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Bruno Colmant : « On peut s’attendre à des émeutes de la faim et des pays en faillite »

Pour Bruno Colmant, docteur en économie, « Un nouveau rideau de fer se construit. Ce sera une guerre de tranchées. L’Europe en sortira – si elle en sort – éreintée, épuisée militairement, empoisonnée socialement »... | © picture alliance / dpa

Politique

Hausse des produits alimentaires, de l’énergie… Les sanctions contre la Russie et la guerre en Ukraine ont un impact global. Économique notamment. Dans le marasme de l’inflationnisme galopant, la Belgique n’est pas épargnée. La guerre est-elle responsable de tous les maux ? Certains en tirent-ils profit ? Où peut nous mener cet affrontement avec la Russie ?

Bruno Colmant, docteur en économie appliquée, professeur à l’ULB et à l’UCLouvain notamment (*) nous donne son regard sur l’impact économique du conflit et sur les voies diplomatiques, les seules, insiste-t-il, qui peuvent y mettre un terme.

Paris Match. Début mars déjà, à propos des conséquences économiques de la guerre en Ukraine, vous parliez d’un « choc inflationniste sans précédent ». Dans quels domaines est-ce le plus visible ?
Bruno Colmant. Cela se joue beaucoup dans les secteurs de l’énergie et de l’automobile, notamment. Des entreprises ont volontairement arrêté de commercer avec la Russie. Certaines ont démantelé ou cédé leurs implantations russes ou les ont mises en régime faible, d’autres hésitent encore. L’impact économique de ces restrictions est extrêmement important. La Russie exige qu’on paie son gaz en roubles, au lieu des habituelles devises étrangères, dont le dollar, ce qui a conduit à des restrictions d’approvisionnement (NDLR : Vladimir Poutine brandissait cette menace vis-à-vis de pays « hostiles » depuis plusieurs semaines. Le 26 avril, Gazprom, le fournisseur de gaz russe, a fermé les vannes du gazoduc qui approvisionne la Pologne tant que cette dernière ne s’acquittera pas de ses factures en roubles. La Bulgarie est également touchée par cette mesure. L’idée est, entre autres, de rendre de la valeur à la monnaie russe). Plus largement, la hausse des prix de l’énergie, couplée à ce conflit en Ukraine, va embraser l’économie en 2022. La spirale est déjà largement entamée.

L’Ukraine est le « grenier à blé » de l’Europe et du monde. C’est une réalité, bien sûr, mais n’est-elle pas commodément gonflée par les producteurs de produits raffinés ?
Nos pays sont viscéralement dépendants du grain ukrainien. Pas seulement les européens, mais aussi l’Égypte, par exemple, qui dépend en grande partie de l’alimentation russe et ukrainienne. Cela n’a pas été gonflé. C’est une réalité. On peut donc s’attendre à des raréfactions alimentaires, des famines et, bien sûr, des émeutes de la faim et des pays en faillite.

Quel impact cela a-t-il sur le prix des produits en Belgique ?
En Belgique, il n’y a pas d’impact immédiat. Même si l’on constate la raréfaction de certains biens alimentaires comme les pâtes. Ce n’est pas une catastrophe, mais cette raréfaction va évidemment induire une inflation.

Une inflation qui se répercute aussi sur les déplacements, le prix de l’énergie…
Cette inflation est en effet essentiellement énergétique et alimentaire. Les coûts vont augmenter pour les entreprises, tant au niveau des salaires que de la consommation d’énergie. Cela représentera un véritable choc sur nos économies. Les prix de nombreux produits vont s’envoler : le grain, le gaz, l’électricité, les engrais…

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L’inflation énergétique a elle-même un effet sur le prix des produits transportés de l’étranger.
Elle pénètre en effet les fissures de l’économie. Toutes les entreprises ont besoin d’énergie. Cette inflation a déjà commencé l’an passé. La première pénurie dans ce domaine s’est ressentie en juillet dernier. La demande d’énergie a augmenté. L’approvisionnement russe était associé au pipeline Nord Stream II, aujourd’hui abandonné (NDLR : à l’époque, la Russie a multiplié les interventions pour se placer au centre des débats sur la crise énergétique européenne. Vladimir Poutine a joué la carte des livraisons de gaz pour obtenir des concessions de l’Europe, faisant en partie du Kremlin le maître du jeu. En février dernier, alors que les tensions entre alliés de l’Otan et Russie s’aggravaient à la frontière de l’Ukraine, l’Allemagne mettait Poutine en garde quant aux sanctions qui seraient prises contre la Russie. Parmi celles-ci, l’une visait le gazoduc germano-russe Nord Stream II, qui relie la Russie à l’Allemagne tout en contournant l’Ukraine).

L’augmentation de certains produits est-elle parfois le résultat d’une manipulation, d’une surinterprétation ou d’une surévaluation anticipée des difficultés à venir ? Bref, aurait-on artificiellement gonflé la dépendance à l’Ukraine ?
Non. C’est une réalité incontestable. Le problème est très grave.

Peut-on associer certains manques aux pénuries endurées durant la crise sanitaire ? En d’autres termes, peut-on lier la guerre en Ukraine et la pandémie ?
Il peut en effet y avoir, dans certains cas, des liens entre les deux. Quand l’inflation pénètre l’économie, on tente de trouver des explications simples, mais elles sont en réalité plurielles.

Déjà inquiet quant aux conséquences de la crise géopolitique actuelle, dominée par la guerre en Ukraine, Bruno Colmant pointe une autre menace : « Les confinements chinois sont moins médiatisés, mais bien plus importants que la guerre ukrainienne en termes de perturbation du commerce international. » ©Jin Liwang/Xinhua via AP

On songe par exemple à la pénurie récente de certains produits moins connus, comme des substances chimiques utilisées notamment dans les sphères médicales. Cela nous renvoie, dans un autre registre, aux pénuries de masques ou de puces informatiques et autres composants venus de Chine lors du pic de la crise sanitaire mondiale.
Tout cela est lié à une quantité de produits qui ne sont plus disponibles. Une capacité moindre a entraîné une diminution de la production. Les confinements chinois sont moins médiatisés, mais bien plus importants que la guerre ukrainienne en termes de perturbation du commerce international. On ne peut pas lier l’inflation actuelle et à venir uniquement au phénomène ukrainien. Néanmoins, ce dernier constitue un facteur amplificateur sur l’alimentation et l’énergie.

La facture d’autres produits se justifie-t-elle par le transport et l’augmentation du prix du carburant, et par la diminution de certaines productions elles-mêmes soumises à des freins dans le fret ?
Là encore, les difficultés se croisent. La Chine connaît des problèmes dans la gestion du Covid. Elle n’a pas réussi à atteindre l’immunité collective, elle a donc remplacé cette immunité par la politique de tolérance zéro au virus. Cela signifie la fermeture complète de certaines villes, dont Shanghai. Des entreprises ou sites de production et de transport sont à l’arrêt.

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Dans les prochains mois, l’inflation aura un impact considérable et éminemment nocif sur les ménages les plus défavorisés. Mais aussi sur la classe moyenne ?
L’ordre des priorités est en train d’évoluer : l’inflation va être extrêmement importante pour un ménage moyen, de l’ordre peut-être de 7 % à 8 %. Pour les moins bien nantis, ce sera davantage encore évidemment, de l’ordre peut-être de 15 % à 20 %. Et malheureusement, les salaires ne sont indexés que d’une fraction de cette inflation. La proportion des biens élémentaires est naturellement plus volumineuse pour un ménage qui ne peut se permettre aucun luxe. Ces ménages sont pénalisés par des dépenses incompressibles, qui ont fortement augmenté et qui vont donc de plus en plus grever leur budget. Cela va créer un problème de compétitivité pour les entreprises, qui ont toutes un poids et un contenu énergétique.

« Nos pays sont viscéralement dépendants du grain ukrainien. Pas seulement les pays européens, mais aussi l’Égypte, par exemple. On peut s’attendre à des émeutes de la faim, mais aussi à des pays en faillite. » ©Valery Melnikov / Sputnik

« L’augmentation du prix de l’électricité, ce n’est pas un problème de riches, c’est un problème de pauvres », dites-vous.
Ce sont les classes moyennes et les plus précaires qui vont être les plus fragilisées.

Cette crise énergétique va-t-elle contraindre les dirigeants à mettre en sourdine la crise environnementale et la réévaluation des énergies utilisées ? Faudra-t-il faire une croix, au moins temporaire, sur la « justice environnementale » qui serait par ailleurs la « précondition », comme le soulignait récemment à Bruxelles la militante Angela Davis, « à toute autre forme de justice » ?
Imposer la transition énergétique comme condition préalable à la gestion des flux d’approvisionnement alors qu’on est face à un phénomène dramatique et meurtrier ne me semble pas pour l’instant être une priorité.

Cette crise économique en pleine explosion pourrait naturellement engendrer des soulèvements populaires. En Europe aussi ?
Il y aura certainement des révoltes de pays très dépendants de l’Ukraine en matière alimentaire. Quand les gens ont faim, les phénomènes de rébellion se multiplient. Chez nous, il n’y en aura peut-être pas, mais les personnes qui vont le plus souffrir de la perte de pouvoir d’achat pourraient se manifester. En France, le climat politique a changé. De nombreux citoyens ont manifesté leur désarroi. Ce n’est pas fini.

Vous songez à une « giletjaunisation » accrue des manifestations publiques, en Belgique aussi ?
Il n’y a pas en Belgique de situation de désespérance intense. Le gaz vient essentiellement de Norvège et des Pays-Bas, mais le gaz russe détermine le prix de l’électricité partout en Europe. Par ailleurs, nous avons la chance d’être un pays très agricole. Nous ne connaissons pas de problème de pénurie réelle dans ce secteur, sauf peut-être dans le domaine des pâtes alimentaires.

Bruno Colmant face aux réalités militaires de la guerre : « J’ai peur d’un conflit qui ressemble à celui de 1917 sur la Marne. Avec des armées qui s’observent et gardent les armes. Avec un horizon de trois à cinq ans d’opposition des camps occidentaux et russes sur des frontières mal définies, avec un armement croissant. » ©Kovalev/Tass/ABACAPRESS.COM

« Si l’impact économique des sanctions est souvent évident, leur efficacité politique l’est beaucoup moins », affirmait le 11 février dernier, dans une tribune du Monde, l’économiste Sébastien Jean. Êtes-vous globalement d’accord avec ce constat ?
Bien sûr. Les sanctions politiques visant certains dirigeants ad hominem sont dérisoires, mais les sanctions visant des peuples sont parfois dramatiques. On se souvient de celles imposées à l’Irak après 1991 dans le cadre de l’opération « Pétrole contre nourriture », qui conduisit à des drames et à des scandales.

Fin février dernier, les alliés annonçaient frapper la Russie avec l’arme bancaire. Pour sanctionner Moscou après l’invasion de l’Ukraine, ils ont exclu de nombreuses banques russes de la plate-forme interbancaire et système de télécommunication financière Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, société coopérative de droit belge, basée à La Hulpe et détenue et contrôlée par ses adhérents, parmi lesquels se trouvent les plus importantes banques mondiales). Les Russes développeraient néanmoins leur propre réseau. Ces mesures font-elles réellement souffrir la Russie, que l’on a dit par ailleurs indifférente à certains faisceaux de sanctions ?
À court terme, cela n’a pas beaucoup d’impact, car les armes de Poutine, le gaz et le pétrole, ont augmenté. Donc, au bout du compte, il en sort gagnant. Mais c’est dommageable à moyen terme. Si la collaboration Est-Ouest diminue, cette question d’accès à des produits technologiques occidentaux pourrait être un facteur d’appauvrissement de la Russie. Ce ne sera pas immédiat, plutôt à long terme.

Vous vous êtes dit très surpris en tout cas que les Russes soient exclus de Swift, censée fonctionner même en temps de conflit. Et, plus largement encore, par le poids des sanctions lancées par l’Europe.
Oui, car cette fermeture d’accès à Swift à certains organismes russes a déjà et va avoir encore plus un impact négatif. Le commerce international apparaît plus compliqué.

Que dire par ailleurs de la sanction des oligarques, avec la saisie de leurs yachts ultraluxueux ou le gel de leurs actifs financiers ? On a parlé notamment de la « fin de l’empire Roman », allusion à Abramovitch, propriétaire entre autres du club de football de Chelsea et proche de Poutine. Est-ce crédible, ou cosmétique avant tout ?
Ce n’est pas de nature à avoir un véritable impact sur l’économie.

Est-ce une mesure populiste ?
Si l’on veut. L’impact peut être par ailleurs personnel, si l’on en croit le taux de suicide récent parmi ces hommes.

« Un nouveau rideau de fer se construit. Ce sera une guerre de tranchées. L’Europe en sortira – si elle en sort – éreintée, épuisée militairement, empoisonnée socialement »

Vous avez souligné récemment que « le risque d’une guerre par procuration Otan/Russie est très inquiétant ». Vous estimez qu’en contribuant à armer davantage l’Ukraine, on fragilise l’espace pour des négociations avec la Russie. Vous avez indiqué que le risque est de créer par ailleurs une « longue ligne de front Otan-Russie » et de voir un conflit « durer des décennies », sachant que l’armement de l’Ukraine est désormais ancré dans le pays.

Quel sera l’aboutissement de cette guerre ukrainienne ? C’est limpide. Faute d’avoir une armée européenne, vassalisée par les États-Unis qui dominent l’Otan, les pays européens créent une ligne de front avec la Russie. Un nouveau rideau de fer se construit. Ce sera une guerre de tranchées. L’Europe en sortira – si elle en sort – éreintée, épuisée militairement, empoisonnée socialement. Car tout pourrait se disloquer : la stabilité économique, l’ordre monétaire, les engagements sociaux.

Vous parlez aussi, de façon assez imagée, des périls d’une « guerre par procuration ».
J’ai peur d’un conflit qui ressemble à celui de 1917 sur la Marne. Avec des armées qui s’observent et gardent les armes. Avec un horizon de trois à cinq ans d’opposition des camps occidentaux et russes sur des frontières mal définies, avec un armement croissant. Ce serait le retour d’un rideau de fer militaire.

Avec le spectre, désormais incarné, du retour de la guerre froide.
Pas si froide d’ailleurs, malheureusement. On est retombé dans une guerre chaude, qui dépasse les schémas les plus sombres.

Les Américains réunissent leurs alliés pour armer l’Ukraine. Est-on trop tributaire des États-Unis ?
Nous souffrons de ne pas avoir de défense européenne. L’Otan s’y substitue, ce qui nous met logiquement sous contrôle américain. Et comme Russie et États-Unis ne sont pas dans une diplomatie particulièrement sereine, le défi reste de taille.

Joe Biden se pose en « moralisateur » dans le conflit en Ukraine, tandis que Vladimir Poutine est « diabolisé ». Cet axe du bien et du mal, ce manichéisme apparent vous surprend-il, ou le trouvez-vous simplement encombrant, inapproprié ?
Ce qui m’étonne, c’est l’aggravation du conflit. Il est épouvantable que cette invasion se soit enflammée aussi rapidement, se muant en guerre, faisant à grande vitesse des dizaines de milliers de morts au bas mot.

 

« Combien de temps mettrait un missile avant d’atteindre une grande ville européenne ? » Un sujet diffusé sur la chaîne de télévision publique russe Rossiya 1 fait froid dans le dos depuis quelques jours. Un des experts commente des images : « Ce missile ne peut être intercepté. Regardez et comptez les secondes. Il est déjà sur Paris après 200 secondes ! Et avec un missile Sarmat, le Royaume-Uni n’existerait plus. » L’expert conclut ensuite : « C’est comme ça qu’il faut leur parler. Ils ne comprennent rien d’autre ! » ©DR

Vous préconisez donc une action plus largement axée sur la négociation pure.
Je suis économiste, pas stratège militaire ou géopolitique. Et bien qu’officier de réserve, je suis aussi profondément pacifiste. Il n’y a qu’une voie pour terminer une guerre, c’est celle de la diplomatie. Il faut absolument négocier et essayer de comprendre quelle est la latitude de chaque camp. Le surarmement conduit à l’amplification de la guerre au détriment de tous.

Que dire dans ce sens de l’intervention du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, qui a rencontré Vladimir Poutine ? Ce dernier aurait affirmé, lors de cet échange, croire en une issue favorable des négociations avec l’Ukraine.
Cette initiative d’Antonio Guterres était vraiment très positive. J’y place beaucoup d’espoir. Le personnage est respectable et respecté. Il entraîne bien plus que les pays européens. Sa position, son ouverture sont de nature à interpeller le monde entier. On aurait dû commencer par ça.

Comment évaluez-vous le risque d’embrasement du conflit par la voie nucléaire ? Le redoutez-vous concrètement ?
J’espère qu’on n’aura pas recours à l’arme nucléaire. Le risque d’embrasement serait alors continental, voire mondial. Le surarmement de part et d’autre est une façon de gérer le conflit. Vous savez ce que j’en pense.

D’autres pays que la Russie ont fait l’objet de sanctions économiques implacables dans l’histoire. Dans quels contextes cette arme est-elle le plus souvent utilisée ?
Quand des dictateurs tombent. Aux Philippines, par exemple. De nombreuses mesures ont été prises contre des pays qui abritaient des terroristes. L’exemple de la suspension de Swift imposée à la Russie, qui n’est pas d’ailleurs encore intégralement imposée, montre une chose : que l’on est en train de fissurer la mondialisation.

Ce détricotage freine les élans diplomatiques. Il faut pouvoir continuer à parler à tout le monde…
J’en suis convaincu. L’Union postale universelle a établi au XIXe siècle les bases du maintien d’un lien postal, même entre pays belligérants. On pourrait faire un parallèle avec Swift. Ce ne sont pas, dans Swift, des messages physiques, mais informatiques. Il est dangereux de se priver de contacts avec le monde, quel qu’il soit. Et cela ne doit pas dépendre d’une liste de nos amis ou ennemis du jour, qui varierait au gré des circonstances. Il faut toujours garder des liens. Que les humains continuent à se parler.

(*) Membre de l’Académie royale de Belgique, docteur en économie appliquée et professeur à la Vlerick School, à l’ULB, à l’UCLouvain et à l’ICHEC.

 

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