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Parole d’expert : Et si la guerre en Ukraine dégénerait en conflit nucléaire ?

vladimir poutine

« Poutine souffre d’une sorte d’isolement du pouvoir. Il est probable qu’il soit dans sa bulle, victime d’une déformation du prisme qui doit guider sa décision. » | © ABACAPRESS.

Politique

Jamais, depuis le concept d’équilibre de la terreur énoncé dans les années 1960, le recours à l’arme nucléaire n’avait été envisagé aussi froidement qu’aujourd’hui de la part de la Russie poutinienne. Ce scénario est-il possible?

 

NOTRE GRAND TÉMOIN

Analyste au sein de l’Institut royal supérieur de défense à Bruxelles, Alain De Neve est chercheur spécialisé dans les questions relatives aux développements technologiques au sein du Centre d’études de sécurité et défense (CESD). Il a participé à la rédaction de plusieurs ouvrages, dont celui consacré aux nouveaux équilibres politico–stratégiques au sein de l’Otan.

Paris Match Belgique. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a récemment affirmé que «la perspective d’un conflit nucléaire, autrefois impensable, figure bien aujourd’hui parmi les possibilités». Vous êtes de son avis?

Alain De Neve. Oui. À partir du moment où l’équilibre sécuritaire global est basé sur la dissuasion nucléaire, il est logique que la perspective d’un conflit nucléaire fasse partie des scénarios à envisager, même si la probabilité est infime. C’est, en tout cas, un danger qui doit figurer dans l’esprit des responsables des grandes organisations régionales ou internationales de sécurité, et qui reste d’ailleurs très présent parmi les dirigeants des puissances nucléaires. Le secrétaire général des Nations unies dit simplement tout haut ce que ceux-ci pensent tout bas. Il fallait qu’il le fasse publiquement.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que de tels propos ont jeté un froid.

Oui, et ce n’est pas anodin. Le scénario du pire a été occulté à partir des années 1990 et 2000 et, finalement, il revient comme un cheval au galop et devient soudain plausible. Aujourd’hui, un changement s’est opéré. C’est le retour à une certaine réalité, alors qu’on ne communiquait plus vraiment à ce propos. Très clairement, la dissuasion nucléaire revient au cœur du débat stratégique.

Dans le pire des cas, comment une attaque nucléaire pourrait-elle être déclenchée? Est-ce le premier qui appuie sur le bouton qui l’emporte?

Pour le dire simplement, ce n’est pas nécessairement le premier qui tire qui gagne.

On dirait que vous parlez d’un jeu vidéo.

Eh bien, justement, la dissuasion nucléaire a été au cœur des calculs basés sur la théorie des jeux et, dans les années 1950 et 1960, plusieurs scénarios avaient été échafaudés dans le cadre de calculs mathématiques fondés sur ceux-ci. Il en ressort que ce n’est pas le premier qui attaque qui gagne, dans la mesure où il faut tenir compte de la seconde frappe. Imaginons que deux puissances nucléaires, A et B, se font face et que, pour diverses raisons, la première se sente menacée dans son intérêt existentiel et déclenche une frappe nucléaire contre son adversaire. Même si A prend l’avantage et inflige des dommages considérables, B disposerait encore de frappes en retour. Tout l’enjeu est de savoir laquelle de ces puissances serait en mesure d’assurer une frappe de représailles le plus longtemps possible. Dans ce type de configuration d’école, il faut tenir compte d’un autre aspect qui entre en jeu, à savoir la préservation de la capacité de commandement des forces nucléaires chez chacune des deux puissances. Autrement dit, il y aurait un moment où l’une des deux estimerait que le niveau de destruction infligé à la partie adverse dépasse l’enjeu du conflit. C’est le cœur de la dissuasion. L’arme nucléaire est avant tout une arme de non-emploi.

vladimir poutine
Deux images sèment le trouble depuis quelques jours. A l’enterrement de l’ultra-nationaliste Vladimir Jirinovsky, un député russe qui souhaitait voir l’Ukraine envahie par la Russie, Vladimir Poutine et ses gardes du corps sont apparus avec ce qui s’apparente comme étant la « mallette nucléaire secrète de la Russie » selon le Sun, l’un des quotidiens les plus vendus au Royaume-Uni. « Cette mallette, appelée également Cheget, possède un code personnalisé. Selon la Russie, il existerait trois valises de ce type à Moscou. Chacune est accessible aux trois fonctionnaires les plus haut placés de la Fédération de Russie ». Selon le quotidien anglais, la présence des gardes russes avec cette mallette peut également signifier que Poutine est « très préoccupé par d’éventuelles tentatives d’assassinat. Car presque toutes les personnes en deuil ont été évacuées de l’église de Moscou. »

Donc sans gagnant?

Un tel scénario est en effet là pour rappeler qu’il risque de ne pas y en avoir. C’est le paradoxe sur lequel se fonde la dissuasion nucléaire. Le caractère disproportionné des dégâts qui seraient infligés ne permet pas de concevoir l’idée d’une victoire.

Vladimir Poutine a-t-il besoin de l’autorisation de ses proches pour lancer une telle attaque? Est-il souverain en la matière?

On n’a pas une vision claire du processus décisionnel russe, mais ce qui est certain, c’est que Poutine doit en effet obligatoirement passer par son ministre de la Défense et son chef des armées. Il n’est donc pas le seul aux commandes. S’ajoutent à cela des jalons subalternes.

Oui, mais si les personnes concernées sont à sa botte?

Le sont-ils vraiment? Là est toute la question. Poutine souffre d’une sorte d’isolement du pouvoir. Il est probable qu’il soit dans sa bulle, victime d’une déformation du prisme qui doit guider sa décision. Il ne faudrait pas croire pour autant que tous ceux qui sont sous ses ordres soient aveuglément à sa solde. Dans un article intéressant paru dans The Times of Israel, il est rapporté que Poutine aurait récemment signé un décret congédiant certains de ses généraux ainsi que deux responsables du cinquième service du FSB en charge de la transformation d’informations à propos de l’Ukraine. C’est la preuve que, manifestement, certains s’octroient des libertés de ton et de manœuvre qui ne lui plaisent pas. Cela souligne quelques fissures au niveau du système politico-militaire russe, malgré les dispositions institutionnelles prises ces dernières années par Poutine pour dissoudre tout contre-pouvoir intérieur.

De toute façon, comment pourrait-il se lancer dans une telle escalade alors que cela entraînerait sans doute la fin du monde?

Question pertinente, car c’est le cœur même de la dissuasion nucléaire. C’est précisément parce que sa décision mettrait la planète entière en péril que Poutine pourrait ne pas l’utiliser. Il veut par contre faire croire à ses adversaires qu’il est prêt à prendre un tel risque. C’est un jeu de bluff permanent. Toute la question ici est celle de la crédibilité. Le président russe doit, quelles que soient les circonstances, délivrer un message plausible et se montrer déterminé.

Dans son esprit, ne s’agirait-il pas d’utiliser plutôt des armes nucléaires tactiques ayant une portée limitée, entraînant malgré tout une destruction équivalente à celle d’Hiroshima?

Pas plus qu’elle ne peut être gagnée, une guerre nucléaire ne peut être limitée. L’arsenal nucléaire tactique est un perturbateur de la dissuasion classique, destiné à envoyer un message sans ambiguïté à l’adversaire. En dépit de ses déclarations, on ne sait pas si Poutine l’envisage vraiment. La doctrine nucléaire russe qui prévaut n’est pas basée sur la première frappe. Néanmoins, l’idée est de maintenir un doute. Mais je le répète, qu’elle soit tactique ou stratégique, ce n’est pas une arme de combat, et encore moins à l’égard d’une puissance conventionnelle comme l’Ukraine.

La Belgique dispose d’un système de défense antimissile, mais il n’est pas efficace contre les missiles intercontinentaux et encore moins contre les missiles à grande vélocité, dits hypersoniques, que se targue de posséder la Russie. Quelles sont les alternatives?

Petite correction: la Belgique ne possède pas de défense antimissile. Par contre, elle participe au sein de l’Otan au programme de défense antimissile et, à ce titre, est protégée par un ensemble de dispositifs, que ce soient des batteries antimissiles basées en Pologne, des radars situés en Roumanie ou un système très complexe et diversifié embarqué à bord de frégates ou de satellites capables de détecter des départs de missiles et d’anticiper leur trajectoire. La Belgique bénéficie donc de ce parapluie nucléaire basé sur une défense collective, auquel s’ajoute le parapluie antimissile, toujours au sein de l’Otan. Ces deux dispositifs protègent notre pays, comme d’ailleurs n’importe quel autre membre de l’organisation.

Avec le Shape, grand quartier général des puissances alliées en Europe situé à Mons, et le centre politique et administratif de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord situé à Bruxelles, la Belgique n’en est-elle pas moins une cible de choix?

Non, pas plus qu’une autre. Au contraire, cette situation géopolitique est un avantage, car on doit toujours préserver prioritairement la survie d’une capacité de commandement, afin qu’elle soit en mesure de mettre un terme à l’échange nucléaire.

Si l’Otan est un bouclier efficace, il dépend quand même en large partie de la volonté de Joe Biden de s’impliquer. On a émis des doutes à cet égard. À votre avis, les États-Unis constituent-ils encore un partenaire fiable, prêt à s’engager avec toute la force de frappe dont il dispose?

Dans l’état actuel des choses, rien ne laisse supposer que ce ne serait pas le cas. Ce n’est pas parce qu’il y a eu un retrait progressif des forces américaines en Europe qu’on acte pour autant un désengagement politique. Par tradition, les Américains n’aiment pas être massivement présents sur des territoires extérieurs. Ils ont une conception de plus en plus développée de contrôle à distance de sécurité et préfèrent recourir à des moyens technologiques. Mais n’ayez aucun doute à ce sujet: ils sont un allié stratégique toujours fiable. Le principe de solidarité est intact.

La puissance nucléaire russe effraie : « À l’époque soviétique, la Tsar Bomba était d’une puissance de 57 mégatonnes
(contre 15 kilotonnes pour celle qui a détruit Hiroshima). Le Satan 2 mis au point par les Russes est du même ordre », précise Alain De Neve.

Si, malgré tout, une attaque nucléaire était déclenchée contre la Belgique, ce scénario du pire commencerait-il par quelques attaques de missiles, ou bien doit-on s’attendre à recevoir des bombes sur la tête, comme dans la vidéo tournée à Paris?

Face à une frappe nucléaire, il n’y a pas d’échappatoire, excepté les abris. Mais ne nous leurrons pas: seule une partie très limitée de la population pourrait en bénéficier. Des centaines de milliers de vies partiraient donc en fumée. Tout dépend aussi de la charge nucléaire utilisée. À l’époque soviétique, la Tsar Bomba était d’une puissance de 57 mégatonnes (contre 15 kilotonnes pour celle qui a détruit Hiroshima) et, aujourd’hui, le Satan 2 mis au point par les Russes est du même ordre. Avec un tel engin, la Belgique n’existerait plus. Bruxelles serait pulvérisée à la seconde, ensuite il y aurait le souffle, puis le bombardement de neutrons et une très large zone radioactive. La superficie de la Belgique est d’environ 30000 km². Il n’en resterait rien.

Les cinq plus grandes puissances ont souvent répété qu’une guerre de ce type était ingagnable et vous venez vous-même de le confirmer. Pourtant, Poutine et Lavrov ont ouvertement envisagé l’usage de l’arme nucléaire. Quel intérêt ont-ils à vouloir glacer le monde d’effroi?

Faire passer un message de mise en garde ferme et sans ambiguïté. Le seul chef d’État qui avait exprimé un doute quant à l’emploi effectif de tels armes, c’était Valéry Giscard d’Estaing, ce qui avait gravement entamé la crédibilité du message de dissuasion dans le chef de la France. Aujourd’hui, ce qui est hors de doute, c’est qu’à partir du moment où ses intérêts vitaux seraient menacés, la France n’hésiterait pas à appuyer sur le bouton. L’Otan non plus. Donc le principe même de recours est d’actualité.

Le nucléaire civil représente une autre source d’inquiétude en Ukraine. Que s’est-il passé dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, aux mains des Russes avant leur retrait et qui, après avoir subi des tirs de leur part, a connu des coupures d’électricité? Tout est-il réellement sous contrôle, ou faut-il craindre un Tchernobyl bis? On se souvient que l’explosion d’un réacteur avait été tragique pour l’Occident en raison des vents qui avaient poussé la radioactivité vers l’Allemagne et l’Alsace. Poutine pourrait-il en faire une arme de combat?

La sécurité du site serait garantie, même sans électricité. Mais des incertitudes très lourdes demeurent. Évidemment, le nom même de Tchernobyl est source d’effroi, que ce soit pour les Ukrainiens ou au sein de l’opinion publique internationale. S’agissant des Ukrainiens en particulier, peut-être s’agissait-il de les inciter à quitter la région ou le pays. Bref, à tout le moins, de désorganiser complètement l’Ukraine. C’est hélas de l’ordre du possible. Tout n’est pas sous contrôle. On ne peut avoir aucune garantie absolue. Un Tchernobyl bis est en effet toujours envisageable.

La crise actuelle de l’énergie engendrée par le conflit montre que, plus que jamais, nous avons besoin du nucléaire civil. Doit-on donc apprendre à vivre avec le danger de centrales qui représentent toujours un danger potentiel puisque Tchernobyl, et plus récemment encore Fukushima, hantent toujours les mémoires?

Au niveau électrique, on est actuellement dans une offre déficitaire et, de fait, le nucléaire civil joue un rôle important. Il n’est plus vraiment question d’arrêter cette filière. Comme on le voit en France, elle fait même l’objet d’une relance. Quant à la Belgique, elle envisage au minimum de maintenir deux centrales en activité. Dans l’Hexagone comme au Plat Pays, nous ne sommes donc plus dans un scénario de sortie.

En cas d’incident nucléaire majeur, la Belgique semble bien peu préparée et ses plans d’évacuation semblent davantage relever des bonnes intentions. Le problème ne réside-t-il pas aussi dans le fait que l’implantation des centrales belges nous met dans une situation de vulnérabilité, dans la mesure où les réacteurs sont situés près des villes et des grands axes routiers?

Vu l’exiguïté du territoire et sa configuration, il serait difficile de faire autrement. Un auteur américain avait affirmé que la Belgique était une grande ville. Il existe cependant un plan d’urgence qui a été revu et complété en 2018, mais vous savez comme moi que les plans ne se déroulent jamais comme on le voudrait. Un autre aspect est le degré de préparation individuel. Très peu de citoyens belges ont intégré cette menace dans leur quotidien. Vous pouvez avoir le meilleur plan d’urgence, il ne servira à rien s’il n’y a pas de sensibilisation de la population au risque nucléaire.

Comment construire un monde plus sain, plus sûr pour demain? Pensez-vous que les puissances concernées accepteraient de se débarrasser de leur arsenal nucléaire, même si, comme disait Chirac, les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent?

Première constatation, malgré certains discours qui ont été prononcés – je pense notamment à Obama–, la tendance actuelle est à l’opposé: on injecte aujourd’hui des milliards dans la modernisation des armes nucléaires et, technologiquement, on les affine de plus en plus. Donc, nous ne sommes absolument pas dans un scénario de dénucléarisation pour l’instant. Et cette affaire ukrainienne va certainement relancer l’importance de la dissuasion nucléaire pour la sécurité globale. Mais, à partir du moment où l’on pose ce constat, tout n’est pas perdu ! Car il faudra mettre en place une nouvelle architecture de sécurité en Europe, c’est-à-dire forcément reprendre le dialogue, revoir et prévoir des mécanismes de contrôle et d’échange d’informations pour maintenir un certain nombre de garde-fous. Ils existaient avant et certains existent toujours. Poutine ne sera pas toujours là. On se focalise sur lui et son double discours, mais il faut prévoir un après–Poutine et revenir à des mécanismes institutionnels qui seront là pour baisser le niveau des tensions.

Vous êtes un observateur attentif de l’évolution de l’Otan. Pensez-vous qu’un nouvel ordre mondial se met en place, avec d’une part les pays démocratiques et de l’autre les autocraties que sont la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord?

Je ne pense pas que cet ordre que vous évoquez soit vraiment nouveau. Le problème de la Russie a toujours été sa production de dirigeants. Je considère que nous sommes dans ce cas de figure depuis longtemps. Une anecdote: en matière de théorie de relations internationales, au début des années 2000 est née une école de pensée de la paix démocratique. Celle-ci professait l’idée que les démocraties s’étendraient naturellement au monde entier, un rêve auquel adhéraient les présidents Clinton et Bush. Mais depuis le tournant de 2010, les grandes démocraties de la planète acceptent l’idée qu’il y ait des zones grises non démocratiques: la Chine, bien sûr, mais aussi l’Afghanistan des talibans, la Libye, la Syrie, etc. Par principe de réalisme, il faut désormais compter avec elles. On est déjà dans ce scénario depuis un certain temps. Il faut garder à l’esprit que cette opposition entre démocratie et autocratie est une vision particulière qui nous est propre. Il y a d’autres grilles de perception dans le monde.

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