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Portrait de la nouvelle ministre : Hadja Lahbib, la « rebelle »

21 juillet 2022, Bruxelles. Hadja Lahbib interviewée par une ancienne consoeur de la RTBF lors de sa première Fête nationale en tant que membre du gouvernement. © BRUNO FAHY Belga

Politique

Le 15 juillet, Hadja Lahbib, « novice en politique », devenait ministre des Affaires étrangères en remplacement de Sophie Wilmès. Des parents musulmans pratiquants, un goût pour le bouddhisme, les études, la liberté de penser. Zoom sur le parcours d’une journaliste, réalisatrice et auteure passionnée qui se décrit comme « ni de gauche, ni de droite ».

Depuis la veille il était question d’une femme pour prendre la relève de cette dernière, personnalité à la popularité élevée. Le MR a, comme cela a été beaucoup relayé, « créé la surprise » en faisant ce choix. Une option « audacieuse » pour le parti réformateur.

Georges-Louis Bouchez, président du parti a souligné que c’était son « premier et unique choix », évoquant un « parcours méritocratique », et ajoutant qu’on peut « naître dans un coron du Boussu et devenir ministre des Affaires étrangères ». Le libéral a ainsi opté pour un visage à la fois familier et respecté. « Si la politique continue sur des codes traditionnels, on va constater une érosion des partis traditionnelles et assister à une montée des populismes. Il faut donc poser des choix audacieux », a également déclaré le président du MR qui fait là un coup médiatique indéniable. Une voix portée aux personnes et familles issues de la diversité.

Voici une corde de plus à l’arc déjà fourni de Hadja Lahbib, électron libre, femme de caractère qui fonctionne au coup de cœur, et choie sa liberté de penser. Un sacré challenge aussi à relever. Une mission nouvelle, faite de responsabilités massives, une tâche à laquelle elle s’attelle désormais à fond.

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Journaliste chevronnée, d’origine kabyle, auteure de plusieurs documentaires, figure notoire du petit écran et, plus récemment à la tête de la commission soutenant Bruxelles comme capitale européenne de la culture en 2030. Voici, de façon sommaire, ce que le grand public sait de cette jeune femme au pommettes aiguisées et regard brûlant.

« Je me suis dit qu’il faut parfois suivre son étoile », dit-elle lors de la conférence de presse du 15 juillet. « Il y a des coups de fil qui vous font entrer dans une autre dimension, j’étais un peu sous le choc. Il s’en est suivi une longue conversation, sans tabou (…)  J’aurai l’honneur d’être le visage de la Belgique à l’étranger, je défendrai ses intérêts et les valeurs démocratiques qui sont les nôtres et les libertés fondamentales à un moment de notre histoire où elles sont plus que jamais en danger. »

Une fonction moins politicienne que d’autres

Par définition, les Affaires étrangères imposent une hauteur de vue, des échanges internationaux qui, bien sûr, impliquent une cohabitation avec d’autres vues, d’autres fonctionnements, d’autres cultures, d’autres États.
Des voyages, de la représentation en haut lieu, une solide dose de diplomatie aussi, autant de niveaux et d’axes où l’on imagine Hadja Lahbib dans son élément. Un poste de poids mais qui lui va bien car a priori moins strictement politique que d’autres. Les matières de politique étrangère sont en général relativement consensuelles en Belgique.

En journaliste de télévision publique, elle a longtemps incarné une forme de neutralité, d’objectivité imposée. Dans ses reportages les plus pointus, dans ses documentaires, elle a pu injecter de la nuance. Ce qui n’a pas entravé certains engagements. Mais ce sont des engagements par essence fédérateurs : cause des femmes, plaidoyers pour la démocratie dans des pays meurtris, prises de position en faveur d’échanges, d’écoute, de tolérance.

« Ni de gauche, ni de droite »

« C’est un poste taillé pour elle », avancent de nombreuses voix. Sa formation journalistique à l’ULB, sa connaissance de la chose internationale, son expérience de terrain, sa maîtrise de la culture, cette créativité aussi qui la nourrit, autant d’atouts qui doivent jouer. Cette success story, ce parcours à la force du poignet, est fondatrice et « légitimise » le choix du MR.
N’en déplaise à ces autres voix qui s’élèvent au sein du parti pour dénoncer une nomination sans appui électoral. Un classique dans les cas où un journaliste est propulsé en politique. Même si en l’espèce, il ne s’agit pas, espère-t-on, de politique politicienne, Hadja Lahbib se décrit comme « une citoyenne sans bagage politique ». « Je donnerai  toute mon énergie, ma différence, mes qualités et mes failles, celle d’une femme, sans à priori ni de gauche, ni de droite, fondamentalement libre et concernée par l’état de la planète», a-t-elle affirmé avant d’ajouter qu’elle restait « capitaine de son âme ».

Avec la reine Mathilde durant le concert du 20 juillet 2022, veille de la Fête nationale belge, à Bozar à Bruxelles.  © HATIM KAGHAT Belga

Le 17 juillet, Hafida Bachir, conseillère politique chez la secrétaire d’État à l’Égalité des genres, à l’Égalité des chances et à la Diversité publiait ce post sur Linkedin. « L’arrivée de Hadja Lahbib dans le gouvernement fédéral ne semble laisser personne indifférent. Étonnement, bienveillance, hostilité, réjouissance, rejet… Mon post n’a pas la prétention de donner un avis sur le choix de Hadja. Ce choix lui appartient.
Par contre, je souhaite souligner quelques actions sur lesquelles j’ai eu le plaisir de la croiser durant sa carrière de journaliste et de réalisatrice et qui témoignent de son attachement aux droits des femmes et à leurs conditions de vie. (…). Nous sommes nombreuses à nous souvenir de cet enregistrement où nous avons pu prendre le temps de développer nos points de vue. (…)»

Hadja Lahbib est naturellement consciente que cette propulsion, surtout lorsqu’elle se fait vers les plus hauts niveaux, peut être acrobatique. 

Des combats plutôt rassembleurs donc, comme le féminisme dont elle porte aussi haut les couleurs, tout en évitant les termes galvaudés. Ceux qu’elle utilise sont pesés, et, dans sa bouche portent une authenticité. Cela peut permettre de tenir la route sur ce positionnement « ni de gauche, ni de droite », en évitant les périls de la demi-mesure et les écueils possibles d’un « centre » souvent qualifié de ventre mou mais qui aussi ses atouts.

Cela suffira-t-il et pourra-t-elle garder cette « liberté de cœur et d’esprit » qui lui colle à la peau et qu’elle pratique depuis ses plus jeunes années ? « Hadja ne calcule jamais, elle ne triche pas », nous dit Hervé Gérard, écrivain et conférencier, ancien président de la Foire du livre de Bruxelles. Il connaît la journaliste de longue date et l’a interviewée notamment pour son émission Pleins Feux sur RCF (Radio catholique francophone) en mai 2021. « Élégance de cœur et d’âme, tolérance, respect de toutes les différences, culture et vivacité d’esprit, puissent toutes ces qualités ne pas être altérées, dans un milieu politique où tous les coups sont permis. Mais Hadja aura, j’en suis certain, la force de caractère  pour résister à tous les assauts qui pourraient la dénaturer. »

Icône « biceps » pour des dossiers pris à bras-le-corps.

Hadja Lahbib est naturellement consciente que cette propulsion, surtout lorsqu’elle se fait vers les plus hauts niveaux, peut être acrobatique. Au moindre faux-pas les carnassiers seront là.
En excellente élève, appliquée, et pratiquant l’humilité, elle veut se concentrer sur ses nouvelles missions. Pas d’entretiens au long cours pour l’instant, nous assure un membre de son équipe de communication des Affaires étrangères : « La ministre Lahbib se concentre sur son travail, beaucoup de dossiers à rattraper.»

En mettant ainsi d’emblée les mains dans le cambouis, le b.a.-ba diront certaines voix, elle clôt le bec, au moins temporairement, des jaloux et évite l’écueil du journaliste star du petit écran catapulté en politique et souvent tenté par une médiatisation flashy.

« Cette première journée en tant que ministre fédérale m’a donné un avant-goût du rythme intense qu’impose cette fonction », écrivait Hadja Lahbib le 16 juillet sur les réseaux sociaux. « Après la conférence de presse au MR et ma prestation chez le Roi, j’ai participé dans la foulée à mon premier conseil des ministres, avant de faire le point sur les dossiers centraux de notre politique étrangère avec Sophie Wilmès et le Premier ministre Alexander De Croo. Directement au travail, dans l’intérêt de notre pays et des Belges ! » Le tout était suivi de l’icône « bras musclé ».

Hadja Lahbib est donc « novice en politique ». Cette expression a été utilisée sur tous les tons. Mais cela ne l’impressionne pas outre mesure. Ce poste semble « taillé pour elle », le mot est assez largement repris. Son expérience de vie, sa maîtrise des cultures, cette réussite qu’elle doit à son travail, cette finesse dans l’approche, cette sobriété aussi dans le contact, autant de points qui jouent en sa faveur.

« Mes parents étaient musulmans pratiquants. Moi je m’intéressais au bouddhisme »

Née le 21 juin 1970 à Boussu dans le Borinage, Hadja Lahbib vient d’une famille algérienne de cinq enfants, des parents musulmans pratiquants.
« Mon père est arrivé en 1947, vers la même période que le papa de Salvatore (Adamo), pour travailler dans les mines de charbon. Il était mineur de fond », raconte-t-elle lors du long entretien qu’elle accorde en mai 2021 à Hervé Gérard et Manu Van Lier pour RCF. « On a beaucoup déménagé. Mon père s’est retrouvé comme de nombreux mineurs invalides, malade des poumons. Nous sommes allées ensuite à Saint-Josse. J’ai grandi là, et puis j’ai émigré vers Liège pendant une quinzaine d’années. C’est là que sont nés mes enfants. »
Son cursus scolaire à Saint-Thomas sera pour elle “une révélation”. Un choix de hasard, une erreur d’inscription au départ. « Les frères étaient sympa et puis j’avais vécu une expérience scolaire un peu malheureuse puisqu’on m’avait mise en technique en première année. Ça ne correspondait pas du tout à mon profil. J’ai doublé. Et quand je suis arrivée là, chez les frères, ça a été finalement une seconde chance pour moi. (…) Je ne les remercierai jamais assez. »

Hadja Lahbib durant la Fête au Parc de Bruxelles, le 21 juillet 2022, jour de la Fête nationale. © HATIM KAGHAT Belga

Dans cette école catholique, Hadja Lahbib découvre les langues anciennes, latin et grec, « la Bible, l’Ancien testament… j’ai trouvé ça fascinant. (…) J’ai encore des contacts aujourd’hui avec certains professeurs. »
Des années qui seront fondatrices. A 18 ans, elle prend le large, s’émancipe du cocon familial.
C’est une rencontre qui l’a fait quiller le nid mais la pulsion est plus profonde.
« J’étais amoureuse d’un Belge. Et ça ne se faisait pas à ce moment-là dans mon quartier. J’étais un peu “pionnière” et il y a eu bien des drames, et pas si éloignés que ça dans d’autres communautés qui montrent à quel point il est difficile de faire accepter ses choix quand on vient d’une famille déracinée. »
Cette fracture, elle la décrit alors à Hervé Gérard comme « douloureuse, autant pour mes parents que pour moi-même ». Mais il y aura réconciliation. « On s’aime beaucoup. Mon frère aussi qui m’appelait “erreur de réincarnation » bien avant que je m’en aille, parce que quand j’avais 13 ou 14 ans, je m’intéressais à des livres de bouddhisme, je lisais Alexandra David-Néel (la première Occidentale à avoir exploré le Tibet en 1924. Cette érudite fut aussi « bouddhiste franc-maçonne, cantatrice anarchiste, et féministe tibétologue » NDLR). Mes parents étaient désespérés, ils m’avaient même offert un poste de télé placé dans ma chambre, pensant que je ne m’intéressais pas à ce qu’ils regardaient, par gêne ou autre. Mais j’étais juste dans une autre logique. (…) Toutes les religions sont fascinantes car elles sont des projections humaines. J‘ai trouvé des points communs à toutes. On cherche tous un sens à notre vie et à notre passage sur notre terre. »

« J’étais une rebelle »

« Hadja a un parcours marqué par le sceau de la liberté et de l’indépendance d’esprit », souligne encore Hervé Gérard. « Il fallait oser franchir ce pas quasi sacrilège dans une famille d’origine kabyle dont elle est particulièrement fière et dont elle parle toujours avec beaucoup de tendresse. »
Plus tard, explique encore Hadja Lahbib au micro de RCF, elle réalisera qu’elle a fait preuve d’une forme d’arrogance. « J’étais une rebelle, comme toutes les jeunes de 18 ans, révoltée contre mon milieu. Et avide de liberté. Mais consciente aussi de l’amour que me portaient mes parents. (…) J’avais l’arrogance de dire à 18 ans que je m’étais faite toute seule. J’ai conscience de cette arrogance aujourd’hui : on est cinq enfants, très différents et complémentaires, comme les cinq doigts de la main. Et si mes parents ont pu faire des enfants aussi différents, c’est parce qu’ils leur ont laissé une belle part de liberté. Il a fallu que je grandisse pour reconnaître cette ouverture d’esprit. Chez nous il y a des pratiquants, très pratiquants, il y a des foufous/fofolles comme moi, il y a des observateurs, des curieuses, il y a de tout. On a tous construit des familles et des univers professionnels variés. »

Le 15 juillet toujours, en compagnie d’Alexander De Croo. Hadja Lahbib vient d’être nommée au poste de ministre des Affaires étrangères, également en charge des institutions culturelles et du commerce extérieur. © HATIM KAGHAT Belga

Son expérience, son vécu, les reportages qu’elle réalisera au Moyen-Orient notamment, sa finesse d’analyse, font de Hadja Lahbib une interlocutrice de choix sur les questions identitaires, de radicalisation, de confits intercommunautaires. Elle explique qu’elle a compris que ses parents comme d’autres « protègent leurs enfants en essayant de les inscrire dans une continuité des racines qu’on a peur de perdre, d’une identité… Et nous on est là avec une identité plutôt éclatée, une envie de s’ouvrir à l’autre, on porte ce déracinement. »
Questionnée, dans l’entretien pour RCF, sur les tensions entre communautés, générationnelles, culturelle religieuses, elle évoque de façon réfléchie la radicalisation. Elle embrasse le thème avec ces mots pesés, maîtrisés, des angles d’approche personnels.
“On en fait quoi de ce déracinement? Soit on se replie sur soi, on s’enferme dans des carcans, on se radicalise puisqu’on on est prêt à tout entendre – c’est le drame aussi des radicalisés, ce sont des gens en mal d’identité en quête d’eux-mêmes et qui sont malheureusement perméables à des discours extrêmes. Ou on est plutôt capable de se mettre en danger, de s’ouvrir à l’autre en se disant que l’autre fait partie aussi de son identité. C’était plutôt mon choix. (…) (Dans la radicalisation), les problèmes sont multiples, il y a d’abord un problème existentiel, une nécessité de reconnaissance et de représentation, dans le médias, à l’école. De ne pas être stigmatisé, de vivre dans une société tolérante. Où on sent qu’on a sa place, où on ne se sent pas en danger, tout simplement. Que veut l’être humain ? Exister. On a tous plus ou moins les mêmes aspirations.»

« Première présentatrice maghrébine de la télévision belge »

Au début des années 90, Hadja Lahbib obtient une licence en journalisme et communication à l’ULB. En 1997, elle est engagée comme journaliste au service société de la RTBF avant de faire ses premières armes à la présentation des journaux télévisés de la chaîne publique. Elle est reporter et journaliste de terrain dans des régions comme le Moyen-Orient, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.
Dans ce long entretien qu’elle accorde à Hervé Gérard en 2021, il lui demande si, en acceptant de devenir présentatrice du JT de la RTBF, elle ne redoute pas de perdre une partie de son indépendance et de sa « liberté de penser à cœur ouvert », elle répond : « Je n’aurais pas accepté ce poste même s’il faut être consciente d’être enfermée dans une sorte de carcan pour le grand public. J’étais la première présentatrice maghrébine de la télévision belge. Et toute cette communauté m’en avait fait leur porte-drapeau. J’avais à peine 26 ans. Et je ne voulais surtout pas représenter qui que ce soit. Aux chauffeurs de taxis tunisiens qui me faisaient part de leur fierté et de leur
admiration de me voir installée dans ce fauteuil, je leur demandais s’ils étaient prêts à donner la même liberté à leur fille? Ils me répondaient par un grand silence! »

Le livre d’Hadja Lahbib inspiré par son documentaire, Afghanistan, le choix des femmes. Editions Racine.

En parallèle à ses reportages sur des terrains de guerre, Hadja Lahbib réalise des documentaires intitulés Afghanistan. Le choix des Femmes, dont un livre sera également tiré aux édition Racine, en 2007 ; Le Cou et la Tête, tourné en 2008 dans un village de femmes au nord du Kenya ; La liberté ma mère (2012), qui porte sur les mères de première génération maghrébine ; Patience, patience, t’iras au paradis, crédité du prix Iris Europa 2015 à Berlin. « J’aime être là où l’histoire s’écrit », confie-t-elle encore à RCF. « Je me trouvais au Proche-Orient quand s’est déclenchée la deuxième Intifada. Et j’étais en Afghanistan deux jours avant le début des hostilités. J’y suis allée une dizaine de fois fascinée par cet incroyable mélange culturel où l’on retrouve tant de profils asiatiques différents dans une population qui n’avait pas conscience de ce qui lui arrivait. (…) On y retrouve le portrait croisé entre deux femmes. L’une est cheffe de guerre et commande toute une région, l’arme à la main. L’autre est gouverneure d’une province. Toutes les deux commandent à des hommes. Ce qui peut paraître paradoxal dans ce pays.»
« J’ai eu la chance d’avoir été, il y a une quinzaine d’années, alors que je dirigeais les éditions Racine l’éditeur de son livre Afghanistan, le choix des femmes », nous dit encore Hervé Gérard. « Il fourmille d’histoires souvent tristes et violentes mais aussi parfois très drôles quand Hadja nous raconte notamment avoir partagé la chambre d’une commandante afghane, seigneur de guerre qui ne lâchait jamais sa Kalachnikov! Hadja avait appris la langue persane parlée par les Afghans car elle a toujours été une professionnelle jusqu’au bout du micro ou de l’objectif de la caméra. »

L’émission du “chacun dans sa propre langue”, un concept qui lui ressemble

Hadja Lahbib a présenté une émission culturelle mensuelle sur Arte, Le Quai des Belges, ensuite sa version bilingue, Vlaamse Kaai, aux côtés de différents écrivains flamands. A assuré ensuite l’édition et la production de « Tout le Baz’art », émission culturelle et bilingue aussi, bimensuelle sur La Une et Arte.
En septembre 2018, nous avions assisté au lancement de la nouvelle saison de Tout le Baz’Art. Encadrés de musiciens jazz, Adamo et Arno entonnent Les Filles du bord de mer. Le morceau résonne dans la Jazz Station de Saint-Josse à Bruxelles.
Silhouette fluette vêtue de noir, Hadja Lahbib, présence réelle et fluide à la fois, enchaîne les présentations. De façon intuitive, comme on évoquerait des invités à la maison. Le parti pris, ici, est de rendre compte à la bonne franquette des succès de son émission et de rendre hommage dans la foulée à ceux qui y ont déjà pris part.
Lorsque nous lui posons la question de ses rencontres mémorables, Hadja évoque ceux qui ont déjà pris part à l’aventure, comme le génial Johan Muyle. Auteur, entre autres, de sculptures motorisées composées d’objets assemblés, il pose un regard unique sur la condition humaine ou la radicalisation des religions, un thème qu’elle suit de près. Elle cite aussi Jan Goossens, ex-directeur artistique du KVS (Théâtre royal flamand de Bruxelles), avec lequel elle travaillera dès 2021 en binôme pour la candidature de Bruxelles en tant que capitale de la culture en 2030.
Dans l’émission, Hadja Lahbib rencontre une personnalité du monde culturel, suit son invité sur les routes de Flandre et de Wallonie. Elle y déploie son art de sélectionner des talents du cru à portée internationale en y associant un mix nord-sud éminemment contemporain. Un concept conciliateur, ouvert sur des communautés, des pans divers du Plat pays. C’est l’émission du « Chacun dans sa propre langue (…), de l’humoriste Kody au polymorphe Jan Fabre (…) »
Ce soir-là, à Saint-Josse, on reconnaît entre autres l’écrivain belge Caroline Lamarche. « La force de l’émission », nous dit-elle alors, « c’est son ouverture sur les mondes francophone et flamand… une démarche encore trop rare. (…) Globalement, les communautés en Belgique se regardent en chiens de faïence. Il faut connaître l’intelligence et la créativité de ce pays. Au-delà des clivages politiques, nous avons une audace commune. Il y a une niche et il faut s’en emparer, J’aimerais saluer dans ce sens le travail d’Hadja. Elle est unique. Les artistes lui font confiance. »

« Bruxelles, deuxième ville la plus cosmopolite du monde »

En 2019, Hadja Lahbib quitte la présentation des journaux télévisés. Elle devient ensuite responsable des services aux public de la RTBF.
En 2020 elle devient vice-présidente du conseil supérieur de l’éducation des médias. En 2021, en tant que vice-présidente du Csem (Conseil supérieur de l’Éducation aux médias) en Fédération Wallonie-Bruxelles, elle est chargée, avec le dramaturge et directeur artistique Jan Goossens, de la préparation de la candidature de Bruxelles au titre de Capitale européenne de la culture en 2030.
« Jan Goossens et moi avons répondu à un appel à projet de la Région bruxelloise lancé après les attentats de 2016 qui en avait
terriblement altéré l’image », disait-elle à RCF. « On a pu détecter une résilience extraordinaire à travers tout le pays. (…) Un pays qui est un formidable laboratoire à la fois humain et culturel, un incroyable melting-pot que nous comptons bien mettre en avant en 2030, année du bicentenaire de la Belgique.»
Elle évoquait aussi les assises du racisme, et parlait du bouillon de cultures qu’est la capitale de l’Europe. « Bruxelles est la deuxième ville la plus cosmopolite du monde après Washington en termes de nombre de nationalités. Qu’est-ce que le Bruxellois aujourd’hui si ce n’est quelqu’un qui est de passage, quelqu’un qui est né ailleurs la plupart du temps ? Qui utilise le français ou l’anglais comme langue véhiculaire et en parle une autre à la maison ?  La Belgique est une terre de brassages. Ce qui nous rassemble, ce sont ces différences. Parce qu’on est tous issus de ce melting-pot. »

« Hadja croit croit profondément à cette immense richesse multiculturelle qui sera le pivot de la programmation de Bruxelles, capitale européenne de la culture en 2030 », confirme Hervé Gérard. «  Elle n’a jamais eu froid aux yeux, ni face aux Talibans en Afghanistan, ni dans l’affirmation de ses idées et ses actions avec cette stricte indépendance qu’elle aime afficher. »

L’état du monde d’aujourd’hui est un état qui appelle à nous élever au-delà de nos intérêts et de nos clivages traditionnels. – Hadja Lahbib, conférence de presse du 15 juillet.

Hadja Lahbib devrait d’ailleurs réserver son premier déplacement, « si les circonstances le permettent », à Kiev où la Belgique vient de rouvrir son ambassade. Parmi ses priorités : « montrer le soutien de la Belgique à l’Ukraine. Des famines touchent déjà certaines parties du monde alors que des tonnes de blés sont bloqués dans des ports. Des millions d’Ukrainiens ont fui leurs pays et il faut s’attendre à ce que d’autres réfugiés affluent d’autres parties du monde poussés, par la faim… Et personne ne peut dire quand et où tout cela va s’arrêter. C’est l’état du monde d’aujourd’hui, un état qui appelle à nous élever au-delà de nos intérêts et de nos clivages traditionnels, à plus de solidarité, (…) à renforcer nos liens avec nos partenaires européens et internationaux. Un état qui nous force à nous redéfinir, à nous trouver peut-être enfin. Et si c’est une utopie, je veux y croire. »

 

Article publié dans Paris Match Belgique, édition du 22 juillet 2022.

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