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Le coup de gueule de la juge d’instruction Anne Gruwez : « La justice n’est pas indépendante »

Anne Gruwez sur « l’affaire Dutroux » : « Difficile de faire pire pour creuser le fossé entre la justice 
et la société. » | © Isopix

Politique

Elle est juge d’instruction à Bruxelles depuis près de trente ans et a vu passer dans son cabinet toutes les misères du monde. Le jeu des permanences et des multiples dossiers de tout poil la confrontent à la criminalité générale.

 

Petit ou grands braqueurs, pédocriminels, assassins, infanticides, tabasseurs de femmes, trafiquants de stupéfiants, escrocs, arracheurs de sacs, exhibitionnistes, maîtres-chanteurs : plutôt qu’un inventaire à la Prévert, le cabinet d’un magistrat instructeur évoque la cour des miracles.

C’est son humanisme et sans doute un humour parfois décalé qui lui ont permis de tenir. On en a eu un aperçu dans le film Ni juge, ni soumise. Ses collègues disent qu’elle est vraiment comme ça, que ce n’est pas un jeu d’acteur et elle l’a montré avec un livre paru il y a un an, « Tais-toi ! ». Son cabinet est aussi un formidable observatoire de la société et des manquements de la justice. Et Anne Gruwez ne se prive pas pour le dire.

Paris Match. Pour vous, « l’affaire Dutroux » et la Marche blanche, ça évoque quoi ?
Anne Gruwez. Un moment où la justice a, peut-être, basculé. L’image que la population se faisait de la justice, en tout cas. Rappelez-vous la commission d’enquête parlementaire. Cette remarque de Marc Verwilghen lors de la confrontation entre la juge Martine Doutrèwe et le gendarme Lesage, dans la nuit du 18 décembre : « L’un de vous deux ment ! » Plus tard, lorsqu’on examinera la disparition de Loubna Benaïssa, un magistrat, évoquant des décisions qui n’avaient pas été prises, dira : « Je n’y ai pas pensé. » Il y avait ces titres dans les journaux : « Coupables, levez-vous ! » avec, en illustration, la tête de certains magistrats. Il y eut aussi et surtout « l’arrêt spaghetti » écartant le juge Connerotte de l’instruction, interprété comme un total mépris du peuple par une justice hautaine. Voilà l’image qui se dégage à l’époque : la justice ment, elle ne réfléchit pas, elle est incapable de la moindre empathie pour les victimes. Difficile de faire pire pour creuser le fossé entre elle et la société.

Et quelles en ont été les conséquences pour la justice ?
Une sorte de révolution, peut-être.

Vous n’exagérez pas un peu ?
Je vous accorde que la formule peut troubler, sembler excessive, mais oui, c’est à un ébranlement, à une confusion que nous avons assisté. Avant, nous avions un système qui ne fonctionnait pas si mal, même s’il y a eu, dans les enquêtes préalables à l’arrestation de Marc Dutroux, des erreurs qui ont eu des conséquences tragiques. Nous avions d’un côté les BSR (brigades de surveillance et de recherche) de la gendarmerie et, de l’autre, la police judiciaire. Il y avait une concurrence, on ne concentrait pas tous les pouvoirs sous le même toit, c’était sain. Mais le politique s’est saisi de « l’affaire Dutroux » pour casser la gendarmerie, donc les BSR, et peut-être la capacité de ces dernières à enquêter sur des dossiers de corruption complexes. Bref, « on » a fusionné le tout pour donner naissance à la police fédérale. Celle-ci repose trop peu souvent sur la connaissance du territoire et parfois trop sur le nombre de procès-verbaux produits. C’est comme ça que le travail des policiers est évalué. L’ennui, c’est que c’est contagieux et que la magistrature est menacée. Dans le temps, si je voyais qu’un service, pour une raison quelconque, traînait les pieds sur une affaire, je n’avais qu’à saisir l’autre. Aujourd’hui, nous n’avons plus qu’un seul interlocuteur. Ils ne diront jamais « non » à ce que je leur demande, ils ne peuvent pas, mais ils répondront à ma réquisition : « Nous n’avons ni les moyens ni les hommes pour exécuter ces devoirs. » Circulez, y a rien à voir. Heureusement, nous avons les polices communales et zonales, mais leurs ressources techniques sont nettement inférieures à celles des fédéraux et ils peuvent souffrir du fait que, si on considère qu’une affaire est importante, c’est souvent parce qu’elle a été confiée à ces derniers.

La justice est indépendante, non ?
Je vous laisse l’emploi de ce terme. Car il est un principe évident : quand on ne décide pas de son budget, quand les moyens financiers dépendent d’un tiers avec lequel on doit négocier les besoins, on n’est pas indépendant. Or, la justice ne décide pas de son budget. Et ce alors que nos outils de travail sont à pleurer, entre un système informatique datant du Moyen Âge et des services d’appui trop souvent à la traîne. La justice est dans un tel état aujourd’hui qu’il a couru sur les réseaux sociaux que si l’on démolissait le palais de justice de Bruxelles mais qu’on laissait subsister les échafaudages qui l’entourent, ce serait un parfait symbole du système.

(…) La suite de cet entretien vérité dans votre Paris Match de cette semaine !

 

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