Paris Match Belgique

Horizon 2024 : quel avenir pour la Belgique ?

À l’heure où le royaume de Belgique a célébré une fois encore sa création, les figures de proue de la N-VA refont planer le spectre du séparatisme. | © DR

Politique

Bart De Wever, le leader du parti nationaliste flamand, ou Jan Jambon, le ministre-président flamand, ont tous deux récemment tenu des discours communautaires assez musclés. Pour l’un et l’autre, une nouvelle réforme de l’État sera nécessaire au lendemain des élections législatives de 2024, de façon à permettre à la Flandre de « voler plus haut et plus loin ».

 

La N-VA a-t-elle cependant les moyens de sa politique ? Analyse avec Pierre Vercauteren, politologue et professeur à l’UCLouvain FUCaM Mons.

Paris Match Belgique. Comment interprétez-vous les récentes déclarations des leaders de la N-VA Bart De Wever et Jan
Jambon, lesquels ont tous deux donné dans la surenchère communautaire ?
Pierre Vercauteren. Le fait est qu’on a eu la fête de la Communauté flamande et que les déclarations de ce type fleurissent généralement autour et aux alentours de cet anniversaire. Voilà pour le contexte le plus immédiat. Si maintenant on prend davantage de distance, on observe alors que depuis un certain temps – et les sondages en témoignent –, la N-VA n’est pas en très grande forme. Ceci malgré le fait que ce parti ne prend pas part à la coalition en place au fédéral. Il est en revanche la figure de proue de la coalition au pouvoir en Région flamande, ce qui ne l’empêche pas d’éprouver des difficultés et même d’être régulièrement dépassé par le Vlaams Belang. Il y a donc pour les nationalistes flamands une nécessité de retrouver de la visibilité de manière à remettre du vent dans les voiles. Un autre constat est à faire : on ne se trouve plus du tout dans la situation d’il y a une dizaine d’années, lorsque l’ensemble du monde politique belge dansait quand Bart De Wever sifflait. Ce dernier a manifestement du mal à exister comme autrefois.

Comment l’expliquez-vous ?
À l’époque où la N-VA était dans l’opposition, elle pouvait donner de la voix et parvenir ainsi à gonfler son score, tant dans les sondages d’opinion que lors des élections. Or, à présent, elle doit donner l’image d’un parti responsable, d’un parti de gestion. C’est une arme, mais une arme à double tranchant, parce que ce faisant, la N-VA a perdu la virginité politique qui a contribué à son ascension au tournant de la deuxième décennie de ce siècle. Par conséquent, il s’agit de trouver un nouvel équilibre, mais c’est difficile à la fois pour la N-VA et pour Bart De Wever, lequel vient de rempiler une énième fois à la tête du parti, au risque de faire le mandat de trop. Le défi, pour la N-VA comme pour lui, est donc de retrouver de la voix et d’adopter le ton juste. Du reste, il faut prendre également en compte le fait que nous arrivons dans la dernière année utile sur le plan politique car, ensuite, on entrera dans une année électorale. D’où la nécessité pour la N-VA de se repositionner dès maintenant, en sachant par ailleurs que le gouvernement fédéral, en dépit des difficultés qu’il traverse pour parvenir à trouver un certain nombre de compromis sur des dossiers sensibles, occupe malgré tout le devant de la scène. En quelque sorte, la N-VA se trouve prise en étau entre le Belang qui se porte bien et une majorité au fédéral qui continue d’avancer.

N’est-il pas étonnant de voir la N-VA et ses principaux dirigeants enfourcher à nouveau le cheval de bataille communautaire pour tenter de revenir dans le match, alors que les sondages et les études indiquent que les questions institutionnelles ne figurent plus au premier rang des préoccupations des Flamands, davantage soucieux de leur pouvoir d’achat, de la flambée des coûts de l’énergie, de leur sécurité, etc. ?
Vous avez raison, et c’est justement ça le souci actuel de la N-VA. Son succès, elle le doit initialement à deux choses : tout d’abord, elle s’est profilée comme un nouveau parti par rapport aux partis traditionnels qui avaient perdu leur légitimité, apparaissant dès lors comme un chevalier blanc ; ensuite, la N-VA a capitalisé sur l’attente forte qui existait en Flandre d’une nouvelle réforme de l’État. Seulement, voilà : pour élargir sa base électorale au-delà de son noyau dur, le parti de Bart De Wever a dû étoffer son agenda politique, notamment dans le domaine du socio-économique, où il s’est doté d’un programme très néolibéral. Et cela a porté ses fruits. Mais à mesure que son électorat s’est diversifié, la N-VA s’est peu à peu transformée en parti de rassemblement dans lequel différentes tendances se sont manifestées. Une partie seulement de cet électorat est demeurée attentive aux enjeux communautaires, une autre s’est en revanche davantage focalisée sur les questions économiques, parmi d’autres. Cette dynamique finit inévitablement par contraindre le parti au grand écart et entraîne sa perte de vitesse. La N-VA essaie donc de retrouver du souffle, mais ce n’est pas simple, en raison précisément du caractère composite de son électorat. De ce fait, les sorties de Bart De Wever ou de Jan Jambon visent à essayer de repositionner le parti sur le terrain communautaire, où le Belang est bien ancré. Cette stratégie risque toutefois de lui aliéner les électeurs qui considèrent que les priorités du moment ne sont plus communautaires.

Bart De Wever, le 11 juillet dernier : « L’équation que représente la Belgique ne sera plus possible après les élections. Face à une Wallonie qui vote à gauche et une Flandre qui tire de plus en plus à droite, la Flandre qui travaille pour sa prospérité pourra tracer son propre chemin. » Et concernant une alliance avec le Vlaams Belang pour le partage du pouvoir : « Ce serait une situation de départ intéressante pour aller vers le confédéralisme. Si les partis flamands de la Vivaldi, qui n’avaient pas de majorité en Flandre et qui ont renié leurs électeurs, sont sanctionnés et que la N-VA est le plus grand parti, alors les jeux sont faits. »©Photo by Philip Reynaers / Photonews

Qu’est-ce qui fait donc le succès du Vlaams Belang, si le communautaire ne constitue plus le point d’attention principal de l’électorat flamand ?
Le Belang se trouve dans la situation qu’occupait la N-VA il y a une dizaine d’années. C’est-à-dire que, n’ayant pas participé au pouvoir, il peut se prévaloir d’une certaine « virginité politique » sur le plan communautaire et, dès lors, pilonner assez facilement la N-VA. Rappelons que celle-ci, bien qu’ayant été associée à des coalitions gouvernementales tant au niveau fédéral que fédéré, n’a pas réussi à ce jour à obtenir de réforme institutionnelle. En outre, les accents très libéraux de son programme en matière économique l’ont privée – on l’a vu lors du dernier scrutin – du soutien d’une partie de l’électorat qui était en demande d’un coup de barre à gauche. Cela a fait le jeu du Vlaams Belang. Cette situation montre bien la difficulté dans laquelle se trouve la N-VA, qui risque de perdre d’un côté ce qu’elle pourrait gagner de l’autre. J’ajoute qu’elle participe à la majorité au pouvoir en Flandre, dont le bilan économique n’est pas très brillant. Quant au sécuritaire, l’autre thème de prédilection du Belang, Bart De Wever, bourgmestre d’Anvers, fait l’objet de nombreuses critiques pour sa gestion de la criminalité générée par le trafic de drogue, qui explose sur le territoire de sa commune.

Que pensez-vous de la récente sortie de Jean-Claude Van Cauwenberghe dans La Libre, réaffirmant la nécessité pour les Wallons de prendre leur destin en main et indiquant qu’il serait naïf de croire que les Flamands accepteront de reporter une nouvelle réforme de l’État à 2029 ?
Il faut demeurer prudent mais, à mon sens, tout dépendra de l’issue des élections de 2024. Leur résultat sera fortement affecté par la nature des grands enjeux à cette date. Si le socio-économique continue de dominer les débats, c’est-à-dire si le pouvoir d’achat, l’inflation ou le coût de l’énergie arrivent toujours en tête des préoccupations des citoyens à ce moment-là – sans parler de la problématique sanitaire, dont nous ne serons peut-être pas débarrassés –, alors les questions communautaires seront reléguées au second plan, même du côté flamand. Ceci étant, Jean-Claude Van Cauwenberghe a toujours été un régionaliste convaincu et c’est sans surprise qu’il relance un débat qui continue d’être nourri au sein du Parti socialiste.

Il épingle tout de même son président, Paul Magnette, dont il se dit déçu du positionnement attentiste vis-à-vis des revendications flamandes.
Sa position plus en retrait au sein du PS lui autorise cette liberté de parole, qui engage moins son parti que cela aurait été le cas il y a une vingtaine d’années. Quant à Paul Magnette, je crois qu’il fait tout simplement une lecture pragmatique des circonstances actuelles qui, je le répète, ne semblent pas favorables, pour l’heure, à une réémergence des enjeux communautaires.

 

« Du côté francophone (ici, Maxime Prévot), on considère qu’anticiper de nouvelles évolutions au plan institutionnel constitue une réelle nécessité, mais faut-il pour autant s’attendre à la mise en œuvre d’une nouvelle réforme de l’État au lendemain des élections de 2024 ? » ©Photo by Didier Lebrun / Photonews

Jean-Claude Van Cauwenberghe fait lui aussi ce constat, mais il déclare néanmoins que la « ligne Di Rupo », suivant laquelle les francophones ne sont demandeurs de rien au plan institutionnel, n’est désormais plus tenable. Partagez-vous cette analyse ?
Maxime Prévot, le président des Engagés, a lui aussi fait une déclaration en ce sens. Il est vrai que du côté francophone, de manière générale, on considère qu’anticiper de nouvelles évolutions au plan institutionnel constitue une réelle nécessité, mais faut-il pour autant s’attendre à la mise en œuvre d’une nouvelle réforme de l’État au lendemain des élections de 2024 ? Je n’en suis pas sûr. Je crois, en tout cas, qu’il y a de la marge entre deux positions extrêmes, la première misant sur l’instauration d’un confédéralisme dès 2024, l’autre consistant à répéter qu’on n’est demandeur de rien du tout. Du côté francophone, il convient certainement de trouver un équilibre entre les deux.

Compte tenu de ce que vous dites à propos des difficultés de la N-VA à se positionner vis-à-vis du Vlaams Belang, le verdict des urnes en Flandre en 2024 va-t-il, lui aussi, influencer l’agenda communautaire ?
Très certainement. Le rapport de force au sortir de ces élections sera en partie déterminant. Si l’on se retrouve à nouveau avec un électorat extrêmement balkanisé, comme c’est le cas depuis le scrutin de 2019, il faudra alors rassembler très largement pour se doter d’une coalition gouvernementale, et plus largement encore si l’on veut constituer une majorité spéciale des deux tiers du Parlement aux fins de réaliser une éventuelle nouvelle réforme de l’État. En toute hypothèse, cela pourrait donc mener à des négociations terriblement compliquées.

D’autant que pour toute une série de domaines – le sécuritaire, notamment, mais pas seulement –, d’aucuns plaident pour une refédéralisation de certaines compétences.
Oui, c’est là que le chantier pourrait s’avérer extrêmement complexe. Parce que lorsqu’on parle de refédéralisation, certains sortent immédiatement le révolver. Ils considèrent qu’une réforme de l’État belge doit aller exclusivement dans le sens d’un transfert de nouvelles compétences du fédéral vers les entités fédérées. Toujours est-il qu’en ce qui concerne les attentes exprimées par les électeurs vis-à-vis de toute réforme de l’État, ceux-ci veulent savoir deux choses : est-ce la garantie d’un meilleur fonctionnement du système belge ? Est-ce que leur situation quotidienne sur le plan social, économique et sécuritaire s’en trouvera améliorée ? Face à ces questionnements, il faudra donner des gages parce que, pour l’instant, la véritable inquiétude du citoyen consiste à se demander s’il va pouvoir boucler la fin du mois. À ceci s’ajoutent de manière transversale les enjeux climatiques, pour lesquels de fortes attentes existent également. Là encore, il va falloir démontrer qu’une évolution institutionnelle permettrait de les prendre en compte avec plus d’efficacité. De ce point de vue, il faut s’attendre à beaucoup de scepticisme de la part de l’électeur.

Le vieux slogan nationaliste selon lequel ce que les Flamands font ensemble, ils le font mieux, n’est-il pas en train d’être battu en brèche, y compris au nord du pays ?
Il est en effet battu en brèche, au regard entre autres de différentes crises récentes dont l’ampleur et l’internationalisation donnent à réfléchir, qu’il s’agisse de la crise sanitaire, de la problématique des flux migratoires ou de la guerre en Ukraine. À cet égard, pour les partis flamands, un rééquilibrage est à trouver. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains souhaitent davantage de transferts vers les Régions, tandis que d’autres plaident pour une refédéralisation de différentes matières. Le débat entre eux pourrait être assez tendu.

 

Pierre Vercauteren à propos du Belang (ici, son président Tom Van Grieken aux côtés de Theo Francken, de la N-VA) : « Bien qu’occupant une position stratégique, il n’a pas son sort entre ses mains, dans la mesure où son succès va dépendre de la manière dont les partis au pouvoir vont ou non relever les défis actuels. » ©Photo by Joel Hoylaerts /Photo News

Un autre débat « communautaire » existe en Belgique, c’est celui entre francophones concernant la répartition des compétences et de la gouvernance entre Bruxelles et la Wallonie.
C’est un débat, oui, qui s’articule notamment autour des enjeux financiers. Tout ce qui a trait à la situation financière de la Fédération Wallonie-Bruxelles ou encore aux nécessités de refinancement de l’enseignement supérieur, par exemple. La Fédération Wallonie-Bruxelles est perçue comme un lien fort entre Bruxelles et la Wallonie, ce qui est vrai, mais elle ne dispose pas de ressources propres puisqu’elle dépend des ristournes budgétaires allouées par le fédéral. Le fait régional est un fait à présent bien intégré même si, sur le plan juridique, le statut de Bruxelles-Capitale n’est pas le même que celui de la Région wallonne. Quoi qu’il en soit, le débat autour de la Fédération Wallonie-Bruxelles n’existe pas uniquement en tant que tel : il pose également la question du type de rapport possible entre la Région bruxelloise et la Région wallonne. Et puis, à l’arrière-plan, vous avez la Région flamande qui se tient en embuscade, redoutant une Belgique à trois, voire à quatre Régions, ce qui la mettrait de son point de vue en situation de se retrouver seule face aux deux ou trois autres. En tout état de cause, ce débat va ressurgir à l’avenir, mais va-t-il s’imposer fortement ? Je ne le crois pas. Sauf si, brusquement, l’éventualité d’une réforme de l’État après 2024 s’affirmait. Dans ce cas, ceux qui souhaitent qu’on repose la question de l’existence de la Fédération Wallonie-Bruxelles pourraient y voir un prétexte.

 

Le politologue Pierre Vercauteren : « On ne se trouve plus du tout dans la situation d’il y a une dizaine d’années, lorsque l’ensemble du monde politique belge dansait quand Bart De Wever sifflait. » ©LN24

Vous y avez fait brièvement allusion, mais j’y reviens : au-delà de ce que sont actuellement les véritables sujets de préoccupation des citoyens, pensez-vous que ceux-ci sont également influencés dans leur appréciation du « poto-poto » communautaire belge par les grands mouvements qui se dessinent en Europe ? Je songe notamment au renforcement de l’intégration de l’Union européenne, à la construction de l’Europe de la Défense à la suite de la guerre en Ukraine, aux défis que sont l’indépendance énergétique ou encore la guerre commerciale avec la Chine et les États-Unis. Bref, autant d’enjeux majeurs au regard desquels le devenir institutionnel de la Belgique et de ses communautés peut sembler dérisoire.
Ce qui influence le ressenti des Belges en matière communautaire est le fruit d’une alchimie assez complexe. Chaque réforme de l’État a un impact sur la manière dont ils considèrent ces enjeux communautaires. Je l’ai souligné, ils se demandent tout d’abord si l’État fonctionne mieux maintenant qu’auparavant. Pour le reste, leur appréciation est fortement influencée par le contexte et les priorités du moment. À ce propos, je vous rejoins : ce qui se produit à l’échelle du Vieux Continent n’est pas sans incidence. Il y a les éléments que vous mentionnez, mais également tout ce qui relève de la compétence de l’Union européenne dans son ensemble : la question migratoire, l’approche à l’égard du terrorisme ou encore le dérèglement climatique, avec ses conséquences très concrètes sur le quotidien des Belges. Au fond, on voit bien qu’à côté des problématiques locales, il faut désormais compter avec beaucoup d’autres enjeux qui dépassent de loin le cadre de la Belgique et concernent toute l’Europe, voire carrément la planète. Ce qui ne manque pas d’affecter la perception qu’ont les gens de la réalité politique chez nous.

Cette tendance de fond complique-t-elle aussi la tâche des nationalistes flamands, qui se retrouvent à la peine pour convaincre les électeurs que tout ira mieux dans un État devenu confédéral ?
Ce discours devient en effet difficilement audible pour deux raisons. Premièrement, pour les motifs que nous venons d’évoquer, et deuxièmement, parce que la N-VA est devenue un parti comme les autres. Elle n’échappe donc pas à la méfiance croissante des citoyens à l’égard des politiques. Dans ce contexte, son propos communautaire musclé peut consolider sa base, mais quant à l’élargir, ce n’est pas du tout certain.

En fin de compte, le Vlaams Belang semble dans la meilleure des positions en vue des législatives de 2024.
Pour l’instant, oui. Cependant, bien qu’occupant une position stratégique, le Belang n’a pas son sort entre ses mains, dans la mesure où son succès va dépendre de l’évolution des circonstances et de la manière dont les partis au pouvoir au fédéral et dans les entités fédérées vont ou non relever les défis actuels. J’insiste à nouveau, le Belang se trouve dans une situation comparable à celle de la N-VA en 2010, mais s’il venait à entrer dans une coalition et à exercer le pouvoir, il risquerait alors de perdre son statut de parti en dehors du jeu politique, à l’image de ce que vit justement la formation de Bart De Wever. Tout cela alors que la concurrence électorale est de plus en plus exacerbée au nord du pays, avec un parti comme le Vooruit qui retrouve de l’allant, ou Groen, qui solidifie lentement mais sûrement son socle électoral à la faveur de l’intérêt grandissant pour les enjeux climatiques.

 

 

CIM Internet