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Crise en Ukraine : « Poutine peut très vite prendre des décisions et concentrer ses forces armées »

Vladimir Poutine et le général Valéry Gerasimov, chef de l’Etat-Major général des forces armées de Russie. « Les meilleures troupes russes pourraient se retrouver coincées en Ukraine. Si Poutine passe à l’action, il doit faire un pari sur le coût économique de cette décision. » | © Photo by Mikhail Tereshchenko/TASS/ABACAPRESS.COM

Politique

La menace d’une invasion russe en Ukraine est de plus en plus prégnante. Entre Moscou et Washington, l’Europe peine à avoir voix au chapitre. Les retombées d’une nouvelle guerre pourraient pourtant être lourdes.


Par Céline Schoen

Cette semaine, notre expert est Sven Biscop, professeur à l’Université de Gand et membre associé de l’Académie royale des sciences d’outremer de Belgique, dirige le programme « Europe dans le monde » à l’Institut Egmont à Bruxelles. Son dernier ouvrage est  Grand Strategy in 10 Words – A Guide to Great Power Politics in the 21st Century , paru aux éditions Bristol University Press.

Paris Match. En Ukraine, la crainte d’un conflit armé se précise. Comment le pays s’est-il retrouvé au cœur de nouvelles tensions entre Moscou et les Occidentaux ?
Sven Biscop. Il faut chercher les origines de la crise au début des années 1990, au moment de la chute de l’Union soviétique. Toutes les républiques soviétiques socialistes sont alors devenues indépendantes. Or, la Russie, la plus grande d’entre elles, s’attendait à ce que les ex-États satellites restent liés à Moscou. Mais au fil du temps, l’Ukraine – et son opinion publique – s’est de plus en plus tournée vers l’Occident. De grands changements politiques y ont eu lieu, et elle est devenue un pays plus démocratique que la Russie. Quand Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, il a voulu faire deux choses : d’une part, rétablir la Russie comme grande puissance en recréant son prestige, et d’autre part, reconstruire une sphère d’influence dans l’ex-Union soviétique. L’Ukraine a quant à elle cherché à établir de bonnes relations avec l’Union européenne, et ses demandes ont été entendues, notamment avec la signature de l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine (entré en vigueur en 2017, NDLR). La Russie a donc perdu la majorité de son influence dans le pays. Mais aux yeux de Moscou, l’Ukraine est une terre historique qui doit rester dans le giron russe.

La Russie est accusée de masser des troupes aux frontières de l’Ukraine en vue d’une invasion. Selon le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, le risque de conflit est réel. Partagez-vous cet avis ?
Il est possible que la Russie prépare une nouvelle attaque. Elle avait envahi l’Ukraine pour la première fois en 2014, en réaction à la chute du gouvernement du président Viktor Ianoukovytch, proche de Vladimir Poutine. C’est à ce moment-là que la Crimée a été annexée par la Russie. Depuis, Vladimir Poutine stimule une rébellion armée séparatiste dans le Donbass. Plutôt que de partir à la conquête de toute l’Ukraine, il pourrait avoir une autre tactique : conquérir une portion de territoire en plus dans le pays, afin de lier le Donbass et la Crimée.

Quels sont les facteurs qui font de l’Ukraine le terrain de la lutte entre l’Ouest et l’Est ?
Historiquement, depuis l’époque des tsars qui voulaient obtenir des territoires à l’Ouest pour gagner du temps en cas d’invasion, la Russie a toujours cherché des « tampons » à ses frontières occidentales, faute de frontières naturelles. C’est donc une stratégie bien ancrée dans le temps que tente de poursuivre Vladimir Poutine. Mais l’Ukraine est un État souverain, avec son propre fonctionnement, ses propres priorités… C’est donc autant un « clash » entre l’Ouest et l’Est qu’entre l’Ukraine et la Russie que nous observons.

L’eurodéputé belge Guy Verhofstadt répète à l’envi que la guerre froide est de retour. Est-ce une analyse correcte ?
Le contexte est quand même différent. La guerre froide opposait la Russie et les États-Unis, qui étaient toutes deux de grandes puissances. Aujourd’hui, des quatre acteurs mondiaux qui se partagent la scène internationale (les États-Unis, l’Europe, la Russie et la Chine), la Russie est la plus faible. C’est une puissance en déclin. Et son agressivité géopolitique n’est autre qu’une tentative de masquer ce déclin. Sur le plan national, en effet, le gouvernement de Vladimir Poutine n’a pas beaucoup à offrir aux citoyens : sur le front économique, l’avenir n’est pas prometteur. Vladimir Poutine, lui, dit vouloir rendre les Russes fiers, recréer le statut d’antan de la Russie. Cet objectif est très subjectif. À quel moment considérera-t-il que la Russie est à nouveau une grande puissance ? Tout tourne autour de symboles, d’émotions, et ce manque de rationalité offre un terrain favorable à l’escalade des tensions.

Quelles sont les cartes dans les mains de la Russie ?
Son grand avantage, c’est que, malgré sa faiblesse économique, il s’agit d’un État autoritaire : Vladimir Poutine peut très vite prendre des décisions, concentrer rapidement ses forces armées. Quant aux États-Unis, ils semblent obnubilés par les questions de concurrence avec la Chine. L’Ukraine n’est donc pas, pour eux, un dossier prioritaire. Vladimir Poutine l’a bien compris. Enfin, le leader russe sait aussi qu’il y a une grande interdépendance entre son pays et l’Europe dans le domaine énergétique. En d’autres termes, l’Europe rechigne à utiliser certains leviers économiques qui pourraient être à sa disposition, car elle est dépendante du gaz russe. Si elle entame bel et bien sa transition vers une économie verte, cela changera la donne mais, pour l’instant, le Vieux Continent n’y est pas.

 

Les Ukrainiens sont prêts à tout pour défendre leurs terres face à une nouvelle invasion russe. ©Vadim Kudinov/SIPA

Un président américain préoccupé par la Chine et affaibli par des fractures internes peut-il gérer un dossier épineux comme celui de l’Ukraine ?
Les États-Unis ont la capacité de gérer plusieurs tensions à la fois, par ailleurs bien plus que nous, les Européens. Mais il est vrai que l’administration actuelle est très vulnérable sur le plan domestique : le pays est divisé, les Républicains continuent de remettre en cause la légitimité du président, Donald Trump prétend toujours qu’il a gagné les élections… Ainsi, sur le plan international, Joe Biden peut apparaître comme moins puissant, moins résolu ou moins affirmé à cause de ces vastes défis auxquels il fait face sur le plan national.

Les États-Unis ont-ils malgré tout des atouts ?
Le pays est toujours la plus grande puissance économique, ils sont au cœur du système international financier et sont aussi une très grande puissance militaire. Il est toutefois clair que ni les Américains, ni les Européens ne sont prêts à faire la guerre pour défendre l’Ukraine. Celle-ci n’est pas un État membre de l’OTAN ou de l’UE. La survie des Américains ou des Européens n’en dépend pas. En d’autres termes, défendre l’Ukraine n’est pas, pour eux, d’un intérêt vital, mais plutôt d’un intérêt instrumental, notamment pour les Européens, pour qui ce pays est aussi un État tampon. Ils ne feront pas la guerre pour l’Ukraine, n’enverront pas leurs propres soldats au combat, mais peuvent la soutenir économiquement, financièrement ou avec des aides militaires.

L’Europe préfère donc sauver son gaz russe au mépris des libertés d’un peuple ?
C’est plus compliqué que cela. On ne doit pas nécessairement choisir entre les deux. Le but, c’est de préserver les deux, à la fois les approvisionnements énergétiques de l’Europe et la souveraineté de l’Ukraine. Encore une fois, l’Europe doit savoir ce qui est dans son intérêt. Si l’intérêt est instrumental plutôt que vital, on peut faire beaucoup, mais pas la guerre.

La Russie est-elle déterminée à passer coûte que coûte à l’action en Ukraine ?
La Russie ne veut certainement pas se retrouver bloquée dans une guerre interminable. Or ce risque existe car s’ils sont attaqués, les Ukrainiens vont se battre. Ils sont prêts à se défendre, et ce ne sera pas une « guerre éclair » comme avec les États-Unis en Irak. Les meilleures troupes russes pourraient se retrouver coincées en Ukraine. Si Vladimir Poutine passe à l’action, il doit donc faire un pari sur le coût économique de cette décision. D’autant plus qu’un conflit ouvert entraînerait des sanctions supplémentaires de la part des États-Unis, qui affaibliraient encore un peu plus la Russie.

De quel type de sanctions est-il question ?
Dans le secteur énergétique, c’est difficile étant donné la dépendance des Européens aux ressources russes. Le projet Nord Stream 2, ce gazoduc qui doit acheminer le gaz russe vers l’Allemagne par la Baltique en contournant l’Ukraine, pourrait être abandonné. Une autre menace qui pèse sur la Russie, c’est d’être écartée du système « Swift » des paiements internationaux. Mais infliger davantage de sanctions à la Russie reviendrait à la rendre plus dépendante encore de la Chine, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les Occidentaux : ils ne souhaitent pas renforcer la puissance chinoise. C’est un cercle vicieux. Vladimir Poutine a mené la Russie dans une impasse de laquelle il lui sera difficile de s’extirper.

(…) La suite de ce passionnant entretien dans votre Paris Match Belgique

 

©DR

 

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