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Pour Didier Reynders, « l’année qui vient est capitale pour l’Europe »

Claude-France Arnould et Didier Reynders. | © Lucas Pistone/Paris Match

Politique

Un an après la naissance de l’opération « Paris-Bruxelles », l’ambassadeur de France en Belgique et Didier Reynders lancent un message fort.

 

Il y a un an, Paris Match Belgique lançait l’opération « Paris/Bruxelles », destinée à mettre en valeur les deux villes durement touchées par les attentats, souffrant humainement et économiquement depuis les tragédies. Un vaste projet en plusieurs volets : la mise en valeur des atouts et des trésors des deux capitales durant plusieurs semaines, la décoration d’un Thalys pour sensibiliser tous ceux qui l’empruntent et boostent les échanges franco-belges, une couverture exceptionnelle du 14 juillet, notamment de la grande fête des Français de Belgique, et enfin un concept photographique, « Aimons-nous vivants » : il allait dépasser toutes les espérances. Douze mois après, alors que la menace terroriste demeure et que l’on va célébrer le premier anniversaire de l’attentat de Nice, où en est-on ? Où va l’Europe meurtrie par ces attaques, mais aussi secouée par le Brexit et mise en danger par les poussées populistes ? Plusieurs résultats électoraux semblent avoir changé la donne. Et l’élection d’Emmanuel Macron au poste de président de la République cristallise les espoirs : le souffle nouveau n’est pas seulement politique, les citoyens européens reprennent confiance. Une étape sur la voie d’un monde meilleur alors que d’autres menaces venues de Russie, de Turquie ou de Corée voient le jour ?

Paris Match. Il y a douze mois, lors de l’été 2016, l’Europe tremblait sur ses bases à la suite de nombreux événements : tragique réalité terroriste avec les attentats à Paris comme à Bruxelles, Brexit, image européenne brouillée et écornée notamment en raison de la position de la Turquie, menaces populistes dans de nombreux pays… Et Nice allait arriver. Ce fut l’annéecataclysme. Douze mois plus tard, est-ce l’année de la reconstruction pour les Européens, celle de la résurrection, même si la menace terroriste est toujours présente ?
Didier Reynders. Disons que nous sommes dans une période d’opportunités. Les menaces sont là. Elles n’ont pas changé, même si on progresse dans un certain nombre de combats, notamment contre Daech, que ce soit en Irak ou en Syrie. Les chutes de Mossoul et de Raqqah pourraient fondamentalement donner un coup d’accélérateur. Même en Libye, la situation progresse. A côté de cela, le Brexit est devant nous et il va falloir le négocier. Le terrorisme, lui, est toujours présent. Le cadre international reste préoccupant. Je pense également à l’élection en Turquie car on y assiste à un recul très net de l’Etat de droit, à la Russie et à l’Ukraine, mais aussi au nouveau président américain, qui amène avec lui un certain nombre d’incertitudes… Bref, si des menaces pèsent sur la scène internationale, il y a aussi des possibilités pour l’Europe de redémarrer.

Claude-France Arnould. Nous ne sommes pas passés de la fin du monde à un monde idyllique. Nous devons toujours faire face à la fois à des menaces, à des défis, à des difficultés. Ce qui a vraiment changé, c’est la configuration, du fait des élections, en France et aux PaysBas, ainsi qu’en Autriche et en Italie. Un peu partout, on voit une diminution des résultats populistes, ce qui redonne espoir. Concernant le Brexit, c’est un dossier qu’on espérait ne pas avoir à traiter. Il ne doit pas monopoliser tout le travail à faire sur l’Union européenne. Car aujourd’hui, l’enjeu, c’est ce rebond pour l’Europe. La France a choisi le candidat qui avait mis cette dernière au centre de son programme. C’est un grand sujet de satisfaction. Plus que jamais, nous sommes dans une Europe qui demande de l’action, qu’elle soit plus rapide sur certains sujets. Il faut qu’elle soit efficace, à la fois libérale et protectrice. Après, sur le sujet du terrorisme, je rejoins Didier Reynders quand il dit que la menace est là. Mais jusqu’à ce jour (NDLR : le jeudi 6 juillet, date de cet entretien), le travail réalisé de manière bilatérale entre la France et la Belgique après les attentats de 2016 a permis d’éviter une nouvelle catastrophe. Nous devons continuer dans cette voie et poursuivre nos efforts.

©Lucas Pistone/Paris Match

2017, c’est peut-être alors l’année de l’espérance ?
C.-F. A. De l’espérance et de l’action !

D. R. C’est vrai qu’il y a de quoi progresser dans différents domaines. Nous devons relancer le projet européen en essayant de faire changer les choses sur la scène internationale. L’Europe a un double enjeu devant elle : travailler davantage avec de nouveaux partenaires (c’est déjà le cas dans la collaboration entre les services de renseignement et de police pour lutter contre le terrorisme), mais aussi recréer de la confiance. Les mouvements populistes ont montré que le projet européen n’est pas bien compris. Aujourd’hui, cela ne suffit plus de dire que l’Europe est la garante de la paix sur le continent. Il faut « réenchanter » le projet avec la création d’emplois, tout en augmentant la sécurité et la défense. 2017 sera alors l’année de l’espoir réalisé ! Soyons clairs avec les citoyens: si nous ne progressons pas dans les mois qui viennent, nous décevrons tous ceux qui pensent, actuellement, qu’un renouveau est possible. On l’a vu dans les élections françaises, on le verra, je l’espère, dans le cadre des élections allemandes. Quoiqu’on en dise, nous avons tous besoin de ce moteur franco-allemand. C’est le noyau de l’Union européenne, sa base. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut que toute une série de partenaires participent à la démarche. C’est ce qu’on est en train de réaliser avec le Benelux. N’oublions pas les pays baltes, les nordiques et ceux du Sud. Il faut relancer la machine à 27 une fois que les Britanniques seront partis. Ou alors, dans certains domaines, on n’avancera qu’avec ceux qui veulent avancer, sans être freinés par les partenaires qui n’ont pas la même volonté.

Avez-vous craint que l’ouragan du Brexit emporte tout sur son passage ? À l’époque, ce n’était pas une gifle énorme qui a fait très mal ?
D. R. Bien entendu. Mais on sait aussi, depuis très longtemps, que nos amis les Britanniques ont toujours eu un pied à l’intérieur de l’Europe et un en dehors. Cela s’est joué à relativement peu de choses et probablement sur des thèmes très éloignés du projet européen. La peur de la migration a été utilisée d’une manière inouïe pendant les dernières semaines de campagne, en plus de slogans mensongers, qui ne correspondaient pas à la réalité. Ces derniers temps, en Europe, on a vu également que tous ceux qui voulaient forcer les électeurs à les suivre ont reçu une réponse très négative. Un référendum sur l’Ukraine aux Pays-Bas a échoué et, malheureusement, il nous a bloqués pendant tout un temps. Avec le Brexit en Grande-Bretagne, la Première ministre a perdu sa majorité. Bref, il ne faut jamais tenter de forcer la main des citoyens à travers les élections ou un référendum. Maintenant, il faut agir et passer au concret !

C.-F. A. Le Brexit n’est pas un revers infligé à l’Europe, mais à la jeune génération britannique. J’ai toujours été étonnée qu’on soit à ce point surpris par ce résultat. C’était oublier que l’Union européenne n’a jamais été présentée de manière positive de l’autre côté de la Manche. Franchement, la météo nous annonçait depuis longtemps cet ouragan. Maintenant, ce qui compte, c’est de bien le gérer. L’unité est importante. Les élections qui ont suivi dans d’autres pays l’ont été également, car leur résultat va dans un sens positif. Les gens ont peut- être compris qu’on avait menti au peuple britannique. Qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant des déclarations dont les auteurs n’assument même pas les responsabilités. Tout cela a enfin montré les limites du populisme !

Nous avons besoin d’une Europe qui protège.

Qu’est-ce que la France et la Belgique peuvent apporter aujourd’hui à l’Europe ? Un coup d’accélérateur ?
D. R. Une vraie volonté de relancer le projet. Quand j’entends le message d’Emmanuel Macron, je me dis qu’on est sur la même ligne. Le couple franco-allemand est un élément moteur, mais il n’est pas suffisant. De nombreux partenaires doivent aller dans le même sens. Pour notre part, nous tentons de conserver une logique Benelux. Après, sur le plan de la relation bilatérale, on est prêts à avancer dans de nombreux domaines. Par exemple, en matière économique, nous devons relancer, dans la zone euro, une démarche de l’économie libérale qui progresse, qui s’ouvre sur le monde, mais qui protège. Socialement, nous pouvons mener ensemble le débat sur le détachement des travailleurs. Nous essayons vraiment de remettre en cause ce qui a été fait pour que chacun puisse travailler dans des conditions équitables. En matière de sécurité et de défense, nous avons également toutes les raisons de forcer une démarche commune. Par exemple, la Belgique a suivi immédiatement les actions françaises au Mali. Côté terrorisme, la collaboration est déjà très forte. Des équipes de police travaillent régulièrement ensemble sur le plan transfrontalier. Cela permet de montrer aux autres partenaires que nous ne sommes pas uniquement dans une réflexion théorique.

©Lucas Pistone/Paris Match

La Belgique n’est donc pas spécialement en retrait ?
D. R. Pas du tout. Bien sûr, il y a toujours une certaine frustration face aux rencontres franco-allemandes, mais il ne faut jamais oublier que ce duo est le point de départ de l’Europe. Si l’on n’arrive pas à relancer la machine européenne à travers la France et l’Allemagne, le projet perd tout fondement. Il suffit d’examiner la trame de votre Paris Match consacré à Simone Veil et posé sur la table devant nous… Il est tout de même extraordinaire de voir que cette femme, déportée et ayant vécu l’enfer des camps, où elle a perdu plusieurs membres de sa famille, n’a, malgré cette souffrance indélébile, jamais prononcé ensuite un seul mot agressif à l’égard de l’Allemagne ou des Allemands. Au contraire, Simone Veil a, durant toute sa vie, travaillé au projet européen. D’abord via la réconciliation, puis via le développement de toute une série de thèmes avec les Allemands.

C.-F. A. Pour ma part, j’ajouterai que la première fois que j’ai rencontré Simone Veil, c’était au mariage du fils aîné du conseiller diplomatique du chancelier Kohl! Cette image est l’illustration quasi familiale de la nature du travail entre la France et l’Allemagne sur la réconciliation, l’apaisement et la volonté de sortir de la guerre par le projet européen. Le moteur franco-allemand est indispensable et la volonté est clairement entière de part et d’autre aujourd’hui. Il faut agir ensemble pour régler les problèmes, le prouver et l’expliquer aux Européens. C’est cela qui a été clairement exprimé par Emmanuel Macron et Angela Merkel : ils veulent se donner tous les moyens pour que le projet aboutisse. La voie est ardue, tant au niveau économique que social. Tout le monde sait que pour faire marcher le couple franco-allemand, il faut aussi mettre en œuvre certaines réformes. Ce n’est pas un ultimatum, c’est notre intérêt. Certaines vont être dures, notamment en matière de flexibilité de l’emploi et en matière budgétaire. Pour ça, il faut obtenir très vite des résultats. Nous avons besoin d’une Europe qui protège. La protection notamment contre le dumping social est essentielle et des résultats rapides sont nécessaires sur la question des travailleurs détachés.

D. R. Il n’empêche que l’Allemagne et la France ne font pas toute l’Europe et que nous devons donc travailler en partenariat. Ce qui est particulier aujourd’hui, c’est que le président français a mis le projet européen au cœur de sa démarche. C’est quand même assez impressionnant! Surtout quand on connaît les débats qui ont eu lieu en France à l’occasion du traité de Maastricht. Oser aller à la rencontre du peuple français en mettant en avant le projet européen alors que celuici suscite une crise de confiance est un élément majeur.

C.-F. A. La relation franco-belge, et j’ajouterai idéalement la relation avec le Benelux, est indissociable du fonctionnement du moteur franco-allemand. Il faut les deux. La relation franco-belge, c’est à la fois une convergence de vues et une certaine complémentarité. Parce que la discussion avec les Belges permet d’affiner une position de négociation. Ça fait donc un couple ou un trio absolument idéal. Et puis, comme l’a dit le président, le leadership ne se décrète pas. Ce qui compte, c’est de montrer comment on obtient des résultats ensemble.

Vous l’imaginiez comme ça, la Belgique, avant d’y habiter, de la découvrir et de l’aimer ? Vous pensiez que les Belges avaient cette force intérieure qui permet de dire que nous sommes les amis de tout le monde ? Que nous sommes « l’huile que l’on met dans le moteur » ?
C.-F. A. Oui, très largement ! Cela dit, je ne l’ignorais pas car j’ai des racines belges (rires)… Quand vous débutez comme diplomate, vous savez immédiatement que ça change tout de défendre une position avec les Belges. Nous, Fran- çais, arrivons souvent avec un discours qui gagne à être nuancé et l’on est de surcroît toujours un peu suspect, comme d’autres pays de même taille. Le collègue belge, lui, fait passer l’idée de manière polie. Et ça marche. Je l’ai vu à l’œuvre en négociation.

D. R. Notre sens du compromis est lié à notre longue tradition de coalitions. Devoir mettre autour de la table des partis qui n’ont rien en commun, faire coexister des cultures et des façons différentes de voir le monde nous oblige toujours à dialoguer. Très vite, dans les débats, le Belge sait où va se trouver le compromis, alors que les autres ont besoin de temps. Je me souviens d’une réunion au Conseil de la Banque centrale européenne en 2001. J’étais alors ministre des Finances et le sujet débattu concernait les billets de 100, 200 et 500 euros qui n’étaient pas encore en circulation. On s’est rendu compte que, dans les stocks de la Banque centrale, le filament métallique qui se trouvait au milieu par mesure de protection s’abîmait… La question était donc de savoir à partir de quel pourcentage d’usure de ce filament il fallait détruire les billets… Il y a eu une grande discussion : 3 ou 5 millimètres ? J’ai regardé le gouverneur pour lui dire que la réponse était 4, mais c’est seulement après des heures de discussion que tout le monde est tombé d’accord sur ce chiffre. C’est comme ça… Maintenant, beaucoup de pays européens ont évolué parce qu’ils ont pris l’habitude de participer à des débats et parce qu’on a vu dans les élections la nécessité de la coalition. Il faut toujours rassembler au-delà du clan. On ne progresse pas autrement.

©Lucas Pistone/Paris Match

Même si on attend maintenant les effets de l’élection française, peut-on dire que l’arrivée d’Emmanuel Macron constitue déjà un tournant politique majeur, dont on ne se rend pas encore compte de la portée ? On a l’impression aujourd’hui d’un vrai retour vers le citoyen, qu’il y a plus de transparence… Ne faut-il pas y voir une rupture avec le passé ? N’est-ce pas le virage déterminant qu’attendent tant d’Européens, déçus par la politique et le gouffre qu’elle crée face à leurs préoccupations quotidiennes ?
D. R. L’élection d’Emmanuel Macron est un vrai bouleversement du paysage politique français. D’abord, par rapport à ce destin extraordinaire et à la trame du scénario, je dis parfois en plaisantant qu’on n’a plus besoin de séries américaines: il suffit de regarder la télévision française… Ensuite, le message qui a été adressé est un message de réformes. Celles-ci sont attendues car nécessaires. Dans plusieurs pays, désormais, on regarde la France en se demandant si elle va effectivement bouger sur un certain nombre de thèmes, notamment sur la flexibilité du travail. Pour pouvoir dire que le tournant est en marche, il faut voir si ces réformes seront réellement mises en œuvre. Cela ne concerne pas que la France et l’Allemagne. Il faut que tous les acteurs européens aient envie de relancer la machine. Nous n’avons plus le droit de nous tromper. Si la Belgique est tellement attachée au projet européen, c’est parce qu’elle en avait assez de fournir des champs de bataille à tous ses voisins. Il y a un siècle, lors de la Première Guerre mondiale, nous étions neutres et on a vu les dégâts du conflit sur notre territoire… Notre population a terriblement souffert, elle a été meurtrie. La Deuxième Guerre allait confirmer ce calvaire. L’idée de vivre en paix, avec ses voisins, a été et reste déterminante pour l’Europe.

Le projet européen ne manque-il pas de personnalités au rayonnement exceptionnel, comme à l’époque de la création de l’Europe ?
D. R. Le siècle passé a amené des drames d’une telle ampleur qu’il a fait naître des personnages hors du commun. J’ai beaucoup d’admiration pour les pères fondateurs de l’Europe mais, à la sortie de deux guerres mondiales, il était indispensable qu’un certain nombre de personnes se disent qu’il fallait arrêter cette horreur. Créer un autre monde! J’espère vraiment que nous ne revivrons jamais ces souffrances sur le continent. C’est tout le mérite du projet européen. On le répète souvent aux jeunes, mais cela n’a pas suffisamment d’impact sur eux parce qu’ils trouvent normal, aujourd’hui, de vivre dans des pays qui n’ont jamais connu une aussi longue période de paix. Ça, c’est grâce à l’Union européenne ou encore à l’OTAN. Car, juste à la frontière, les guerres sont encore là. Le dernier génocide, c’était à Srebrenica, dans les Balkans. On a réussi néanmoins à mettre en place une zone de paix.

C.-F. A. Les tragédies font naître des personnalités hors norme. Et dans les temps paisibles, il y a une résistance à l’émergence de telles figures. Il n’y a qu’à voir comment De Gaulle et Churchill ont quitté le pouvoir après la Deuxième Guerre mondiale… Ceci étant dit, je trouve que les raisons d’espérer sont nombreuses avec la nouvelle génération. Ils n’ont pas connu la guerre, leurs parents non plus. Néanmoins, elle met au centre de son action le projet européen fondé sur la réconciliation et sur la paix. C’est très fort. Cette accession aux responsabilités ne s’exprime pas seulement par la satisfaction de la victoire. Elle est empreinte aussi d’une très grande vigilance, attention et compréhension vis-à-vis de ceux qui n’ont pas pris part à ce choix. Beaucoup de citoyens ne sont plus en état d’adhérer. Il faut agir pour répondre à leurs difficultés et les convaincre qu’ils peuvent aussi gagner dans l’action qui sera menée. Il ne s’agit pas de travailler pour la partie de la population qui vous a élu, mais pour l’ensemble des citoyens. Il faut ramener à l’Europe et à la France des gens qui, aujourd’hui, désespèrent et font des choix de refus. Comment? Je voudrais ajouter à tout ce que nous avons déjà évoqué l’éducation et la formation. C’est la priorité absolue.

D. R. Actuellement, la crainte de nombreux Européens est liée à l’absence de perspectives d’emploi. Les enquêtes d’opinion montrent que, pour la première fois, des gens pensent que leurs enfants vont vivre une situation vement une relative constante depuis le président Obama. Les Etats-Unis nous ont souvent dit : « Soyez capables de prendre vos responsabilités pour votre défense et pour votre action ». Concernant les menaces, l’autonomie stratégique est une des réponses. Quand j’étais directeur de l’Agence européenne de défense, j’ai bénéficié d’un authentique soutien des Etats-Unis. Quand on parlait ravitailleurs en vol, il y avait deux positions possibles pour l’Amérique : soit on jouait le troisième épisode « Airbus contre Boeing », et donc Boeing arrivait en force, soit ils jouaient le jeu… Les Etats-Unis veulent que nous soyons capables de prendre une part du fardeau. On doit aussi être capable d’avoir un certain degré d’autonomie stratégique et de défendre nos intérêts et nos emplois d’aujourd’hui et de demain. Je demandais un jour à un homologue américain d’où venait le soutien du Congrès pour le budget de la défense. La réponse était franche et éclairante : « Jobs in Seattle ». Mais cela va bien au-delà de la défense. La défense n’est pas séparable des applications civiles. Prenez aussi l’exemple de Galileo. On a pour l’avenir un deuxième moyen de navigation européen à côté du GPS. Au début, les Américains l’avaient regardé avec beaucoup de méfiance. Aujourd’hui, ils l’acceptent, d’autant plus que la conscience des vulné- rabilités a totalement changé la perspective. C’est bien d’avoir entre alliés deux systèmes qui peuvent se compléter. Ce qu’on a perdu sur le téléphone portable, on va peut-être le regagner en termes de navigation. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres tout aussi importants. Pour cela, il faut mettre en œuvre cette notion d’autonomie stratégique. moins favorable que la leur. Ce qui n’est pas du tout le but du projet européen. Ajoutez à cela une peur du changement très forte. Or, la digitalisation de l’économie fait que la formation va devenir un enjeu encore plus important. On doit accepter ces transformations et les gérer. Nous l’avons, par exemple, réussi au niveau spatial puisqu’on a créé une agence européenne. Ce n’est pas le cas dans le domaine de l’industrie militaire. Un autre exemple de ces transformations économiques difficiles à gérer: quand on a lancé le «projet Lisbonne », tous les Européens communiquaient avec des GSM européens: Nokia, Ericsson, etc. On avait clamé que nous allions devenir la première société de la connaissance. Or, dix ans plus tard, les Européens utilisent soit un Samsung, soit un iPhone! C’est donc un gros échec. Il n’est pas normal que l’Europe soit absente dans des enjeux aussi majeurs. Nous devons faire des efforts et ils sont urgents. Le monde avance. Vite! De nos jours, une vraie politique industrielle européenne passe par la digitalisation. Je ne dis pas qu’il faut prendre la place des Américains, mais il n’est pas normal que notre continent n’ait pas de grands acteurs d’internet. Il faut changer la donne. Cela passe par une formation importante.

Ce qui se passe en Turquie et en Russie est inacceptable.

De qui, de quoi avez-vous peur pour le futur ?
D. R. Les éléments d’inquiétude sont nombreux dans le monde. Des conflits perdurent. Il y a le terrorisme chez nous, mais aussi au Moyen-Orient et en Afrique. Les tensions avec la Corée du Nord sont également problématiques, car elles ne menacent pas que la région. La politique internationale gagnerait à avoir une Union européenne plus pré- sente dans un certain nombre de débats. Mais pour cela, il faut qu’on arrive à être d’accord sur la position à tenir.

C.-F. A. Pour ma part, je citerais les périls environnementaux et, en particulier, le réchauffement climatique. Il faut redoubler d’efforts à l’échelle mondiale, négocier et simultanément mettre en œuvre les engagements de l’Accord de Paris. Il faut développer les technologies bas carbone et avoir une perspective claire sur nos politiques énergétiques. Notre énergie des prochaines décennies sera le résultat des décisions et des investissements de maintenant.

Vous évoquez parmi les sources d’inquié- tude de nombreux pays. Quid des EtatsUnis ?
D. R. Il faut faire la différence entre les Etats-Unis et le président américain. Nous avons une très grande relation avec les Etats-Unis et celle-ci va continuer malgré tout. Une illustration: le dossier sur le changement climatique. C’est un euphémisme de dire que nous regrettons la volonté du nouveau président de sortir des Accords de Paris. Néanmoins, des Etats américains continuent d’investir massivement dans l’énergie renouvelable et dans la lutte contre le réchauffement climatique. Les entreprises américaines veulent être leaders dans le secteur. Il y aura donc toujours un travail en commun. Et l’alliance transatlantique, qu’elle soit militaire, commerciale ou culturelle, est vitale. Concernant le président, il faut avouer qu’on est confronté à un phénomène nouveau: celui de l’imprévisibilité des positions américaines. Donald Trump prend des mesures qui vont à l’encontre de celles de Barack Obama. C’est relativement fréquent en politique. Or, dans la lutte contre le réchauffement climatique, nous pouvons jouer un rôle de leader beaucoup plus fort si les Etats-Unis se mettent en retrait. Dans le domaine commercial, nous pouvons également signer des accords avec d’autres pays, comme le Japon. C’est positif car cela montre que les partenaires ne sont pas toujours exclusivement les mêmes. Personnellement, je suis toujours dans une phase d’observation avec Donald Trump. Quand il est venu en Europe, nous avons déposé sur sa table une petite fiche reprenant le nombre d’entreprises belges travaillant et se développant aux Etats-Unis, ainsi que le nombre d’emplois que cela génère. Des éléments qu’il n’avait pas directement à l’esprit. Il a même été surpris de voir l’effet positif des investisseurs étrangers dans son propre pays. Bien sûr, il va falloir travailler la confiance… On ne cache pas que certains de ses propos sont une source d’inquiétude. Reste que, sur l’Europe et les menaces militaires, son message n’est pas tellement diffé- rent de celui de son prédécesseur. On doit prendre nous-mêmes en charge notre défense. On en est bien conscients.

C.-F. A. Sur ce point-là, c’est effectivement une relative constante depuis le président Obama. Les Etats-Unis nous ont souvent dit: « Soyez capables de prendre vos responsabilités pour votre défense et pour votre action ». Concernant les menaces, l’autonomie stratégique est une des réponses. Quand j’étais directeur de l’Agence européenne de défense, j’ai bénéficié d’un authentique soutien des Etats-Unis. Quand on parlait ravitailleurs en vol, il y avait deux positions possibles pour l’Amérique : soit on jouait le troisième épisode «Airbus contre Boeing», et donc Boeing arrivait en force, soit ils jouaient le jeu… Les Etats-Unis veulent que nous soyons capables de prendre une part du fardeau. On doit aussi être capable d’avoir un certain degré d’autonomie stratégique et de défendre nos intérêts et nos emplois d’aujourd’hui et de demain. Je demandais un jour à un homologue américain d’où venait le soutien du Congrès pour le budget de la défense. La réponse était franche et éclairante : « Jobs in Seattle ». Mais cela va bien au-delà de la défense. La défense n’est pas séparable des applications civiles. Prenez aussi l’exemple de Galileo. On a pour l’avenir un deuxième moyen de navigation européen à côté du GPS. Au début, les Américains l’avaient regardé avec beaucoup de méfiance. Aujourd’hui, ils l’acceptent, d’autant plus que la conscience des vulné- rabilités a totalement changé la perspective. C’est bien d’avoir entre alliés deux systèmes qui peuvent se compléter. Ce qu’on a perdu sur le téléphone portable, on va peut-être le regagner en termes de navigation. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres tout aussi importants. Pour cela, il faut mettre en œuvre cette notion d’autonomie stratégique.

En résumé, l’avenir capital de l’Europe, c’est quand ? 2017 ne sera-t-elle pas une année beaucoup plus décisive qu’on ne l’imagine ?
D. R. On est toujours en train de vivre la séquence électorale. A la rentrée, il y aura des élections en Allemagne et celles-ci auront un impact sur la suite du processus. En attendant, on a fait de vrais progrès ces derniers mois. Le dossier « détachement des travailleurs » est sur la table. Il va vraiment falloir se fixer un calendrier en matière fiscale. Idem pour ce qui concerne l’immigration. Des décisions ont été prises sur le contrôle des frontières de l’Union. Maintenant, il s’agit de mettre en œuvre le calendrier, qui peut se révéler assez court. On a une année devant nous. Mais il ne faut pas se satisfaire du résultat des élections! Ni se dire : « On a échappé à un certain nombre de risques aux Pays-Bas, en France et peut-être demain en Allemagne ». Le message qui a été donné en France par Emmanuel Macron, c’est une volonté de réforme et d’assainissement sur le plan budgé- taire. On a besoin d’investissement et d’activité. Il ne faut pas le faire de manière débridée. Si on n’investit pas dans nos pays, on va se retrouver de plus en plus en décalage par rapport aux EtatsUnis, mais aussi au Japon ou à la Corée du Sud. En ce sens, je suis ravi de constater que le nouveau pré- sident français veut avancer à un rythme soutenu. Bref, pour répondre à votre question, l’année qui vient sera capitale, déterminante, essentielle pour l’Europe.

C.-F. A. Exactement. Nous avons besoin de résultats maintenant. On ne peut pas se reposer sur du satisfaisant. Il faut bénéficier de l’élan et de l’espoir insufflé par Emmanuel Macron pour agir vite. On connaît le cap.

Revenons aux peurs pour demain : faut-il avoir peur de la Turquie ? (*)
D. R. Oui, en tout cas face à l’évolution actuelle. Le coup d’Etat a immédiatement été condamné par l’Union européenne. On est maintenant devant un vrai problème d’Etat de droit, qui implique de regarder la situation du pays de manière différente. L’adhésion sera gelée et les négociations bloquées tant que la situation sera celle-là. On a tendance à examiner à l’euro près les budgets de chaque pays, mais il n’y a pas grand-chose sur les critères politiques. Nous avons pourtant tous des remarques à formuler à l’égard des uns des autres. Il ne faut donc pas attendre qu’il y ait un drame quelque part pour agir. Et si on est plus critiques avec la Turquie, c’est parce qu’elle est candidate. Un référendum sur la peine de mort est évidemment la ligne rouge à ne pas franchir. L’évolution de la Turquie en matière d’Etat de droit est totalement inacceptable. Cela se traduit par un système présidentiel sans beaucoup de contre-pouvoirs, avec des atteintes graves à l’égard des droits de l’homme. Les demandes d’asile introduites en Belgique par des Turcs ont augmenté, notamment de la part de militaires, de juges et de diplomates. C’est le signe d’un malaise profond. Il n’empêche, la Turquie est un partenaire qui reste important, et pas seulement sur le plan économique. En matière de terrorisme, nous avons ensemble des accords cruciaux, car les combattants étrangers reviennent souvent chez nous via ce pays.

Puisque vous parlez d’Etat de droit, quel est votre avis sur la Russie de Poutine ? (*)
D. R. Il faut trouver une formule qui permette d’être très ferme sur certains sujets tout en étant ouvert au dialogue. Le gros problème avec la Russie, c’est sa manie, depuis la Seconde Guerre mondiale, d’envahir ses voisins par les armes. La situation en Russie est inacceptable, sans parler de l’est de l’Ukraine… La France et l’Allemagne essaient depuis longtemps de faire bouger les choses. Des sanctions ont été prises. Mais la Russie reste un partenaire important, notamment en ce qui concerne le changement climatique. Nous essayons donc d’avancer sur les sujets où nous sommes d’accord et où il y a moyen de progresser. C’est ça, le rôle des Affaires étrangères et de la diplomatie! Si je devais écouter les commentaires de certains groupes parlementaires, je serais en vacances les trois quarts de l’année, car on ne pourrait plus parler avec personne…

(*) Questions uniquement posées à Didier Reynders.

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