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Hadja Lahbib : « Poutine ne quittera pas le pouvoir de façon paficique »

« Je n’ai pas changé, je reste Hadja Lahbib, sauf que je ne suis plus journaliste mais ministre des Affaires étrangères. » | © Philip Reynaers / Photonews

Politique

La guerre en Ukraine, le combat des femmes en Iran, le choix courageux de Sophie Wilmès, la disparition de son ami Arno : la nouvelle ministre des Affaires étrangères donne sa première interview à Paris Match.

 

Par Martin Buxant

Martin Buxant. Pourquoi n’êtes-vous pas encore allée en Ukraine pour constater sur le terrain les ravages de la guerre ?
Hadja Lahbib. Comme je l’ai dit dès le début, je compte m’y rendre, mais pour cela, il faut un projet, que ce voyage ait du sens. Je ne veux pas qu’il pèse dans le quotidien des gouvernants ukrainiens, qui ont déjà beaucoup à faire. Les agendas doivent s’accorder. J’ai déjà rencontré à plusieurs reprises mon homologue Dmytro Kouleba, mais aussi le Premier ministre ukrainien avec notre Premier ministre et la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder. C’est un pays en guerre, un tel déplacement n’est pas simple à organiser. L’important est que nous soyons actifs et que nous continuions à soutenir l’Ukraine : nous communiquons avec eux, nous recevons leurs demandes, nous les aidons militairement, humanitairement et économiquement.

Vous traînez encore comme un boulet ce fameux voyage en Crimée du temps où vous étiez journaliste, ou plus du tout ?
Très franchement, nous avons tourné la page.

Que répondez-vous aux Belges qui disent : « L’Europe a déjà donné 19 milliards d’euros pour l’Ukraine. C’est beaucoup, d’autant que nos factures, en raison de la crise de l’énergie, sont lourdes à payer. »
Il ne faut pas se tromper : ce ne sont pas les sanctions qui font grimper les prix ni notre aide fournie à l’Ukraine, c’est la guerre que mène la Russie. Quand le conflit se terminera – et il est important qu’il y soit mis fin le plus rapidement possible –, les prix diminueront. Quant à notre aide, elle sert puisque, actuellement, la Russie perd du terrain et l’Ukraine en gagne. Cela démontre que notre stratégie est la bonne.
Sauf que les sanctions européennes ne font pas peur à Vladimir Poutine, lequel n’a vraiment pas l’intention de quitter le pouvoir.
Il ne le quittera pas de façon pacifique ni de lui-même. En revanche, pour ce qui concerne les sanctions, elles touchent de plein fouet l’économie russe. Le huitième paquet qu’on vient de décider s’attaque à l’exportation du pétrole. Les Russes sont obligés de le vendre à un prix réduit. On a interdit également certaines exportations et importations et gelé plus de 50 milliards de biens d’oligarques. Ce n’est pas rien.

Vous croyez à ce nouvel organe qu’est la Communauté politique européenne, qui réunit les représentants d’un certain nombre de pays ? Ne faut-il pas plutôt montrer les muscles face à Poutine ?
Le but n’est pas de montrer ses muscles. Cette plate-forme de dialogue qui va rassembler 44 pays, dont la Turquie, permettra de discuter d’énergie, de climat, de valeurs démocratiques et de défense de l’État de droit.

Autre dossier chaud : soutenez-vous ces Iraniennes qui déchirent leur voile en signe de révolte contre le pouvoir en place en Iran ?
On ne peut que les soutenir. Je suis extrêmement touchée par ces femmes qui manifestent pour des droits qui nous semblent acquis ici, en Belgique. J’ai d’ailleurs rencontré mon homologue iranien en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Je vais en premier lui demander de faire la lumière sur les conditions qui ont conduit à la mort de cette jeune Iranienne arrêtée parce qu’elle ne portait pas un voile correctement, et de permettre aux femmes et aux hommes – parce que ça dépasse largement le cadre des seules femmes – d’exprimer librement leurs envies de démocratie et de liberté. Par ailleurs, on ne se limite pas aux mots : avec mes collègues européens, nous avons actionné un mécanisme pour sanctionner ceux qui ont réprimé les manifestations.

Sur la question du port du voile en Belgique, quelle est votre position ? Est-elle conforme à celle du MR ?
Nous devons appliquer des mesures justes et égales. Si on décide qu’on ne peut pas porter de signe religieux, cela doit être le cas pour tout le monde. Le port du voile est un sujet très complexe et n’a pas la même valeur en Iran qu’en Belgique. Certaines femmes se battent pour le voile, estiment que c’est là leur liberté, d’autres veulent l’enlever. Nous devons donc être à l’écoute et avoir une décision juste et cohérente.

La plupart des ministres du gouvernement belge reçoivent un salaire brut de 250 000 euros par an. Alexander De Croo, Premier ministre, propose cette année d’enlever 8 % à cette somme, soit 20 000 euros, en signe de cotisation de crise. Vous êtes d’accord avec cette proposition ?
Ce n’est pas ça qui va permettre d’endiguer l’inflation et de résoudre le problème, mais je n’ai pas de tabou. Pourquoi d’ailleurs s’arrêter au monde politique ? De nombreux chefs d’entreprise gagnent beaucoup mieux leur vie encore.

Mais ici, c’est de l’argent public.
Si tout le monde est d’accord avec cette mesure, je ne serai pas là pour freiner des quatre fers.

La vie politique est-elle plus compliquée, plus difficile que la vie de journaliste ? Qu’est-ce que vous avez découvert en franchissant le Rubicon ?
La politique , c’est véritablement se mettre au service de la société. J’ai mis mes rêves de côté, tout ce qui me faisait plaisir personnellement, pour me consacrer pleinement aux défis qui sont les miens en tant que ministre des Affaires étrangères. Arriver en plein milieu d’une guerre donne le sens des responsabilités. J’étais un esprit critique. Toute ma vie, j’ai essayé d’écarter les œillères, d’ouvrir les esprits, d’apporter une meilleure compréhension du monde. Aujourd’hui, je prends des décisions dont je pense que la Belgique peut être fière, comme la lutte contre l’impunité des crimes commis en Ukraine.

Quelques jours après votre nomination, vous avez été durement attaquée, même par votre propre camp. Comment l’avez-vous vécu ?
Je m’attendais à ce que ce soit dur. Mais c’est quand on y est et qu’on est attaqué que ça le devient réellement ! En tout cas, je l’ai vécu comme une injustice. Cela prouve aussi le manque de confiance du sérail politique : j’étais la même personne qui, tout à coup, occupait une autre fonction. Et j’étais attaquée de toutes parts. Quel manque d’objectivité ! Je n’ai pas changé, je reste Hadja Lahbib, sauf que je ne suis plus journaliste mais ministre des Affaires étrangères. Il y a une vraie continuité dans mon engagement, celui de contribuer à un monde meilleur d’une façon ou d’une autre, en prenant des décisions politiques. C’est un autre exercice que de tendre son micro et, pour l’instant en tout cas, j’en suis très heureuse.

Malmenée ou victime de l’incompréhension des gens, êtes-vous plutôt du genre à pleurer dans votre coin, à ressentir de la colère ou à préparer votre revanche ?
Aucune de ces suggestions. Je préfère la gestion. Je n’avais pas encore pris la moindre décision que j’étais la cible de critiques portant essentiellement sur un voyage que j’avais fait comme journaliste. On me le reprochait tout à coup dès lors que je devenais ministre. Cela n’avait pas de sens. Il faut dire ce qui est : c’était une tentative de déstabilisation. De la part de l’opposition politique menée par la N-VA, pour ne pas la citer. J’ai tout fait pour ne pas tomber dans le piège et ne pas me laisser déstabiliser. Quant aux gens, je ne pense pas qu’ils aient été outrés. De fait, dans les premiers sondages sur les personnalités que les gens aimeraient voir venir en politique, j’étais très bien placée.

 

Dans « Tout le Baz’Art », avec Adamo et Arno : « C’était un vrai gentleman et un vrai intellectuel. » ©RTBF

La politique, en définitive, est-ce aussi « Tout le Baz’Art », pour reprendre le titre de votre dernière émission ?
(Rires) Disons que ça manque un peu d’artistes ! Mais la diplomatie peut être aussi un art à part entière. Maintenir le dialogue, continuer à parler avec des pays avec lesquels, en définitive, on a très peu en commun quand la voie la plus simple et la plus brutale serait de se fâcher, c’est effectivement un art. Quand la parole se fait silence, la guerre, les armes et la violence prennent le dessus. Concernant la guerre, il faut ramener l’Ukraine et la Russie au dialogue. Chacun va poser des conditions, puis un médiateur se placera au milieu et on va pouvoir avancer. Mais pour l’instant, nous sommes dans la situation du pire, avec un dialogue impossible.

 

Avec Sophie Wilmès : « Je voudrais croire que tous
les hommes qui occupent un poste de pouvoir pourraient agir comme elle l’a fait. » ©Philip Reynaers / Photonews

Vous connaissez bien Sophie Wilmès, à laquelle vous avez succédé. Que pouvez-vous dire sur elle ?
Que je l’ai connue essentiellement, comme tout le monde, en tant que Première ministre quand elle a géré la crise du Covid. Elle s’est montrée très courageuse et a bien accompagné tous les Belges dans cette épreuve. Ils lui en sont encore reconnaissants. Elle a joué un rôle important dans ma prise de décision. Je l’ai vue longuement, je l’ai entendue ; c’était important pour moi de mieux comrendre son métier, sa position, pourquoi le MR pensait à moi. Elle m’a un peu mis le pied à l’étrier. La passation de pouvoir, si l’on peut dire, s’est très bien passée. Je me suis sentie portée par elle. Elle vit une situation difficile, elle a fait un choix courageux. Le fait qu’elle me dise « j’aimerais que ce soit toi » a été très important. Bien sûr, c’était le choix du président du MR, mais elle a joué un rôle aussi, un rôle de communication, d’intermédiaire. Elle m’a rassurée. Je n’ai pas eu la sensation de lui voler son portefeuille. Il y avait un esprit de solidarité féminine entre elle et moi. Elle a d’ailleurs pris une décision très féminine. Je voudrais croire que tous les hommes qui occupent un poste de pouvoir pourraient agir comme elle l’a fait.

Une question sur Arno, à qui vous deviez le titre de votre émission et dont vous étiez proche. On a perdu quelqu’un d’immensément talentueux, d’immensément courageux. Vous l’aviez encore revu ?
Oui, je l’ai vu presque jusqu’au bout. Ces moments et sa disparition me touchent encore. J’ai dans mon smartphone tous ses grands succès. Je les écoute très régulièrement le matin pour me mettre en forme, encore aujourd’hui. Je l’avais vu en décembre, je l’ai vu en janvier, je l’ai vu après en concert plusieurs fois. Il me disait à chaque fois de venir. Je crois que ce qu’il voulait – il me l’avait dit –, c’était plutôt que je sois dans le public, à l’applaudir, à crier ma joie de le voir encore envers et contre tout sur scène. À un moment, on avait pensé tourner un documentaire ensemble. C’est quelqu’un qui continue à m’inspirer. Arno était un être entier, fondamentalement vrai. Et qui restait lui-même en toutes circonstances. C’est ce que j’ai apprécié chez lui. C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui. Il transpirait la Belgique, la belgitude, le surréalisme, l’ouverture. Il était très intéressé par la politique. Nous en parlions souvent ensemble. Il faisait toujours des pirouettes et des blagues, mais il lisait les journaux tous les jours et on parlait sans cesse des JT de la RTBF et de VTM. En réalité, derrière son côté bourru, se cachait un homme d’une grande timidité. C’était un vrai gentleman et un vrai intellectuel.

 

 

 

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