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Paul Magnette : « Engie joue avec les pieds du gouvernement »

« Engie doit financer le traitement de ses déchets nucléaires et sa propre dénucléarisation. On ne va pas payer deux, trois ou sept milliards pour faire plaisir à cette société ! » | © Photo by Xavier Piron / Photonews

Politique

Le président du Parti socialiste Paul Magnette publie un nouvel ouvrage pertinent et frappe fort en pleine crise de l’énergie.

 


Par Martin Buxant

Martin Buxant. Publié aux éditions La Découverte, votre dernier livre, « La vie large – Manifeste écosocialiste », est un exercice de haute voltige intellectuelle où vous combinez lutte contre les inégalités sociales et pour l’environnement. Avant tout, une question de forme : a-t-on le temps d’écrire un ouvrage de 268 pages quand on est président de parti ?
Paul Magnette. Je n’aurais sûrement pas eu le temps s’il n’y avait pas eu le confinement. Durant cette période, comme tout le monde, mes journées de travail ont été plus courtes, parce que je n’ai pas bougé de chez moi. J’ai gagné deux à trois heures de déplacement par jour, que j’ai consacrées à des lectures et à écrire. J’ai ensuite « sacrifié » – entre guillemets, parce que je l’ai fait avec plaisir – une partie de mes vacances pour finaliser l’ouvrage. Quand on est président de parti, on se doit d’animer le débat d’idées, de ne pas être que dans la coordination de l’action au quotidien. Il nous faut aussi réfléchir à long terme.

Vous ouvrez vos réflexions sur une citation de Jean Jaurès : « Nous ne sommes pas des ascètes, il nous faut la vie large. » Ça veut dire quoi, « la vie large » ? Qu’on ne doit rien restreindre ? Pas de sobriété, ni de décroissance ?
Ce n’est pas qu’il ne faille rien restreindre. Chacun va devoir apprendre à vivre autrement, mais j’aime beaucoup cette citation. Il y a un peu plus d’un siècle, on faisait aux socialistes le procès qu’on fait souvent, aujourd’hui, aux partisans de la transition climatique. On leur disait : « Avec vous, tout le monde va devoir se serrer la ceinture. On ne pourra plus vivre avec le confort et le luxe qu’on a chèrement acquis. » Bon vivant et ayant le sens de la répartie, Jean Jaurès avait répondu : « Pas du tout, nous ne sommes pas des ascètes, il nous faut la vie large. » Il voulait dire par là que le socialisme allait, contrairement à ce que pensait la bourgeoisie, améliorer la vie de l’immense majorité de la population. Et c’est effectivement ce qui s’est passé. Quand on compare les conditions de vie du début du XXe siècle avec ce qu’elles sont de nos jours, il faut bien admettre qu’elles se sont améliorées. On voit aussi que la moitié de la population, en Belgique comme en France, n’émet pas plus de 6 tonnes de CO2 par an. C’est l’objectif qu’on devrait atteindre en 2030. Bien entendu, ces gens occupent de petits logements, ils n’ont pas un mode de vie dispendieux, ils ne partent pas en vacances cinq fois par an, ne possèdent pas de grosses voitures. En quelque sorte, ils sont écolos par nécessité. Ce qui est loin d’être le cas des plus riches.

Voilà qui nous amène au dossier de l’énergie et des profits de sociétés comme Engie.
Concernant l’obligation de prolonger les centrales, je suis toujours prêt à tout examiner. Nous devons regarder ce qui est nécessaire pour assurer notre sécurité d’approvisionnement. Plus important encore est de savoir dans quelles conditions on agit. Je refuserai toujours qu’on prolonge les centrales et que les bénéfices aillent chez Engie. Cette société doit financer le traitement de ses déchets nucléaires et sa propre dénucléarisation. Ce n’est à personne d’autre de le faire. On ne va quand même pas payer deux, trois ou sept milliards d’euros pour faire plaisir à Engie ! Je vais même plus loin : la discussion avec cette société a suffisamment duré. C’est fini, on doit arrêter de négocier. Engie joue avec nos pieds, ça fait des mois et des mois que ça dure. Le gouvernement a la possibilité de dire : « Maintenant, on vous impose de produire au nom de la sécurité d’approvisionnement. On vous oblige à ceci et cela. »

 

La semaine dernière, dans Paris Match, Étienne Davignon défendait la position d’Engie. Aujourd’hui, indirectement,
Paul Magnette lui répond et ne mâche pas ses mots. ©DR

Juridiquement, ça tient la route ?
Parfaitement, parce que la sécurité d’approvisionnement est un impératif. On doit donc pouvoir l’imposer. Nous devons acheter de l’électricité à un prix fixé par l’autorité publique, par le régulateur. Il faut imposer à Engie de la produire. On achètera la totalité de cette électricité à un prix fixe très inférieur au prix du marché. Ça permettra de nettement faire baisser la facture des particuliers. Quand j’étais ministre de l’Énergie, j’ai longtemps négocié avec Electrabel. À aucun moment on n’a pu trouver un accord et, à la fin, on a dit : « Maintenant, ça suffit ! » J’ai mis une loi sur la table, une loi qui a imposé les choses et qui existe toujours. Ça rapporte 800 millions chaque année. Si on avait continué à négocier, on serait toujours en rade.

Ce que vous dites est fort…
Tous les partis sont d’accord, à part le MR qui est prêt à faire un cadeau monumental de plusieurs milliards d’euros à Engie. C’est ça, le problème fondamental ! Si le MR est prêt à imposer cette obligation, je serai le premier à m’en réjouir. Mais il faut que ce soit parfaitement clair.

Qui décide alors, si le président du Parti socialiste dit une chose et le MR une autre ? On laisse agir Tinne Van der Straeten, la ministre de l’Énergie ?
Elle mène la négociation de la meilleure manière. Mais il faut bien comprendre qu’en demandant la prolongation des centrales, le gouvernement ne s’est pas placé dans les meilleures conditions. Moi, j’ai entendu le président du MR affirmer : « Tant pis si on doit prendre en charge une partie du coût du traitement des déchets ! » C’est évidemment inacceptable. Le traitement des déchets doit être payé par Engie, parce qu’il est intégré dans le prix de l’électricité que les Belges paient depuis quarante ans.

Vous avez rencontré le chancelier allemand concernant les centrales alimentées en charbon.
Il y a un débat à ce sujet en Allemagne. Les verts y sont également au gouvernement et pilotent notamment l’économie. Nous verrons donc comment évolue le dossier. Mais j’ai surtout évoqué avec Olaf Scholz le problème du blocage des prix. On a absolument besoin que l’Europe bloque les prix du gaz, que ces décisions soient prises en plus de celles que nous avons décidées à l’échelle belge. La Belgique va taxer les surprofits. Nous sommes un des premiers pays européens à le faire. Ça rapportera trois milliards. On va aussi taxer les banques, faire en sorte de taxer les multinationales qui ne paient pas suffisamment d’impôts. Et cet argent, on le rend aux citoyens. C’est grâce à de telles mesures qu’on peut baisser la TVA et réduire la facture pour les travailleurs et les classes moyennes.

Pour terminer en revenant sur votre livre, on n’a plus besoin d’un parti écolo pour faire de l’écologie.
Non, je ne dis pas cela. Tout le monde doit s’y mettre, mais chacun le fait à sa manière. Pour nous, il faut que l’écologie permette d’attaquer les inégalités. Ces dernières sont le moteur de la croissance des émissions de gaz à effet de serre. Il faut qu’on comprenne bien ça : tant qu’on ne s’attaquera pas aux inégalités dans le monde et aux inégalités chez nous, on n’arrivera pas à réaliser la transition climatique. Il faut commencer par isoler mieux les bâtiments et les logements, par améliorer l’accès de tous à une alimentation de qualité, faire évoluer le cadre de vie et, en particulier, renforcer la nature en ville. On peut rendre la vie meilleure. L’écologie est parfois présentée comme quelque chose de punitif, synonyme d’interdictions ou de taxes. En réalité, la transition climatique peut être réussie de manière sociale et avec la perspective d’une vie meilleure pour tous, et en particulier pour les classes populaires.

« Nous ne pouvons pas être une grande famille ou chacun se tient par la main, la bouche en coeur »

Paul Magnette avec Jean-Marc Nollet et Georges-Louis Bouchez lors du débat à la RTBF. ©DR

L’image prise lors du débat des présidents de partis le 12 octobre dernier à la RTBF est devenue virale : placé entre Paul Magnette et Georges-Louis Bouchez, Jean-Marc Nollet (Ecolo) semblait complètement dépité alors que les présidents du PS et du MR s’invectivaient. Les dernières déclarations de Georges-Louis Bouchez, ce 19 octobre sur LN24 (« Le maillon faible, c’est le gouvernement »), n’ont pas apaisé les tensions. Invité sur la chaîne, Egbert Lachaert, président de l’Open Vld, n’a pas caché son malaise. « On voit la guerre entre les partis francophones avec beaucoup d’incompréhension. Le gouvernement est composé des libéraux, des socialistes et des écologistes. C’est surtout du côté francophone qu’on a insisté pour avoir cette composition. Et on voit, en pleine crise énergétique profonde, des présidents de parti qui se tapent dessus tous les jours sur les plateaux de télévision. Je pense que le citoyen ne gagne rien avec tout ce show. J’appelle ceux qui font ça (Bouchez et Magnette, NDLR) à arrêter et à travailler, car ils ont des ministres présents dans le gouvernement, qui passent des accords. Ils doivent plutôt soutenir ce résultat. »

Interrogé par nos soins, Paul Magnette a répondu, au lendemain de ces déclarations : « Il est normal qu’il y ait des tensions entre partis de droite et de gauche, et il ne faut pas leur accorder plus d’importance qu’elles méritent. Je n’ai d’ailleurs pas l’impression que ce climat soit différent de ce que nous avons connu dans d’autres gouvernements. Vu nos points de vue radicalement différents dans certains domaines, nous ne pouvons être une grande famille où chacun se tient par la main, la bouche en cœur, en chantant des chansons. Heureusement que le débat est présent : la confrontation des idées est inévitable, mais elle permet d’avancer. »

 

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