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Menace terroriste d’extrême-droite : « Avec le complotisme, nous entrons dans la troisième phase du terrorisme noir »

Eric Van Duyse, porte-parole du Parquet fédéral, sur l’individu décédé à Anvers : « Lors de la perquisition, plus d’une centaine d’armes ont été trouvées, ainsi qu’une très grande quantité de munitions, des gilets tactiques, des lunettes de vision nocturne, des lunettes de vision thermique et divers matériels. » L’homme était proche de l’extrême droite et des mouvements complotistes. | © Christophe Licoppe © Photo News

Politique

À Anvers, la semaine dernière, six arrestations et un mort parmi un groupuscule suspecté d’avoir voulu préparer une résistance armée contre le gouvernement. Manuel Abramowicz, coordinateur de RésistanceS, l’Observatoire belge de l’extrême droite, dénonce une violence endogène menant au « terrorisme noir ».


Un entretien avec Frédéric Loore

Paris Match. Les événements d’Anvers le démontrent : la menace terroriste existe aussi à l’extrême droite. S’agit-il d’un pas supplémentaire dans la radicalisation, ou ce type de violence est-il depuis toujours inséparable de cette mouvance ultra ?
Manuel Abramowicz. Non, ce n’est pas nouveau. Le terrorisme, en tant qu’action violente armée visant à terroriser l’ensemble de la population, a toujours accompagné l’histoire des mouvements, des groupes et des partis d’extrême droite. Après le premier conflit mondial, déjà, des combattants dépités revenant du front, opportunément récupérés par le milieu politique et économique nationaliste, s’engagent pour renverser les gouvernements d’après-guerre. C’est l’époque des coups de force et des tentatives avortées de putsch destinés à prendre le pouvoir. Dans les années 1920 et 1930, les partis fascistes et nazis constituent des milices paramilitaires qui défilent dans les rues des grandes villes en chemises noires ou brunes. Leurs membres s’en prennent violemment aux locaux et aux meetings des partis communistes et socialistes, de même qu’à ceux qu’ils nomment les « métèques », c’est-à-dire les étrangers et les juifs. Des attentats à la bombe sont commis contre ceux que la propagande nationaliste d’extrême droite désigne dans ses organes de presse comme les « ennemis de la Nation ».

Ceux issus de ces rangs-là, les retrouve-t-on plus tard dans la collaboration ?
Absolument. L’extrême droite va structurer le mouvement collaborationniste durant l’occupation de l’Europe par le Troisième Reich nazi. Elle participe activement à la répression violente des résistants, à la dénonciation, aux rafles et à la déportation des juifs vers les camps d’extermination et à la « croisade antibolchévique » sur le front de l’Est, sous l’uniforme de la Waffen-SS.

L’épuration d’après-guerre n’a toutefois pas eu raison de l’extrême droite.
L’épuration des collabos de 39-45 a décimé l’extrême droite, mais il est vrai que ce sont principalement les militants de base qui en ont été la cible. Ainsi que quelques responsables, pour faire bonne figure. En revanche, les piliers de l’appareil dirigeant collaborationniste pronazi ont été en partie récupérés par les services de renseignement anglo-saxons ou même réhabilités au sein de partis politiques traditionnels. La mansuétude dont ils ont pu bénéficier trouve son explication dans le déclenchement de la Guerre froide, qui va opposer pour longtemps le bloc atlantiste dirigé par les États-Unis et le bloc soviétique conduit par l’URSS. C’est le début de ce qu’on appellera plus tard le « terrorisme noir », qui se décline en trois phases et dont l’analyse historique permet de comprendre le contexte dans lequel s’inscrivent les fusillades de masse et les attentats qui se sont produits récemment en Europe, aux États-Unis ou en Nouvelle-Zélande.

La première phase de ce terrorisme d’extrême droite débute donc avec la Guerre froide ?
En effet. Elle démarre à la fin des années 1940, avec la refondation rapide d’organisations d’extrême droite. Parmi elles, certaines, telle la fameuse « Gladio », s’intègreront dans les réseaux clandestins « stay-behind » (« restez derrière », en anglais) mis en place par l’OTAN pour parer à une éventuelle invasion de l’Europe de l’Ouest par les armées du Pacte de Varsovie. Mais ces mêmes cellules seront également missionnées pour des opérations de barbouzes ciblant des partis communistes italien, français ou belge pour le compte des services de renseignement américains et atlantistes. En Belgique, par exemple, on se souvient qu’en 1950, Julien Lahaut, dirigeant communiste, ancien résistant et militant antifasciste, est tombé sous les balles d’un tandem d’assassins commandité par le milieu anticommuniste d’ultradroite. Une décennie plus tard environ, ces activistes de la première heure vont s’engager dans le combat contre les mouvements de libération nationale qui émergent dans les anciennes colonies européennes. C’est ainsi qu’en Algérie, des officiers de l’armée française fondent l’Organisation armée secrète (OAS), sous l’influence d’idéologues nationaux-catholiques d’extrême droite. Elle commettra de nombreux attentats, visant par deux fois le général de Gaulle ainsi que de nombreux militants indépendantistes algériens et français. Après l’indépendance de l’Algérie, plusieurs de ses membres rejoindront l’Espagne et le Portugal des dictateurs Franco et Salazar. À cette époque, d’autres structures paramilitaires clandestines vont voir le jour. Certaines participeront activement à la « stratégie de la tension » qui a déstabilisé l’Italie entre la moitié des années 1960 et 1980. Une période marquée par des attentats perpétrés en partie par des groupes néofascistes et qui visaient à susciter délibérément un climat de violence politique, dans le but de favoriser l’émergence d’un régime autoritaire.

Vous décrivez là ce qu’on a appelé les « années de plomb ». La chute de l’URSS y a mis fin. Comment s’est opérée la transition avec la phase suivante ?
Après la chute du bloc soviétique entre 1989 et 1991, l’anticommunisme actif est fatalement tombé en désuétude. Mais une nouvelle menace a vu le jour en Occident : l’islamisme. Le basculement s’effectue le 11 septembre 2001, lorsque Al-Qaïda, l’organisation djihadiste d’Oussama Ben Laden, dirige ses attaques simultanées contre New York et Washington. L’effondrement des tours jumelles du World Trade Center constitue alors un choc mondial. Pour l’extrême droite, c’est une aubaine. Son racisme intrinsèque étant de plus en plus réprimé par la loi, elle peut désormais le faire passer sous le couvert de combat contre l’islamisation. Et comme pour l’anticommunisme autrefois, ce nouveau front autorise des alliances objectives avec d’autres milieux idéologiques. Indirectement soutenus dans le passé par les sociaux-démocrates dans leur lutte contre le « péril rouge », les formations d’extrême droite peuvent, dès 2001, s’appuyer sur les défenseurs radicaux de la laïcité pour dénoncer l’« invasion islamiste de l’Europe ». Ce discours ambiant va notamment encourager le passage à l’acte d’Anders Breivik, le terroriste norvégien auteur des attentats d’Oslo et d’Utoya en 2011, avec 77 morts et 151 blessés. Ce qui a inspiré cette tuerie de masse ne fait guère de doute : dans le manifeste qu’il a rendu public, Breivik revendique son ultranationalisme, son islamophobie et sa haine du multiculturalisme.

Depuis, l’extrême droite continue de capitaliser sur la peur de l’« étranger islamisé ». Mais quel autre phénomène contemporain nourrit son idéologie et pourrait potentiellement mener à des actions terroristes ?
Le complotisme. Avec lui, nous entrons dans la troisième phase du terrorisme noir. Les théories du complot ne datent pas d’hier, mais elles ont largement été amplifiées par l’arrivée de la pandémie de coronavirus en février 2020. Elles vont s’incarner au travers des manifestations de contestation des mesures sanitaires gouvernementales (confinement, vaccination). Les premières mobilisations sont plutôt modestes, mais elles finissent par rassembler des dizaines de milliers de manifestants dans plusieurs capitales européennes. Si la majorité d’entre eux sont apolitiques, les initiateurs de ces défilés de rue appartiennent le plus souvent à des groupes d’extrême droite. Sous le prétexte de dénoncer « la dictature sanitaire et mondialiste », ces rassemblements donnent libre cours à toutes les théories complotistes. On voit alors apparaître de plus en plus l’emblème du mouvement conspirationniste d’extrême droite américain QAnon. Parmi tous ces militants « antivax », certains se disent favorables à des actions violentes dirigées contre des responsables politiques et des scientifiques qu’ils jugent complices. En mai 2021, ils sont pris au mot par Jürgen Conings, un militaire de carrière parti en guerre contre le virologue gantois Marc Van Ranst. Après son suicide, plusieurs groupuscules néonazis feront de lui un héros du combat antigouvernemental. Toute cette rhétorique délirante qui mêle l’« État profond », les élites et les médias à un vaste complot soi-disant dirigé contre le peuple est alimentée et récupérée par l’extrême droite terroriste, qui s’en sert pour flatter les peurs et les bas instincts. Elle rencontre notamment beaucoup de succès parmi les « survivalistes », un courant qui s’attend à l’effondrement prochain de notre société et prône la résistance armée contre le gouvernement. Son potentiel de violence est réel. D’ailleurs, les membres du groupuscule démantelé à Anvers la semaine dernière en faisaient vraisemblablement partie.

Quel est le point commun entre ces trois générations d’activistes du terrorisme d’extrême droite ?
Il y en a plusieurs, mais le plus marquant c’est leur adhésion à la « stratégie accélérationniste » échafaudée par le nationalisme blanc états-unien. En bref, ses adeptes sont persuadés que l’avenir débouchera sur le déclenchement d’une « guerre civile » de type « racial ». Ils préconisent dès lors de la provoquer afin de la remporter.

L’extrême droite « institutionnelle », celle des parlements, crée-t-elle un climat favorable à la violence bien qu’elle ne la prône pas directement ?
Tout à fait. On peut parler de violence endogène. Le vocabulaire des partis électoraux nationalistes et identitaires n’est pas politique, il est martial. Ils n’ont pas d’« adversaires », mais des « ennemis ». Les non-nationaux sont les « nouveaux envahisseurs » et l’Europe est « occupée ». Les organisations les plus radicales de cette famille idéologique plaident pour la formation de « soldats politiques » qui devront « sauver la race blanche de son anéantissement » résultant d’un « complot mondialiste ». Derrière celui-ci, se trouve la « haute finance vagabonde et anonyme », quand ce n’est pas l’« internationale juive ». Cette vision du monde rallie à la fois les cadres des partis d’extrême droite, leurs adhérents et les membres de factions dures qui portent en elles la menace terroriste. Pour le dire tout net : les dirigeants de l’extrême droite parlementaire ont une responsabilité morale dans les expressions de violence de leurs membres.

 

« Avec le complotisme, nous entrons dans la troisième phase du terrorisme noir »
« Cette rhétorique délirante qui mêle “l’Etat profond”, les élites et les médias à un vaste complot soi-disant dirigé contre le peuple, est alimentée et récupérée par l’extrême droite terroriste qui s’en sert pour flatter les peurs et les bas instincts »
Eric Van Duyse, porte-parole du Parquet fédéral, sur l’individu décédé à Anvers : « Lors de la perquisition, plus d’une centaine d’armes ont été trouvées, ainsi qu’une très grande quantité de munitions, des gilets tactiques, des lunettes de vision nocturne, des lunettes de vision thermique et divers matériels. » L’homme était proche de l’extrême droite et des mouvements complotistes.
Manuel Abramowicz : « Le vocabulaire des partis électoraux nationalistes et identitaires n’est pas politique, il est martial. Ils n’ont pas d’“adversaires”, mais des “ennemis”. Les non-nationaux sont les “nouveaux envahisseurs” et l’Europe est “occupée”. »
© Igor Abramowicz

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