 2016. « La Belgique est – avec la France – le pays qui consomme la plus grande quantité de terrains économiques, à production de richesse équivalente », note encore la journaliste qui a réalisé le dossier.

Stop béton en… 2050

Ce « tout au béton » peut-il être stoppé ? « Une volonté politique allant dans ce sens s’exprime depuis de très nombreuses années, mais on doit bien constater qu’elle n’est pas suivie d’effets jusqu’à présent », observe Cédric Prévedello. « Un plan Stop béton existe, mais il est fixé à l’horizon 2050. Par rapport à la problématique de l’eau, c’est beaucoup trop tard. C’est dès maintenant qu’il faut agir. »

Pour l’expert d’Aquawal, si la Wallonie en est là aujourd’hui, c’est, dit-il, « en partie parce que nos plans de secteur ont été faits dans les années 1960 et n’ont jamais été fondamentalement revus. Alors oui, on édicte des règles urbanistiques qui favorisent la perméabilisation des sols, mais dès lors qu’on continue à consommer de l’espace souvent pris sur la forêt ou sur les terres agricoles, on crée fatalement des zones imperméabilisées qui sont autant d’obstacles à l’infiltration naturelle de l’eau. »

De l’avis de Cédric Prévedello, en matière d’aménagement du territoire, les exemples d’aberrations ne manquent pas : « Dans plusieurs communes affectées par les inondations – pas nécessairement celles concernées cette fois-ci –, les prises de vue aériennes montrent des habitations construites dans le lit majeur de certains cours d’eau ! Il ne faut pas s’étonner d’être inondé ensuite. Je reconnais toutefois que l’aménagement du territoire est une discipline très complexe. Qui plus est, elle impose de tenir compte du fait historique et de gérer les errements du passé. Il n’empêche, quantité de choses sont très clairement à repenser. »

En dépit des erreurs commises, de la fuite en avant des promoteurs immobiliers et des investisseurs, ainsi que des atermoiements des responsables politiques, la gestion du risque d’inondation constitue un véritable casse-tête. Cédric Prévedello ne le nie pas : « Il n’y a pas une solution qui va tout résoudre, l’approche doit être transversale, car le problème est vaste et multifactoriel. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’agit d’une compétence du ministre-président de la Région, et non du ministre de l’Environnement, des Infrastructures ou des Pouvoirs locaux. »

En dehors de la désimperméabilisation et du verdissement des sols, « la gestion et l’entretien des réseaux d’égouttage entrent également dans le champ de cette problématique. De même que ce qu’on appelle le démergement, c’est-à-dire le pompage des eaux accumulées dans les zones affaissées en raison de l’exploitation du charbon. C’est particulièrement le cas dans les anciens bassins miniers de Mons-Borinage, Charleroi et Liège. Seraing, par exemple, se retrouve sous le niveau de la Meuse. Pour éviter qu’elle soit inondée en permanence, on pompe constamment l’eau du bas de la ville pour la rejeter dans le fleuve. Bref, je le redis, il faut penser et agir de manière transversale de façon à limiter au maximum les impacts des crues à venir, dont les conséquences peuvent être colossales et affecter l’ensemble de la société, comme nous le montre la tragique actualité. »

 

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« Rivières urbaines » et « jardins d’orage »

On le voit, toute une série de mesures structurelles sont à prendre pour anticiper les futures intempéries. Mais sans doute faut-il également promouvoir un véritable tournant dans la politique de l’eau en recourant à des techniques multiples et décentralisées, qui ne soient pas simplement des fantaisies d’architectes. Parmi ces idées, le concept de « rivières urbaines » et de « jardins d’orage » est apparu voici une dizaine d’années.

On le doit à Valérie Mahaut. Actuellement professeure à l’Université de Montréal, elle l’a développé en 2010 dans le cadre de ses recherches pour son doctorat en sciences de l’ingénieur à l’UCLouvain. Son travail portait sur la réintégration de l’eau en ville et la lutte contre les inondations. Plutôt que de traiter le problème en aval (en créant par exemple des bassins d’orage), elle préconise de retenir l’eau là où elle tombe, c’est-à-dire sur tout le bassin versant. Le principe consiste ensuite à lui faire suivre un cheminement qui n’est pas celui du tout-à-l’égout.

Comment ? Par un réseau prioritairement consacré à la récolte et à la gestion des eaux pluviales, mais également destiné à remplir d’autres fonctions : aires de jeux, espaces verts, pistes cyclables, promenades, trottoirs aménagés, parkings, etc. Ce réseau permettrait en outre d’évacuer l’eau par évapotranspiration, la remettant ainsi dans son cycle naturel. Reliant entre eux un ensemble cohérent de « jardins d’orage », on donne naissance à des « nouvelles rivières urbaines » dans un paysage redessiné.

Valérie Mahaut conçoit les « jardins d’orage » comme des espaces verts, des bassins légèrement encaissés, d’une superficie allant de quelques mètres carrés à celle d’une vaste place. Disposés sur un coin de rue, un rond-point ou un terre-plein, ils remplissent une fonction première identique : permettre à l’eau de pluie d’être collectée dans des citernes individuelles ou collectives à travers le sol et sa couverture végétale, de circuler lentement au plus proche de son lieu de précipitation dans des rigoles et des fontaines, avec la possibilité de s’accumuler dans des bassins d’infiltration, des bassins secs, des noues, des fossés absorbants engazonnés ou encore des jardins verticaux, de déborder, puis de s’infiltrer ou de s’évaporer. Ces « jardins d’orage » font appel à des techniques éprouvées avec succès notamment en France et en Allemagne.

 

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