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« Poutine n’est ni sénile, ni dérangé… C’est un obsessionnel qui a perdu le sens des réalités »

Nina Bachkatov, notre interlocutrice, est l'auteure notamment de est l’auteure de « Poutine, l’homme que l’Occident aime haïr » . | © Photo by Alexei Nikolsky

Politique

Comment, en 2022, un tel dictateur, arrivé au sommet de sa puissance grâce à la corruption, au mensonge et à l’appui de gens peu recommandables, peut-il encore exister et frapper si fort ? Paris Match interroge Nina Bachkatov, la grande spécialiste belge de la Russie.


Paris Match. Le président russe est-il un dictateur ? Si oui, l’a-t-il toujours été ?
Nina Bachkatov. Je crois qu’on peut parler de dictateur dans sa manière de museler la presse et toute opposition alors qu’auparavant, je l’aurais plutôt qualifié de dirigeant d’un régime illibéral, c’est-à-dire utilisant des formes du système libéral avec un parlement, des élections et une justice, mais aussi des règles perverties par l’extrême centralisation du pouvoir et l’absence de système démocratique.

Quand tout a-t-il basculé ?
Il y a eu plusieurs basculements. Le premier, c’était en 2011-2012 avec les grandes manifestations de Bolotnaïa, du nom de cette place de Moscou où les gens se retrouvaient pour protester contre la falsification des législatives de 2011, qui a trouvé un prolongement dans le retour de Poutine à la présidence, à la suite de Medvedev. L’obsession de Poutine, c’était la faiblesse de la Russie à l’intérieur même du pays, encouragée par des forces étrangères. Pour lui, ces manifestations étaient notamment fomentées par Hillary Clinton. C’est de cette époque que date le sentiment que l’Occident nuit gravement à la Russie. Le deuxième tournant, c’est l’invasion en Ukraine, alors que Poutine s’était montré très discret durant les deux années de Covid. Il est revenu hargneux sur la scène politique. Du Poutine exposant 10, prêt à en découdre.

Que s’est-il passé ? Après vingt années à la tête de la Russie, Vladimir Poutine a-t-il soudain changé mentalement ?
Non, il a toujours été lui-même, depuis le début. Par contre, les circonstances autour de lui ont changé et il s’est adapté, à sa manière. Je pense qu’il s’est raidi face aux différents défis qui se sont présentés à lui et auxquels il a été confronté, que ce soit l’opposition interne ou la concurrence de l’Union européenne et de l’OTAN, qui s’est étendue aux anciens pays du bloc soviétique. Il n’a pas non plus digéré les guerres entreprises par les Américains. Le personnage s’est replié sur ses convictions et s’est coupé de ses sources d’information pour emprunter une posture plus agressive.

Physiquement, il s’est aussi transformé ces derniers mois. Il a beaucoup grossi, renforçant l’idée d’un traitement à la cortisone. Poutine serait-il malade, comme Hitler le fut en son temps, et donc pressé de réaliser son rêve de reprendre les territoires de l’ancienne URSS ?
C’est la dixième maladie dont Poutine est supposé souffrir. Les Américains sont très forts pour répandre ce genre de rumeur. On lui a déjà diagnostiqué un cancer, une déformation des os et, tout récemment, la maladie de Parkinson. Il n’a rien de tout cela. En réalité, il a fait des injections de botox, comme son ami Berlusconi. Ils ont suivi tous deux la même cure, raison pour laquelle ils apparaissent l’un et l’autre un peu bouffis, comme d’ailleurs pas mal d’acteurs hollywoodiens. Et puis, il y a l’âge (le chef de l’État russe a 69 ans). Voilà cinq ans, Poutine avait encore un corps d’athlète, mais le temps a passé et il ne faut pas négliger le facteur de la vieillesse.

Poutine malade ? « On lui a déjà diagnostiqué un cancer, une déformation des os et, tout récemment, la maladie de Parkinson. Il n’a rien de tout cela », affirme Nina Bachkatov. « En réalité, il a fait des injections de botox, comme son ami Berlusconi. » ©Alexei Nikolsky

Peut-on établir une filiation entre l’actuel président russe et certains de ses prédécesseurs de l’Union soviétique comme Staline, considéré par l’Occident comme l’un des plus grands criminels de l’histoire, alors qu’en Russie, il reste pour beaucoup le « Père des peuples » ?
Non, je ne serais pas aussi formelle, car on n’est pas du tout dans le même pays. La Russie n’est pas l’URSS. Staline était géorgien, Khrouchtchev et Brejnev étaient ukrainiens. C’était à l’époque une idéologie partagée dans tous les pays du bloc de l’Union soviétique. C’est un peu facile de confondre des personnages historiques. Ils ne sont pas interchangeables et d’ailleurs, les circonstances ne sont pas les mêmes non plus. À l’époque de Staline, il n’y avait personne pour oser descendre dans la rue. La répression sous le régime stalinien est absolument incomparable. Je ne crois pas que Poutine souhaite recréer l’Union soviétique. Il a certes une vision de la Russie. Pour lui, elle n’est en sécurité que si aucun pays hostile n’est à ses frontières. Il est partisan d’une zone tampon et neutre.

Les tsars partageaient déjà une telle opinion, non ?
Oui, en cela, depuis toujours, les Russes sont différents des Occidentaux. Ils ne demandent pas qu’on les aime ou qu’on vive comme eux. Ils veulent se sentir en sécurité derrière leurs frontières.

Comment, en 2022, un dictateur comme Poutine, arrivé au sommet de sa puissance grâce à la corruption, au mensonge et à l’appui de gens peu recommandables, peut-il encore exister et frapper si fort ?
Détrompez-vous, il n’y a pas que des gens corrompus autour de lui ! L’Occident doit comprendre qu’il s’agit d’une vision complètement caricaturale. Même les oligarques, qui sont souvent des hommes d’affaires en relation avec le pouvoir, ne sont pas pour autant forcément des êtres abjects. La société russe ne se divise pas en bons et en mauvais, en corrompus et en cœurs purs, en riches ou en misérables. C’est beaucoup plus nuancé que cela.

La Russie a longtemps été reconnaissante à son homme fort d’avoir redressé le pays après les errements de Boris Eltsine. Mais, finalement, s’est-elle trompée sur le personnage, qui a patiemment construit sa puissance au rythme de nombreuses irrégularités ?
Non. En fait, tout le monde reconnaît que Poutine a fait du bon travail, que ce soit au niveau économique ou social. Il a rendu une place honorable à la Russie et, aux premières heures, l’Europe comme les États-Unis le considéraient avec bienveillance. On était content de le voir émerger et ses lois sur la fiscalité et les taxations ont participé à la prospérité du pays. Maintenant, que restera-t-il de tout cela dans l’esprit des gens ? Il faut savoir que l’inflation est très présente en Russie depuis ces deux dernières années et, avec la pandémie, les prix n’ont fait qu’augmenter. Les gens grognaient sans pour autant remettre en cause l’autorité morale de leur président. Ils sont très attachés à l’idée qu’il faut du contrôle et, à cet égard, Poutine leur a toujours semblé rassurant, même s’ils se permettaient quelques remarques à propos de la corruption qui sévissait dans le pays. Mais aujourd’hui, on est dans un autre cas de figure. Que va-t-il se passer en Ukraine ? Cela peut provoquer un basculement dans l’opinion publique russe et la conscience nationale. La Russie a été nourrie, historiquement, par l’idée de défendre son pays. Comment va réagir la population russe quand elle comprendra ce que signifie vraiment cette « opération spéciale limitée » en Ukraine ? Je suis en communication téléphonique permanente avec des Russes et tous disent qu’il n’est pas admissible d’assister à une telle guerre fratricide. Moi, je m’attends à un choc en retour de la part de la population, surtout en raison de la tournure dramatique que cette guerre pourrait prendre.

Vladimir Poutine avec sa compagne, l’ancienne championne olympique Alina Kabaeva (38 ans). La photo remonte à 2004. Depuis 2018, date à laquelle on affirma qu’elle était enceinte du leader russe, la gymnaste n’est plus apparue en public. Aujourd’hui, elle se cacherait en Suisse, enfermée dans un chalet très privé et très sécurisé, avec les quatre enfants qu’elle a eus de Poutine. Ils seraient tous nés en Suisse et posséderaient donc un passeport helvète. ©Sergey Zhukov/ITAR-TASS/ABACAPRESS.COM

Nazisme, duplicité, chantage… Poutine reproche aux Ukrainiens le comportement qu’il adopte lui-même. Que trahit une telle attitude sur le plan psychologique, quand le sujet projette ainsi sur autrui ses craintes et ses désirs ? Est-il fou ou succombe-t-il, comme tant d’autres avant lui, à l’ivresse du pouvoir ?
Je ne suis ni psychiatre, ni médecin. Mais cela ressemble à une personne qui, en vieillissant, se raccroche à quelques convictions de base qu’il ne peut plus remettre en question. Poutine n’est ni sénile, ni dérangé. C’est un obsessionnel qui a perdu le sens des réalités au service d’un projet irrationnel. Mais je le répète, contrairement à ce que j’entends, il n’est pas fou. Si ce n’est que le pouvoir rend fou, et que le pouvoir absolu rend fou absolument. Sans jeu de mots, l’homme n’a aujourd’hui plus aucun garde-fou !

A-t-il les mains libres pour appuyer sur le bouton nucléaire, sachant que la Russie considère l’emploi d’armes nucléaires tactiques, c’est-à-dire avec un rayonnement limité, comme une alternative possible ?
Ce n’est pas une alternative crédible, mais il est vrai que la doctrine russe a changé puisqu’elle prévoit que, dans des situations où les armes conventionnelles auraient épuisé leur capacité, le recours à l’arme nucléaire est une option pour poursuivre une guerre sans laquelle celle-ci serait perdue. On n’est donc pas totalement à l’abri bien que, personnellement, je ne crois pas que cela soit possible, en dépit du fait que Poutine lui-même ait plusieurs fois rappelé cette option de manière déplaisante. Par ailleurs, la sécurité nucléaire concerne aussi les centrales, et j’observe que la Russie joue pour le moment un jeu dangereux.

Pensez-vous que le président russe serait capable d’atomiser l’Ukraine pour la neutraliser ?
Si c’est le cas, il faudrait se résoudre à atomiser en même temps une partie de la Russie, car les villes ukrainiennes n’en sont guère éloignées. Poutine n’est pas le docteur Folamour. De plus, avant de déclencher le feu nucléaire, il existe un jeu de codes en cascade détenus par des personnes différentes. On peut donc s’enlever définitivement de la tête l’idée d’un Poutine rageur qui, sur un coup de sang, ouvrirait la valise nucléaire pour appuyer sur le bouton.

(…) La suite de ce passionnant entretien dans votre Paris Match de cette semaine !

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