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Éric-Emmanuel Schmitt : « Être heureux, ce n’est pas échapper au malheur, mais l’intégrer »

« Notre désarroi vient d’abord de la surinformation. Le monde s’étant réduit à un village, ce qui arrive à 20 km ou à 5 000 km de chez moi me touche et me concerne. » | © Lionel GUERICOLAS/MPP/SIPA

Politique

Face à la guerre et à ses horreurs, comment rester optimiste ? Et dans cette société à la dérive, est-il encore possible de trouver son bonheur ? L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt, qui rédige actuellement la suite de sa monumentale saga et bénéficie, à ce titre, d’un recul particulier par rapport à l’histoire, nous livre son regard.

 

Un entretien avec Philippe Fiévet

Dramaturge, romancier, réalisateur et comédien, Éric-Emmanuel Schmitt est né à Sainte-Foy-lès-Lyon, en région Auvergne-Rhône-Alpes, mais est installé à Bruxelles depuis 2002. Il est également naturalisé belge. Le 9 juin 2012, il a été élu à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique au fauteuil 33, qu’avaient occupé avant lui Colette et Cocteau.

Auteur de plus de quarante romans, pièces de théâtre et nouvelles dont, notamment, « Oscar et la Dame en rose » et « La Part de l’autre », il est plongé à présent dans la rédaction d’une saga en huit tomes, « La Traversée des temps », consacrée à l’histoire de l’humanité.

Paris Match. Alors qu’ont déjà été publiés « Paradis Perdu » et « La Porte du ciel », les deux premiers tomes de votre saga « La -Traversée des Temps », que vous inspire l’actualité tumultueuse de ces deux dernières années riches en bouleversements, entre catastrophe climatique, dégradation de la biosphère, pandémie et rumeurs insistante à propos d’une possible troisième guerre mondiale ?
Éric-Emmanuel Schmitt. Je regarde le passé depuis notre situation actuelle. Comment faire autrement ? On considère toujours l’histoire à partir de la fenêtre dégagée dans le mur du présent. C’est avec les soucis d’un homme contemporain que j’examine les siècles précédents. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sommes-nous devenus de plus en plus nombreux et interdépendants ? De plus en plus liés et, en même temps, divisés ? Quoi de neuf ? Quoi de perpétuel ? Ainsi, les catastrophes climatiques ont toujours existé, mais l’originalité du moment, c’est que les hommes en sont l’origine. Les pandémies ont continuellement touché la population, mais aujourd’hui, elles vont vite, en quelques jours de Wuhan au monde entier, car les virus prennent l’avion. La planète n’a fait que rapetisser sous l’effet de la civilisation humaine. Quant à la crainte d’une guerre, consubstantielle à chaque société quelle que soit l’époque, elle a une coloration différente : par l’arme atomique, nous pouvons totalement nous anéantir. Au fond, le progrès, depuis 8 000 ans, c’est également le progrès du mal : il n’a jamais été aussi bien outillé.

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La pandémie, la guerre, les hausses de prix, les accidents, les féminicides : comment peut-on encore croire au bonheur en 2022 ?
Être heureux, ce n’est pas échapper au malheur, mais l’intégrer. Rappelez-vous de l’histoire du prince Siddhartha, légende à l’origine du bouddhisme. Son père l’a fait vivre dans le cocon du palais, en lui épargnant de rencontrer le mal, la maladie, la misère, la mort. Quand, devenu adulte, Siddhartha découvre la violence du monde et la fragilité de la condition humaine, il est traumatisé. Là commence son chemin vers l’apprentissage de la réalité, vers la sagesse. Le bonheur ne consiste surtout pas à vivre à l’écart du mal, à l’éviter, à s’en protéger à l’avance : ça, c’est la chance, ou l’illusion, ou l’égoïsme. Le vrai bonheur ne débute qu’après la douleur. Il n’est pas ignorance du malheur, mais son amour lucide. On peut avoir des dispositions spontanées au bonheur, mais il s’apprend. Envers et contre tout.

Ce spleen profond est-il propre à notre époque, ou bien a-t-on connu pire ?
Notre désarroi vient d’abord de la surinformation. Le monde s’étant réduit à un village, ce qui arrive à 20 km ou à 5 000 km de chez moi me touche et me concerne. Ensuite, les médias aiment dramatiser le réel – tout comme nous, les romanciers et dramaturges – et montrent plutôt l’arbre qui tombe que la forêt qui pousse. Mais, à la différence de nous, romanciers et dramaturges, ils ne proposent pas un chemin, une réflexion, un écheveau de solutions, une résolution des conflits. Tout cela se révèle anxiogène pour les gens. Alors que si l’on prend du recul historique, on se rend compte que notre époque nous offre une existence bien meilleure que précédemment : on vit mieux, plus longtemps, bien soigné, on voyage aisément, on accède à des milliers de loisirs, on ne voit pas ses enfants mourir dans leurs premiers jours, on tente d’écarter d’ancestrales injustices, etc.

« Croyez-vous, en ce moment, que les Ukrainiens pratiquent le pessimisme ? Heureusement pas ! Parce qu’ils ont décidé de ne pas abdiquer devant le mal, de servir leurs valeurs, ils sont optimistes et se défendent. Imitons-les », interpelle
Éric-Emmanuel Schmitt. ©DR

Vous êtes un professeur du bonheur. Qu’enseigneriez-vous à vos élèves pour qu’ils retrouvent la joie de vivre et soient heureux ?
Je ne considère pas mes lecteurs ou mes spectateurs comme des élèves, mais je partage certaines réflexions avec eux. Chacun doit être son propre professeur de bonheur. D’abord, je crois qu’il faut construire sa vie sur ses éblouissements : chacun a ressenti des émotions fondamentales – la beauté de la nature, un art, un sport, le sourire d’un enfant… – et doit les prendre comme pilier, bâtir dessus, y revenir comme à un ressourcement. Sinon, on vit la vie d’un autre, pas la sienne. Ensuite, il faut cultiver la joie, pas la tristesse. La tristesse, c’est le rapport au vide. La joie, c’est le rapport au plein. Si j’appuie sur la touche « tristesse », je vais uniquement considérer ce qui me manque, et il me manque beaucoup : des êtres, du temps, de l’argent, de la puissance, des distractions, des plaisirs. Alors j’estimerai ma vie pauvre et frustrée. En revanche, si j’appuie sur la touche « joie », je vais me réjouir d’exister, jubiler d’avoir ce que j’ai, de fréquenter qui je fréquente, et j’estimerai ma vie riche et complète. Le voilà, notre pouvoir : pas forcément changer le monde, mais notre perception du monde.

Les jeunes sont-ils moins pessimistes que les adultes ?
Au contraire ! Je rencontre de plus en plus de jeunes intelligents, sensibles, cultivés, qui affirment : « Je ne ferai pas d’enfants, car je n’ai pas envie de rajouter des êtres dans cet angoissant monde à venir. » Ils sont parfaitement sincères. Leur altruisme les pousse paradoxalement du côté du non-être plutôt que de l’être. Ils préfèrent retrancher de la vie que d’en créer. Là, je sens que nous, les générations antérieures, nous sommes responsables. Non seulement nous ne leur avons pas livré un monde qui leur plaît, mais nous ne leur avons pas appris à l’habiter. Au travail, relevons-nous les manches ! Pour eux, pas pour nous ! Cessons de cultiver le pessimisme, le cynisme, l’indifférence. Faisons aimer la vie. Transmettons la croyance en l’avenir.

Vous avez écrit dans « L’Évangile selon Pilate » : « Le bonheur suppose que l’on refuse de voir le monde tel qu’il est. » Mais aujourd’hui, on prend tout de face. Difficile de ne pas voir ce que l’on voit.
Attention, je ne reprends pas à mon compte une réflexion d’un de mes personnages dans un moment difficile de son trajet ! Aujourd’hui, vous avez raison, les informations nous arrivent où que nous soyons, même si, par exemple dans la Russie actuelle ou la Chine, les informations disparaissent, tant il y a de censure, de filtres idéologiques, de freins à la liberté de savoir et de penser. C’est ce flux incessant d’informations, souvent tragiques, que notre cerveau doit traiter. On peut douter qu’il en soit capable, vu la consommation d’antidépresseurs dans le monde occidental. Quelle solution ? Ne pas céder au règne de la surinformation, l’équilibrer par la vie intime, la spiritualité, la présence dans la nature, l’expérience des sports, la pratique des arts, la lecture qui vous décentre et vous propose d’explorer la réjouissante complexité humaine.

« Au travail, relevons-nous les manches ! Pour les jeunes, pas pour nous ! Cessons de cultiver le pessimisme, le cynisme, l’indifférence. Faisons aimer la vie. Transmettons la croyance en l’avenir » ©DR

Dans la même œuvre, vous avancez cette réflexion : « Au lieu de s’inquiéter de ce qui se passera demain, les hommes feraient mieux de s’interroger sur ce qu’ils font aujourd’hui. » Alors, interrogez-vous et donnez-nous votre verdict sur cette déconcertante nature humaine…
Nous sommes un mélange instable d’égoïsme et d’altruisme. Égoïstes parce que nos instincts le sont, parce qu’il nous faut privilégier notre survie. Altruistes parce que nous mettons des enfants au monde, parce que nous éprouvons de la compassion, parce que notre esprit veut un monde harmonieux, pacifié, vivable, engageant. Notre problème vient de la difficulté à régler le curseur. En cela, il est particulièrement gêné par les idéologies. En ce moment, par exemple, des soldats russes ont abominablement massacré les civils ukrainiens. Pourquoi ? Poutine les avait convaincus que c’étaient des nazis, bref, des êtres méprisables, condamnables, insauvables. Son discours idéologique avait exclu les Ukrainiens de l’humanité – selon le système de tout racisme – ainsi qu’Hitler l’avait fait pour les Juifs. Qu’entreprendre contre cela ? De la philosophie. Non, je ne plaisante pas : seule la philosophie nous permet d’analyser et de critiquer les pensées dont on nous abreuve, les doctrines qu’on fait passer pour de la réalité. Seule la philosophie nous guérit ou libère des idéologies. Les dictateurs d’ailleurs ont souvent davantage conscience que les démocrates de l’importance des intellectuels et des philosophes ; puisqu’ils les éloignent, les tuent et brûlent leurs livres.

Le 18 juillet 2015, sur Facebook, vous avez écrit à propos du bonheur : « On ne peut pas être heureux sans y travailler durement, car le bonheur exige lucidité et réflexion. La félicité ne consiste pas à se tenir à l’abri du mal – ça, c’est être épargné –, elle commence après les premiers coups. Subir un bombardement de peines, deuils, déceptions, trahisons, et néanmoins sourire, savourer… Il faut insérer la douleur dans la trame de nos jours, tirer un jus positif du malheur, relativiser, chercher, loin des conditionnements de la société, son prototype de satisfaction. » On a beau chercher, on ne voit pas de prototype de satisfaction, et le bombardement qu’on subit, c’est celui en Ukraine. Alors, aidez-nous à nous accrocher…
Sincèrement, que vous apprend l’Ukraine que vous ne savez déjà ? Ou alors c’est que vous vous étiez endormi. Comme beaucoup. Pendant ces dernières décennies, en Europe, après la chute du mur de Berlin, certains ont voulu croire que les tensions antérieures avaient définitivement cessé. Selon eux, le monde s’installait dans la paix, la démocratie, le libre-échange. Ils se sont bercés d’illusions sur la fin de l’histoire. Or le tragique ne disparaît jamais, la violence non plus ; l’intelligence n’arrive jamais à tuer la bêtise. Bref, la paix reste un combat, l’harmonie demeure une lutte. Si nous devons nous accrocher à quelque chose, ce n’est pas à un trou dans le mur pour nous y cacher, mais à nos idéaux. Et nous devons nous battre pour eux. Voilà ce que je vous propose : d’être heureux, de vous battre pour ce qui en vaut le coup.

Doit-on vous considérer comme un optimiste à tout crin ?
Mon optimisme n’est que le jus du drame. Je suis optimiste parce que c’est la seule solution qu’a trouvée mon désespoir. Que sont l’optimisme et le pessimisme ? Deux réactions aux malheurs du monde. Ils font le même diagnostic, mais n’en tirent pas la même ordonnance. Le pessimiste dit : « Ça ne va pas et demain ce sera pire. » L’optimiste dit : « Ça ne va pas, qu’est-ce que je peux faire ? » Le pessimiste consent au mal et, lâchement, se retire. L’optimiste résiste et intervient : il allie l’intelligence au courage, il s’engage. Croyez-vous, en ce moment, que les Ukrainiens pratiquent le pessimisme ? Heureusement pas ! Parce qu’ils ont décidé de ne pas abdiquer devant le mal, de servir leurs valeurs, ils sont optimistes et se défendent. Imitons-les.

Quelle conclusion provisoire aimeriez-vous donner à cet entretien ?
La fréquentation de notre passé permet d’habiter mieux notre présent, sans illusions, avec énergie, allant et une conscience aiguë. C’est pour cela que j’apprécie l’histoire et la philosophie, c’est pour cela que j’écris « La Traversée des Temps ».

Et Dieu dans tout cela ?
Dieu pleure en regardant le journal télévisé… et il se demande s’il a eu raison de faire les hommes libres. Libres pour le bien, libres pour le mal. Peut-être aurait-il dû fabriquer des automates ? C’est à l’homme de se montrer digne de l’homme.

 

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