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Christie Morreale : « Si on ne cadenasse pas tous les interstices légistalifs, les femmes n’accèdent pas au pouvoir »

Pour le quatrième Tout feu tout femme, c'est du côté de la politique que nous sommes allés rencontrer une personnalité forte du gouvernement wallon : la socialiste liégeoise Christie Morreale. | © ©DR

Politique

Bienvenue dans notre rubrique « Tout feu tout femme » ! Régulièrement, Parismatch.be part à la découverte d’une femme inspirante tous secteurs d’activités confondus. L’invitée nous parlera d’elle mais également… d’elles. Et de leurs places dans le monde d’aujourd’hui. De l’urgence de leurs combats et d’autres luttes pour toujours plus d’inclusion dans la société.

 

Par Laurent Depré

Rendez-vous est pris, dans sa belle ville de Liège, avec la ministre wallonne aux multiples portefeuilles : emploi, formation, santé, action et économie sociale, égalité des chances et droits des femmes. Le temps de reprendre notre souffle et nous voilà Place du 20 août dans la cité ardente par une belle matinée automnale et ensoleillée. Nous sommes un peu en avance mais Christie Morreale nous rejoint rapidement dans ce café fréquenté par de nombreux étudiants situé juste à côté du théâtre de Liège.

Parismatch.be. Vous gérez une série de portefeuilles ministériels, dont ceux de l’emploi et de la formation, mais vous occupez surtout celui des droits des femmes qui touche plus à la raison d’être de cette rubrique. Depuis 2019, début de législature, qu’est-ce qui a été fait en Wallonie ?
Christie Morreale.
« Le premier acte que j’ai posé est d’avoir fait passer les aides familiales de statut ouvrière à celui d’employée leur offrant une meilleure protection. Salutaire… Car la loi est passée juste avant la Covid-19 et elles ont pu en profiter concrètement et directement. Au niveau de la violence conjugale contre les femmes nous avons eu plusieurs chantiers : renforcement de la ligne d’écoute, création de 127 nouvelles places d’accueil pour les victimes, formations de 1 800 pharmacies wallonnes devenues des points de relais pour victimes. Mon cabinet a également travaillé sur le sexisme dans les lieux publics et les transports en commun. Nous avons aussi soutenu toutes les associations qui luttent contre la drogue du violeur (Ndlr : GHB). Enfin, au niveau de la formation et de l’orientation professionnelle, des moyens ont également été allloués afin d’amener plus de femmes vers le secteur de la construction et du numérique. Pour ce dernier secteur, c’est étonnant d’ailleurs, mais Agora annonce que d’ici 2030, 584 000 emplois pourraient ne pas être pourvus… Que les femmes ne s’investissent pas dans ce secteur porteur est clairement problématique. »

Vous voulez encore voir d’autres projets menés à terme avant la fin de votre mandat ?
« Nous devons encore travailler sur les violences obstéricales, c’est important. On doit aussi redoubler d’efforts sur la représentativité des femmes. Vous savez, je suis le fruit des quotas. Aujourd’hui, plus de 40% des parlementaires sont des femmes. C’est bien… Mais au kern, l’instance de pouvoir et de décision au niveau fédéral, il y a une femme sur huit. Ce n’est pas acceptable ! Prenez le retrait de Sophie Wilmès, elle a été remplacée au kern par David Clarinval. C’est un choix politique ! (Ndlr : En tant que Vice-Premier, ce qu’était Sophie Wilmès. Hadja Labib peut y être conviée afin de parler de ses matières, les Affaires étrangères, mais n’est pas un membre permanent du Kern. Il y a donc bien une femme en moins.) Il n’y a plus que Petra De Sutter dans le lieu de pouvoir par excellence… On voit bien que dans tous les interstices légistalifs, si on ne cadenasse pas les choses, les femmes n’y accédent pas. « 

La gestion longue et en urgence de la Covid-19, en tant que ministre de la santé, n’a-t-elle pas freiner vos ambitions sur les droits des femmes ?
« Au contraire, ce fut comme un pied dans la porte ! Le secteur des soins de santé, dans lequel les femmes sont fort présentes, a démontré toute son importance durant la crise sanitaire. Il rapporte plus que ce qu’il ne coûte. Cela m’a permis d’arriver à une revalorisation inespérée des conditions de salaire de ces fonctions-là. Et la multiplication des places d’accueil pour femmes victimes de violence a aussi eu comme moteur le constat terrible d’une augmentation des violences durant la pandémie ! Tout cela améliore le sort des femmes. »

En matière d’égalité des salaires, on parle au niveau mondial de 20% d’écart entre les salaires des hommes et des femmes. Mais on se rend compte surtout que d’un point de vue structurel nos sociétés imposent presque de facto le ‘part time’ aux femmes. On y arrivera jamais ?
« D’abord un chiffre : 79% des emplois en temps partiels ne sont pas désirés et sont occupés par des femmes. Pour moi, les hommes doivent aussi pouvoir avoir droit à des congés parentaux obligatoires. Dans de nombreux pays du nord de l’Europe, il existe une meilleure prise en compte de la paternité à la naissance de l’enfant. Cela permet de ne pas laisser s’installer un déséquilibre sur la charge de l’éducation d’un enfant. Comme culturellement les femmes s’en occupent depuis leur venue au monde, c’est à elle de faire l’effort vers du temps partiel aussi pour suivre la scolarité notamment… Ce sont des handicaps. »

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© BELGA PHOTO BRUNO FAHY

Malgré votre longue expérience en politique, y’a-t-il des choses qui vous choquent encore dans le traitement des femmes politiques ?
« Franchement ce qui est arrivé à Valérie De Bue qu’on a voulu expulser du gouvernement et la remplacer par un homme… (Ndlr: en 2020, la libérale a été sommée d’abandonner son poste de ministre au niveau wallon afin de « recaser » Denis Ducarme. La chose ne s’est pas faite au final.)  Heureusement que la loi des quotas existait ou nous nous serions retrouvées à deux femmes pour sept hommes au gouvernement wallon. On entend souvent dire que les quotas sont momentanés, que les choses iront d’elles-mêmes au bout d’un certain temps… Dans les comités de direction, dans les conseils d’administration, dans les intercommunales, là où la règle est absente on continue à mettre massivement des hommes dans les fonctions. »

Avez-vous souvent été confrontée au sexisme dans votre carrière ? 
« J’ai l’impression d’avoir été épargnée par ce type de comportement. »

D’autres femmes en souffrent encore dans leur vie de tous les jours…
« Il faut pouvoir relever la tête et ne surtout pas considérer cela avec un certain fatalisme. Arrêter de se dire que c’est normal parce qu’on est une femme de subir des bruits désobligeants, de se faire siffler ou suivre, de devoir presser le pas… Il est hors de question que l’espace public appartienne plus aux hommes ! « 

Vous avez des origines italiennes, il y a là-bas des élections législatives. Et une femme, Giorgia Meloni, pourrait accéder au poste de 1er ministre. Ce qui est réjouissant vu le nombre d’hommes qui occupent encore ce poste aujourd’hui en Europe. Sauf que… (Ndlr : L’interview a été réalisée la semaine précédent les élections italiennes)
« …Sauf qu’elle est fasciste et que les craintes sont grandes de la voir accéder à la fonction. Est-ce qu’il vaut mieux une femme plutôt qu’un homme ? Non, je ne dirais jamais cela ! Que ce soit en France ou en Italie, il faut éviter, encore plus en contexte économique compliqué et angoissant pour les gens, de se réfugier derrière des croyances populistes et extrêmistes. »

Quelles femmes dans leur vie professionnelle ou personnelle ont eu une grande influence sur vous ?
« En littérature, il y a clairement l’auteur et psychanaliste belge Jacqueline Harpman. Ses deux livres Orlanda et Moi qui n’ai pas connu les hommes m’ont ouvert aux questions du genre. J’ai aussi une vraie admiration pour les journalistes qui ont créé le concept des ‘grenades’ à travers les médias comme Safia Kessas sur la RTBF. Cette communauté place sous les projecteurs un ensemble de questions liées au genre dont on ne parle jamais. Au niveau politique, il me semble évident que l’on peut dire que Laurette Onkelinx est une femme forte qui représentait le combat de la gauche !  Elle n’a jamais été dans une position de victime. Au niveau sportif, j’ai également pas mal de contact avec Charlie Van Snick très active sur les questions des droits des femmes… »

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Christie Morreale confrontée à 3 faits d’actualité

La réaction de Jean-Luc Mélenchon au retrait de la vie politique pour des faits de violences conjugales du député français Adrien Quatennens des Insoumis vous a-t-elle choqué ?
« Tout d’abord, il me semble que ce retrait était indispensable. Lorsque vous représentez un mouvement de gauche, c’est normal d’être en adéquation avec la défense des femmes et de la collectivité. Sans avoir beaucoup suivi l’affaire, je vous répondrais que je n’ai jamais senti chez Mélenchon un grand engagement féministe… »

Autre sujet de discussion et de polémique : la coupe du monde au Qatar… Il y a bien entendu l’aberration écologique, il y a les milliers de décès d’’esclaves modernes’ durant la construction des stades. Par contre, on entend moins les droits des femmes comme motif de boycott éventuel… Vous regarderez ?
« Est-ce qu’on doit fermer les yeux sur le fait que des milliers d’hommes sont morts durant la construction de ces stades ? Tout cela pour assouvir le besoin de « pain et de jeux » de la planète… Oui, il y a un vrai problème éthique à organiser une coupe du monde au Qatar avec tout l’enjeu du réchauffement climatique actuel. C’est absurde ! Les médias vont devoir mettre ces problématiques en relief de la compétition. Des gens vont venir s’amuser dans des stades qui portent les traces de sang de ces pauvres victimes. Je ne peux accepter cette indifférence en tant qu’éco-socialiste… Je ne sais pas si je vais regarder mais je n’en ferai aucune promotion en tout cas. »

Les images qui nous viennent d’Iran sont aussi interpellantes et montrent un peuple et des femmes très courageuses…
« Ces femmes avec enormément d’émotions se libèrent de leur voile qui est vécu comme une véritable contrainte. Elles ont tout mon respect et mon soutien… »

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