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Sergueï Jirnov, l’espion qui venait du froid, raconte tout : De sa formation au KGB à sa « découverte de Poutine »

Sergueï Jirnov (photo de dessus), exilé politique en France, exhibe l’une des reliques qui le relie à son passé d’ex-officier de renseignement soviétique. Il s’agit de sa première carte de membre du KGB, obtenue en 1987 au moment de rejoindre la première direction centrale du redoutable service à Yassénévo. Il est alors lieutenant en chef. | © DR

Politique

Il a été un « éclaireur », le terme utilisé dans l’univers des espions soviétiques pour désigner l’« illégal », un agent de renseignement destiné à opérer en immersion profonde, sous légende, dans un pays étranger. La vie de Sergueï Jirnov, ancien officier d’élite du KGB, aurait pu inspirer un roman d’espionnage à John Le Carré. Il s’est confié longuement à Paris Match !

 

Dans un entretien fleuve en deux parties (Ndlr: ici le premier volet), il revient sur son incroyable trajectoire, depuis son recrutement par les maîtres-espions russes qui l’ont initié au « Grand Jeu », jusqu’à son infiltration réussie de l’ENA à Paris au début des années 1990, sans oublier ses ren-contres avec l’actuel maître du Kremlin, Vladimir Poutine, ainsi qu’avec le tout puissant dirigeant de l’ex-URSS Iouri Andropov, ou encore le légendaire agent double Kim Philby.

Sergueï Jirnov, exilé politique en France, exhibe l’une des reliques qui le relie à son passé d’ex-officier de renseignement soviétique. Il s’agit de sa première carte de membre du KGB, obtenue en 1987 au moment de rejoindre la première direction centrale du redoutable service à Yassénévo. Il est alors lieutenant en chef.

Paris Match. Remontons le fil de votre histoire pour mieux comprendre ce qui vous a conduit à devenir espion du KGB. Vous avez grandi dans la Russie soviétique des années 1960-1970. À quel genre de famille apparteniez-vous ? Était-elle très marquée idéologiquement ?
Sergueï Jirnov. Ma famille était assez classique bien que plutôt privilégiée par rapport à la moyenne de l’époque. Nous vivions dans la capitale, Moscou, avant notre déménagement dans une banlieue proche, à Zéléno-grad, une cité qui rassemblait les entreprises d’État en pointe dans le secteur des nouvelles technologies. Une sorte de « Silicon Valley » soviétique. Nous devions cette installation au fait que mes parents étaient tous deux ingénieurs en électronique. Ma mère était membre active du Parti communiste, tandis que mon père ne l’était pas. Avec ma sœur, nous avons suivi une scolarité dans la plus pure tradition soviétique. L’idéologie communiste était omnipré-sente. Tout jeunes, on nous faisait entrer dans différentes organisations de la jeunesse communiste du parti. Dès la première classe primaire, nous rejoignions un premier organisme baptisé les « Jeunes Enfants d’octobre ». Rares étaient ceux qui n’en faisaient pas partie. Il n’était d’ailleurs pas nécessaire d’être un communiste convaincu pour intégrer ce type de structure : on ne vous laissait tout bonnement pas le choix. Ensuite venait le temps de rejoindre les Pionniers, une espèce de mouvement scout à la manière soviétique. Là, l’ordre d’entrée était établi suivant votre niveau de réussite scolaire. C’est-à-dire que les meilleurs élèves y étaient admis les premiers – ce qui fut mon cas – mais, au bout d’un an, toute la classe d’âge s’y retrouvait. Enfin, vous aviez le Komsomol, l’organisation de la jeunesse communiste du parti à laquelle j’ai aussi appartenu. En revanche, tout le monde n’y adhérait pas. La sélec-tion y était beaucoup plus stricte, de même que pour l’affiliation au parti communiste. Songez que sur les quelque 300 millions d’habitants que comptait l’URSS, seuls 16 millions environ en étaient membres. Ceux-là étaient consi-dérés comme faisant partie de l’élite de la nation. Maintenant, pour répondre plus directement à votre question en ce qui concerne l’importance de notre imprégnation idéologique en ce temps-là, il faut bien comprendre que nous étions biberonnés au communisme. Il n’était nullement question de réfléchir à ce qu’on nous enseignait, il fallait apprendre et réciter. Le communisme de l’Union soviétique avait beau se présenter comme une science et se dire athée, nous étions tenus d’y croire et d’adopter les dogmes de ce qui était, en quelque sorte, une église laïque.

Il n’empêche, vous racontez dans votre livre avoir peu à peu pris de la distance critique vis-à-vis de cet endoctri-nement. Cependant, comme vous étiez désireux d’avoir une vie professionnelle enrichissante, vous avez fait le choix de ne pas vous opposer frontalement au système. Pour vivre secrètement votre dissidence ?
C’est tout à fait ça. Étant petit, je suivais le troupeau comme tout le monde. Les enfants détestent ne pas ressem-bler à leurs copains de classe, c’est bien connu. Je ne faisais pas exception à la règle, si ce n’est qu’ayant des facili-tés avec les études, j’ai rapidement figuré parmi les meilleurs éléments et ça m’a valu d’être mis à l’honneur dans les organisations dont il a été question. Par la suite, j’ai voulu à tout prix intégrer les jeunesses communistes. Était-ce par conviction ? En partie sans doute, parce qu’à l’adolescence, vous éprouvez le besoin de croire en un idéal rassembleur, de faire partie de quelque chose qui vous dépasse et vous transcende. Mais dans le même temps, j’ai grandi dans un milieu d’intellectuels. Autour de moi, mes parents et leurs collègues réfléchissaient beaucoup et portaient un regard nettement plus critique que le reste de la société sur le modèle communiste. C’était pour moi un privilège par rapport à d’autres jeunes de mon âge qui évoluaient dans un kolkhoze (coopérative agricole collec-tive, NDLR), où les gens trimaient tellement qu’ils n’avaient ni le temps, ni la force de s’interroger. Cette liberté de pensée toute relative, qui n’était tolérée qu’à condition qu’elle se cantonne à du bavardage discret et ne se trans-forme pas en militantisme politique, les ingénieurs et les scientifiques de la « Silicon Valley » où nous vivions en bénéficiaient pour une seule raison : travaillant pour l’électronique de défense et l’industrie spatiale, le régime avait l’intelligence de leur laisser la bride sur le cou afin de ne pas compromettre leur inventivité. Et moi, je bai-gnais dans ce milieu. Dans mon entourage, beaucoup de gens lisaient par exemple les écrits classés « antisoviétiques ». Tout cela a contribué à forger mes propres opinions lorsque j’étais adolescent. J’ai également eu la chance d’avoir un professeur d’histoire-géographie qui m’a conduit, ainsi que d’autres, vers la dissidence, mais de façon très subtile. Lui-même était un opposant au régime qui ne disait pas son nom, ce que j’ai compris plus tard. Mine de rien, plutôt que de nous demander de restituer bêtement ce qu’enseignaient nos manuels sco-laires, il a habilement aiguisé notre regard critique en nous donnant accès à des sources certes autorisées, mais que personne ou presque ne lisait en Union soviétique. C’est comme ça que j’ai pu me plonger dans les œuvres de Lénine où j’ai découvert que notre « guide » lui-même avait fini par devenir quasiment anticommuniste. À tout le moins très virulent à l’égard du système. Ce fut un véritable choc pour moi et mes condisciples ! Nous qui avions l’habitude d’étudier les passages bien choisis et bien lisses des manuels, les 55 tomes d’articles de Lénine tran-chaient radicalement. J’ai aussi pu me pencher sur les comptes-rendus des premiers congrès du parti communiste. Nous étions alors dans la seconde moitié des années 1970 et je réalisais, soixante ans après la révolution, que prati-quement aucun des changements annoncés plus d’un demi-siècle auparavant ne s’était concrétisé. Je tenais la preuve flagrante de l’échec du communisme. Mais quoi qu’il en soit, j’ai aussi compris que si je voulais avoir une vie et une carrière intéressantes dans ce système-là, j’allais devoir faire semblant d’y croire. Ce que j’ai commencé à faire, sans trop de difficultés, je dois dire. J’étais devenu secrètement un rebelle, attentif à ne surtout rien manifester publiquement.

 

Octobre 1977. À l’occasion du soixantième anniversaire de la révolution, les meilleurs élèves du lycée de Zélénograd participent aux célébrations. Sergueï Jirnov (1er rang en partant de la gauche), 16 ans, est mis à l’honneur. ©DR

Vous n’avez manifestement pas éveillé les soupçons, car vous avez ensuite pu entreprendre des études supérieures à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, le très prestigieux MGIMO, d’ordinaire réservé aux en-fants de l’élite du régime. Diriez-vous que c’était inespéré ?
Ah mais complètement ! Déjà à Zélénograd, je faisais partie d’une certaine élite, mais le MGIMO, c’était la crème de la crème ! Ni moi, ni personne autour de moi, nous n’imaginions une seconde pouvoir intégrer une pareille école. La voie la plus naturelle pour moi, c’était de suivre une formation d’ingénieur, rester dans le métier de mes parents et faire partie de cette intelligentsia technique et scientifique. Pourtant, ce qui m’attirait vraiment, c’étaient les relations internationales et les langues étrangères, mais j’en avais fait mon deuil d’une certaine ma-nière.

Juillet 1982. En fin de quatrième année au MGIMO, Sergueï Jirnov (3e debout en partant de la gauche) prend part au stage militaire obligatoire destiné à breveter les futurs officiers de réserve. Accroupi à gauche du premier rang, Vladimir Potanine, l’actuel « roi du nickel », l’un des plus riches oligarques russes. ©DR

Le MGIMO, c’est donc un virage à 180 degrés qui vous ouvre de toutes nouvelles perspectives. C’est dans cette école que vous allez notamment vous illustrer dans l’apprentissage du français qui sera la clé de votre future car-rière en tant qu’agent de renseignement à l’étranger. Est-ce là qu’est né votre amour de la langue et de la franco-phonie ou bien des antécédents familiaux expliquent-ils cette passion ?
Non, aucun antécédent au sein de ma famille. Ceci étant, en URSS à cette époque, l’attrait pour la culture fran-çaise était assez répandu. Nous regardions pas mal de films français, entre autres des comédies avec Louis de Funès ou Pierre Richard. Les productions hexagonales étaient souvent à l’affiche du grand écran et nous connaissions les noms des acteurs de premier plan. Et puis, il y avait la littérature. A l’école et en dehors nous lisions, en russe bien sûr, les grands classiques : Dumas, Balzac, Hugo, etc. Je me souviens, par exemple, avoir dévoré « Les Trois Mous-quetaires ». Mais rien qui me destine toutefois à apprendre le français. En revanche, j’étudiais la langue de Shakes-peare que j’adorais et que je pratiquais à un très bon niveau. J’avais d’ailleurs remporté les olympiades d’anglais à l’âge de 12 ans. Par conséquent, lorsqu’au MGIMO – où la formation linguistique était d’un niveau incomparable – on m’a dirigé vers l’étude du français, j’ai d’abord été très déçu. Mais dès le premier cours, j’ai eu un véritable coup de foudre. Je suis tombé tout de suite amoureux de la langue et j’ai très vite progressé. Ce qui m’a permis de constater que je n’avais pas seulement des aptitudes pour l’anglais, mais que j’étais doué pour les langues en général. Bref, il n’a pas fallu longtemps pour je devienne un francophone et un francophile inconditionnel.

« Lorsque je rencontre Poutine, je le trouve d’emblée conforme à l’image qu’il renvoie aujourd’hui : sinistre, arrogant et menaçant »

C’est justement votre maîtrise du français qui vous vaut indirectement une première rencontre avec Vladimir Poutine.
En effet, nous sommes en 1980 et Moscou accueille les Jeux olympiques. En compagnie d’autres étudiants du MGIMO, je suis sollicité pour servir d’interprète auprès des délégations venues de l’étranger. Je me fais une joie de pouvoir enfin rencontrer et discuter avec des francophones, mais je dois vite déchanter. Ceux qui sont retenus pour leur servir de guides sur le terrain travaillent tous pour le KGB. Quant à moi, je suis affecté à un service de rensei-gnements téléphoniques en langues étrangères avec pour mission de répondre aux éventuelles demandes qui nous seraient adressées pendant la durée des JO. En réalité, ce service est parfaitement inutile. Le téléphone ne sonne jamais et je m’ennuie à mourir. Jusqu’à ce que je reçoive un jour un appel d’un officiel français. Il n’a pas de re-quête précise à formuler, il est simplement curieux de voir qui se trouve à l’autre bout de fil. Je suis tellement en-thousiaste d’enfin pouvoir parler avec un vrai Français, et lui sans doute tout autant désireux d’échanger dans sa langue avec un Soviétique, que le temps s’arrête pour tous les deux. Notre conversation part dans tous les sens et elle dure plus de deux heures ! Ma hiérarchie trouve cet échange suspect, anormalement long et en informe le ministère de la Sécurité publique. Je suis immédiatement convoqué et, dans la foulée, j’atterris au siège du KGB, place Dzerjinski. Je me présente à la Deuxième Direction, chargée du contre-espionnage. L’officier d’astreinte ce jour-là est un certain capitaine Poutine Vladimir Vladimirovitch. C’est le hasard qui veut que cette rencontre se produise. Il aurait dû être à son poste dans sa ville d’origine, Leningrad, l’actuelle Saint-Pétersbourg. Mais en raison de l’importance de l’événement que représentent les Jeux olympiques aux yeux de nos dirigeants et compte tenu de leurs craintes de voir des services étrangers profiter de l’occasion pour s’infiltrer, de nombreux membres des an-tennes provinciales du contre-espionnage sont venus renforcer les effectifs moscovites. Poutine est du nombre.

Comment se passe l’entretien ? Qu’est-ce qui vous frappe chez lui ?
Je le trouve d’emblée conforme à l’image qu’il renvoie encore aujourd’hui : sinistre, arrogant et menaçant. Très vite, je comprends qu’il tient à toute force à me mettre quelque chose sur le dos. De ce point de vue, il n’était pas très différent de ceux de son espèce. Le KGB à l’époque, c’étaient quelque 400 000 personnes. Certes, la moitié se composait de gardes-frontières, mais vous aviez tout de même 200 000 agents affectés au contre-espionnage. Pour se démarquer et se faire bien voir de leur hiérarchie, beaucoup avaient l’habitude de monter des dossiers sur base d’éléments totalement bidons, histoire de fabriquer des dissidents et des espions à offrir en pâture à leurs chefs. La motivation de Poutine n’était pas différente et, du reste, il savait que s’il parvenait à se mettre en évidence, ça lui permettrait peut-être de rester à Moscou. Or, pour un KGBiste ambitieux dans son genre, la capitale, c’est là qu’il fallait être pour progresser au sein de l’appareil central. Toujours est-il qu’il fait du zèle, ce que je perçois très bien. Bien entendu, j’ignore tout de lui et de son parcours à ce moment. Je n’apprendrai que plus tard qu’il avait intégré les rangs du contre-espionnage cinq années auparavant, avec la particularité d’avoir spontanément proposé ses services au KGB qui voyait généralement d’un mauvais œil ce genre d’initiative. Le jour de notre rencontre, j’ai devant moi un officier de sécurité offensif et même agressif, qui ne s’intéresse absolument pas aux faits que je lui rapporte, mais qui s’efforce de les travestir de manière à me mêler à un complot impérialiste ou quelque chose du genre. Je crois qu’il salivait à l’idée d’accrocher un étudiant du MGIMO à son tableau de chasse. Il faut bien voir qu’on nous considérait alors en Union Soviétique comme des princes, appelés à jouer un rôle de premier plan dans la diplomatie internationale. Et, de fait, à force de nous dire que nous étions la crème du régime, nous finissions par nous prendre pour des seigneurs. Par conséquent, fort de mon statut, je n’entendais pas m’en laisser compter par un petit officier arriviste, peu importe qu’il soit du KGB. D’ailleurs, je dois en partie à mon impertinence de m’être sorti de cette situation passablement dangereuse, même si objectivement on ne pouvait rien me reprocher.

Comment vous y prenez-vous ?
Je dois à la vérité de dire qu’au fond de moi, j’ai tout de même un peu peur. Je sais à cet instant que je joue ma future carrière et je ne peux en aucun cas apparaître autrement que comme un bon « komsomolets », étudiant irréprochable du MGIMO, prêt à servir son pays dans les relations internationales. Si le KGB réussit à me discrédi-ter, c’en est fini. Bref, tout en n’en menant pas large, je me montre encore plus arrogant et agressif que Poutine. Mais ce qui joue en ma faveur de façon décisive, c’est le fait qu’au cours de notre conversation, je compare ses méthodes à celles du juge Khvat, celui dont parle Alexandre Soljenitsyne dans son célèbre « Archipel du Goulag », livre jugé antisoviétique et totalement proscrit. Il croit alors me tenir et me demande auprès de qui je me suis pro-curé cet ouvrage. Quand je lui réponds l’avoir reçu d’un camarade du MGIMO qui n’est autre qu’Andreï Brejnev, le petit-fils de Brejnev (Léonid Brejnev, principal dirigeant de l’URSS de 1964 à 1982, NDLR), la partie est gagnée. Ceci pour une raison que j’ignorais : une consigne interne au KGB stipulait que dès que le nom d’un membre du Comité central du parti communiste ou du Politburo, ainsi que celui d’un de ses proches, apparaissait dans une enquête, celle-ci devait être immédiatement clôturée. Moi, j’avais balancé le nom de Brejnev à Poutine uniquement pour tenter de l’impressionner et lui montrer que j’avais des relations. J’ai donc été surpris que ça fonctionne aussi bien et je n’ai compris pourquoi que par la suite.

« Pour se faire bien voir de leur hiérarchie, beaucoup avaient l’habitude de monter des dossiers sur base d’éléments totalement bidons, histoire de fabriquer des dissidents et des espions à offrir en pâture à leurs chefs. La motivation de Poutine n’était pas différente. » ©DR

En le quittant ce jour-là, vous n’imaginiez pas le revoir quatre ans plus tard, là encore dans d’étonnantes circons-tances, puisque dans l’intervalle vous aviez été approché par le KGB.
En effet, mon recrutement s’est effectué tandis que j’étais encore étudiant au MGIMO, qui constituait par ailleurs un vivier pour le KGB. Tout en menant mes études en parallèle, j’ai commencé à recevoir secrètement une forma-tion d’apprenti espion. Mais à vrai dire, mes officiers traitants se sont toujours bien gardés de me révéler qu’ils me préparaient à devenir un officier de la Direction S de la Première direction générale du KGB. C’est-à-dire un « éclaireur », le terme qu’on utilisait pour désigner un « illégal », l’agent destiné à travailler sous couverture en immersion profonde dans un pays étranger. Ma crainte, ça a longtemps été qu’ils m’affectent au contre-espionnage ou à la police politique, ce qui m’aurait condamné à passer le reste de ma carrière à traquer les opposants. Inima-ginable pour moi ! J’étais prêt à passer un pacte avec le diable pour partir à l’étranger, mais certainement pas pour entrer dans les services de sécurité intérieure. J’ai d’ailleurs voulu tout laisser tomber à un moment, mais ils ont été assez malins pour me récupérer. D’abord, en me mettant dans un placard au ministère du Commerce extérieur, sachant que je ferais tout pour en sortir, puis en me donnant l’opportunité d’apprendre l’espagnol, ce qui a flatté mon goût pour les langues et m’a en même temps conforté dans l’idée qu’ils me voulaient à l’international.

Pourquoi avoir accepté de rejoindre leurs rangs malgré les craintes que vous aviez ?
J’ai accepté pour deux raisons : la première, c’était donc mon envie absolue de faire carrière à l’étranger et, à cet égard, le seul fait d’être diplômé du MGIMO ne m’offrait aucune garantie. La seconde raison, c’est que je compre-nais que dans un système entièrement sous le contrôle du KGB, l’unique moyen d’accéder à des libertés inacces-sibles au plus grand nombre, c’était de faire partie de ceux qui sont en charge de ce contrôle. Je reconnais que c’est un raisonnement cynique, mais c’était ma seule échappatoire à l’intérieur d’un régime dont personne, quoi qu’en disent certains, n’imaginait une seule seconde qu’il puisse s’effondrer comme ce fut le cas en 1991.

C’est alors que vous recroisez la route du maître actuel du Kremlin.
C’est exact. Nous sommes le 24 août 1984 et je m’apprête à rejoindre l’Institut Andropov, connu aussi sous le nom d’« École de la forêt », le fameux centre de formation au renseignement du KGB situé dans la banlieue arborée de Moscou. Je me trouve sur le parking du stade olympique Loujniki, en compagnie d’environ trois cents autres élèves officiers, dont beaucoup sont issus du MGIMO. Nous attendons les bus qui doivent nous emmener vers les diffé-rentes académies de l’Institut lorsque j’avise un type qui me regarde avec une certaine insistance. Je reconnais alors le camarade Poutine, ex-capitaine devenu entre-temps commandant. Je vais le voir pour discuter, on se rap-pelle mutuellement l’épisode de 1980 et je ne me prive pas d’ironiser sur le fait que nous sommes désormais du même côté de la barrière. Il devait bouillonner intérieurement sachant qu’il lui avait fallu neuf ans depuis son en-trée en fonction en 1975 pour rejoindre le temple de l’espionnage soviétique, tandis que j’y entrais directement sitôt mon diplôme du MGIMO en poche. Il ne laisse rien échapper lors de cette brève conversation, mais je sens de la frustration chez lui. Je ne le savais pas encore, mais il en était à sa troisième formation interne proposée par le service à ses cadres. Les deux premières, c’était le contre-espionnage. Ce n’était pas ce qu’il voulait. Lui, il en avait assez de végéter à l’antenne régionale du KGB de Léningrad, à traquer les dissidents. Il rêvait d’espionnage et de partir à l’étranger. Pour cela, il lui fallait maintenant réussir à tout prix cette troisième et dernière tentative. Je le revois sur ce parking, seul, arrivé de sa province, plus âgé que la plupart d’entre-nous et ne connaissant personne. Avec le recul, je crois qu’il savait intuitivement qu’il ne ferait jamais partie du gratin de l’espionnage auquel moi et d’autres étions promis. La suite de sa carrière l’a montré d’ailleurs. Cette désillusion a dû provoquer chez lui beau-coup du ressentiment et cela explique sans doute en partie qu’il soit animé depuis lors d’une farouche volonté de revanche.

 

Mai 1992. Elève à l’ENA depuis neuf mois, Sergueï Jirnov prend part à un exercice de tir lors d’une journée sportive organisée pour sa promotion à Fontainebleau ©DR

Dans votre dernier ouvrage, « L’Engrenage », vous décryptez les enjeux de la guerre en Ukraine. Vous écrivez notamment ceci à propos de Vladimir Poutine : « J’étais bien loin de me douter que cet homme sans enver-gure accéderait un jour au pouvoir suprême. » Vous dites pourtant reconnaître dans l’autocrate qu’il est devenu, le jeune officier carriériste, sans scrupules et intrigant, que vous avez rencontré autrefois.
De ce point de vue, c’est exact, il possédait certains des traits de caractère requis pour s’emparer du pouvoir. Mais sa médiocrité et le peu d’estime que lui accordaient ses supérieurs ne permettaient toutefois pas d’envisager une telle ascension. Par exemple, à l’issue de son année de formation à l’Institut Andropov où je l’ai recroisé en 1984, les évaluateurs l’ont jugé inapte à rejoindre le QG de la première Direction générale du KGB à Yassénévo. Or, c’était son principal objectif. Au lieu de ça, il a été renvoyé au contre-espionnage à Saint-Pétersbourg. Très concrètement, ça signifie qu’il a raté la carrière d’espion dont il rêvait tant. On n’a pas voulu de lui comme agent de renseignement à l’étranger. À ce propos, dans un livre d’entretiens qu’il a accordés à trois journalistes en 2000, Poutine leur a fait une confidence d’une étonnante sincérité. Il leur a raconté que dans un rapport d’évaluation du KGB, l’un de ses instructeurs avait stipulé à son sujet qu’il ne mesurait pas les conséquences de ses décisions. Dans le langage de l’appareil de sécurité que j’ai donc bien connu, ça veut tout simplement dire qu’on le savait capable de prendre des initiatives dangereuses à la fois pour lui et pour le service. Le KGB avait vu juste : c’est un personnage aventureux et incontrôlable.

On peine dès lors à comprendre comment cet individu, a priori condamné à n’être rien de plus qu’un cadre moyen du contre-espionnage, a pu se hisser au sommet de l’État russe…
Parce que ce pouvoir, il ne l’a pas conquis, on le lui a offert. Il ne doit rien à ses qualités ou à ses compétences. D’abord, ce n’est pas un politique. Il n’a aucune vision. Il n’a jamais été adepte du communisme. Tout son discours sur la catastrophe qu’a représenté pour lui la chute de l’Union soviétique, c’est du blabla et rien d’autre. Il ne croit d’ailleurs pas plus en Dieu aujourd’hui. Il n’a aucune conviction, les seules choses qui l’intéressent, ce sont le pou-voir et l’argent. Bref, pour parvenir là où il est, je ne vais pas refaire ici toute l’histoire, mais en deux mots : il a été parachuté haut fonctionnaire à Moscou où il a réussi à se faire apprécier pour sa discrétion et sa servilité, étant prêt à exécuter n’importe quel ordre sans poser de questions, pourvu que cela contribue à son avancement. C’est comme ça qu’en 1999, alors qu’il était devenu le patron du Service fédéral de sécurité FSB, il a joué un rôle clef dans la neutralisation du procureur général Iouri Skouratov, lequel avait lancé plusieurs enquêtes anticorruption gênantes pour Boris Eltsine et ses proches. Poutine l’avait piégé en faisant tourner clandestinement, puis diffuser à la télévision, une vidéo dans laquelle on voyait le procureur s’ébattre avec des prostituées. Arrive ensuite le scrutin présidentiel de 2000. Boris Eltsine, malade et alcoolique, étant incapable de se représenter, les membres de son clan mafieux ont jeté leur dévolu sur Poutine auquel ils étaient redevables, mais qu’ils croyaient à tort docile et facilement manipulable. C’est de cette façon qu’il a hérité de la fonction suprême et il en a été le premier surpris. C’était à ce point invraisemblable que son mentor, Anatoli Sobtchak, le maire de Saint-Pétersbourg, celui qui lui avait mis le pied à l’étrier politique, apprenant la nouvelle de sa possible désignation, a été pris d’une crise de fou rire. Puis, lorsqu’il a réalisé que c’était bien là l’intention du Kremlin, il a tenté en vain de convaincre Tatiana, la fille de Boris Eltsine, qu’elle s’apprêtait à commettre une connerie monumentale. En résumé, l’histoire de Poutine, c’est celle du type qui s’est retrouvé au bon endroit au bon moment. Après, ceux qui l’ont placé à la tête de l’État ont cru pouvoir facilement ventriloquer une marionnette docile. Ils se sont lourdement trompés. C’était bien mal connaître la psychologie du personnage et sa volonté implacable de prendre sa revanche sur les humiliations de son enfance et de sa première partie de carrière.

 

©Stéphane Lemouton / Bestimage

Enfant humilié, espion raté, fonctionnaire sans foi ni loi, avide de pouvoir et de revanche : c’est le portrait-robot du parfait autocrate que vous dessinez.
Ajoutez à cela les complexes, singulièrement celui de sa petite taille. Il mesure 1 m 62 et vit très mal le fait d’être dépassé d’une ou deux têtes par bon nombre de ses interlocuteurs. En effet, il a bien des points communs avec les dictateurs de l’Histoire. Mais à la différence d’un Staline ou d’un Hitler, il n’a rien qui soit comparable, par exemple, à la finesse politique du premier ou au talent de tribun du second. Je le répète, c’est un médiocre.

Dans la guerre qu’il mène en Ukraine, qu’est-ce qui le motive ?
L’esprit de vengeance. Il a souhaité imposer à l’Ukraine son candidat : le président Viktor Ianoukovytch. Le peuple ukrainien lui a carrément dit qu’il n’en voulait pas. Ça, Poutine ne peut l’accepter. C’est une autre de ses caractéris-tiques : il ne supporte en aucune manière qu’on le contredise, encore moins qu’on lui résiste. Par conséquent, il s’emploie à punir les Ukrainiens. Toutes les raisons historiques ou géostratégiques qu’il invoque pour justifier son aventure militaire ne sont que de faux prétextes.

Son entourage est-il en capacité de lui faire comprendre qu’on ne conduit pas une guerre comme on assouvit un caprice ?
Non. Y compris dans son entourage proche, personne n’ose lui dire une vérité qui aille à l’encontre de ce qu’il pense. Il ne veut pas l’entendre de toute manière. De nature, c’était déjà quelqu’un de très renfermé sur lui-même. Ce naturel s’est considérablement renforcé en raison de son isolement lié à l’exercice du pouvoir absolu. Et la pan-démie de Covid n’a rien arrangé. Comme il est hypocondriaque, il a encore accru la distance avec ceux qui l’entourent. Le résultat, c’est qu’il vit à présent dans une bulle et sa perception de la réalité du monde s’en trouve complètement faussée.

Maintenant qu’il se heurte au mur du réel, puisque ses buts de guerre ne sont pas atteints et que ses pires cau-chemars se réalisent (élargissement de l’Otan, renforcement de l’Europe de la défense, sanctions économiques, etc.), pensez-vous qu’il puisse revenir à la raison ?
Je ne le crois pas. Parce que c’est un obstiné incapable de reconnaître ses erreurs. Quand ça ne fonctionne pas, il rejette systématiquement la responsabilité sur autrui. C’est pour cette raison qu’il est terriblement dangereux. En déclenchant l’offensive le 24 février dernier, il a commis une faute capitale, mais il refusera de faire marche ar-rière. Au contraire, il va continuer à s’enfoncer tout en sachant qu’il ne peut pas gagner cette guerre, même s’il peut remporter des batailles. Il s’est trompé sur tout et principalement sur la capacité de résistance inouïe des Ukrainiens qui ne céderont jamais, devraient-ils tous y laisser leur peau. Poutine, c’est un tacticien plutôt fin, mais ce n’est pas un grand stratège comme certains le pensent.

S’il est tenu en échec, le croyez-vous prêt à recourir à l’arme nucléaire ?
Face à des Ukrainiens rendus capables non seulement de tenir tête à son armée, mais également de lui reprendre du terrain et de mener des contre-offensives victorieuses grâce, notamment, au soutien militaire occidental, je crois effectivement qu’il pourrait tout à fait utiliser son arsenal nucléaire. Non pas l’arsenal stratégique qui condui-rait à un conflit mondial nucléarisé, mais l’arsenal tactique pour briser la résistance de Kiev, ça oui.

On s’interroge beaucoup au sujet de son état de santé en général et mental en particulier. Selon vous, est-il ma-lade, fou ou laisse-t-il croire qu’il l’est pour mieux faire peur aux Occidentaux ?
Il n’est pas fou. Il est rationnel, mais dans son propre système de référence, par rapport à son narratif et à sa vi-sion du réel. Ensuite, qu’il en joue, c’est possible. Après tout, s’il faut lui reconnaître une qualité, c’est qu’il est rusé. Il est loin d’être supérieurement intelligent, mais c’est un malin. Toutefois, et c’est de nature à nous rassurer, il n’est pas du tout suicidaire. S’il l’était, il ne prendrait pas autant de précautions pour éviter de contracter la Covid. En réalité, il a une frousse bleue d’être malade et de mourir. De plus, c’est un vénal. Il adore l’argent, il a passé sa carrière à en amasser, ce n’est pas pour tout perdre maintenant.

 

Le fameux rendez-vous de Vladimir Poutine et Emmanuel Macron le 7 février 2022 à Moscou où les deux chefs d’État étaient séparés de plusieurs mètres. ©Dominique Jacovides / Bestimage

Qu’en est-il d’une possible réaction des services de sécurité ? Ses dirigeants pourraient-ils être tentés de stopper Poutine par crainte qu’il conduise la Russie à la catastrophe ?
Je veux y croire. Le problème, c’est que ces services spéciaux, le FSB, le SVR, le GRU, ne sont plus du tout ce qu’ils étaient à mon époque. La qualité générale des personnels est bien moindre qu’au temps du KGB. C’est en partie une volonté de Poutine qui ne nomme aux responsabilités que des gens incapables de lui faire de l’ombre. L’incompétence est présente partout. Quant aux rares bons éléments, ils sont cyniques et agissent dans le sens de leurs intérêts. À vrai dire, je parie davantage sur leur cupidité. Dans les services, la corruption est largement ré-pandue et les généraux qui les dirigent sont tous millionnaires. Leur crainte majeure, c’est de voir leur fortune s’envoler à cause des répercussions que provoque la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales contre la Rus-sie. Seulement, voilà : pour mettre Poutine sur la touche, il faudrait qu’ils commencent par s’entendre. Or, ils se bouffent le nez en permanence. C’est toute l’habilité de leur grand chef : diviser pour régner.

 

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