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« Les fissures de nos centrales sont normales : le nucléaire belge, c’est la sécurité »

Engis, 25 octobre 2022. Répétition du plan d’urgence en cas de catastrophe nucléaire à Tihange. | © hoto by Bert Van Den Broucke / Photonews

Politique

Serge Dauby : directeur du Forum nucléaire belge attaqué de toutes parts pour sa vision de l’avenir en matière d’énergie, il répond.


Par Martin Buxant

Martin Buxant. Vos prises de position font se déchaîner les gens sur les réseaux sociaux, et forcément les antinucléaires. Accusé, levez-vous !
Serge Dauby. (Rires) Heureusement, ma vie ne se limite pas à cela. Cette fronde est la conséquence du marketing de la peur lancé par beaucoup d’opposants et, forcément, de nombreux politiques. Avant tout, plutôt que se laisser emporter par ce mouvement de foule, je demande à chacun de se renseigner, sans a priori, sur le nucléaire. Tout le monde a le droit de ne pas accepter celui-ci, mais il faut arrêter de répéter des banalités dont on ne vérifie même pas le bien-fondé. Et je peux vous dire qu’ils sont nombreux, ceux qui reviennent vers moi pour me dire, avec beaucoup d’honnêteté : « Je me suis renseigné et je me rends compte que je me suis trompé. »

On ne va donc pas refaire tout le débat, afin de pouvoir se concentrer sur la question vitale : prolonger deux centrales comme l’a choisi le gouvernement, ce sera suffisant pour nous éviter les problèmes énergétiques ?
Le gouvernement a pris une décision et il négocie actuellement avec Engie. Pour ma part, je dirai que deux réacteurs, c’est mieux que rien. Point. Ma volonté est de ne pas me laisser emporter par ce marketing de la peur.

Mais certains présidents de parti affirment que les centrales souffrent de fissures et de microfissures. Et sous-entendent donc un danger.
J’ai travaillé plus de sept ans sur un site nucléaire, ce qui me confère une certaine expertise concernant l’intérieur des centrales. Elles sont surveillées en permanence par des audits externes, des gens qui connaissent leur boulot et qui ont des procédures à suivre. En conclusion : ces sites sont sûrs, ils sont exploités en toute sécurité. Dans le cas contraire, l’AFCN, l’Agence fédérale de contrôle nucléaire, les aurait fermés depuis bien longtemps. Il n’y a pas de doute là-dessus. L’AFCN est même reconnue au niveau mondial. Ces fissures sont des inclusions d’hydrogène, un phénomène normal qui est très connu (voyez notre encadré). Ceci précisé, il faut un certain temps pour pouvoir prolonger une centrale et cela se compte en années. À chaque fois, on utilise les standards les plus élevés au niveau mondial en matière de sécurité. Pour revenir à votre question, les problèmes sont surtout politiques car, en matière d’environnement, tout est clair : le nucléaire est une énergie qui ne produit pas de CO2. De nombreux pays y reviennent, d’ailleurs.

Aux Pays-Bas, notamment ?
Non seulement les Hollandais ont un projet de construction de nouvelles centrales, mais ils ont prolongé l’une d’elle pour vingt ans. Je rappelle qu’il y a quelques années, les mêmes Pays-Bas et l’Allemagne ont formé une chaîne humaine de 50 000 personnes pour demander la fermeture de la centrale de Tihange 2…

L’Allemagne, elle, relance le charbon.
Une hérésie totale. C’est pire que tout, et pas un bon exemple.

Vous dites : « Il faut associer le nucléaire aux énergies renouvelables. » C’est ça, le mix énergétique parfait pour la Belgique ?
Il faut les associer, et commencer par arrêter de les opposer. Nous avons besoin des énergies renouvelables et on les utilisera au maximum. Mais on sait très bien que cela ne suffira pas. Or, la Belgique doit avoir son indépendance énergétique. Nous devons donc agir avec des énergies décarbonées. On n’a plus le droit, de nos jours, d’inclure de l’énergie fossile dans un mix énergétique.

 

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Et les déchets du nucléaire, on en fait quoi ? N’est-ce pas cela, la problématique numéro un ?
Je vous mets au défi de me citer une industrie qui connaît autant, au mètre près, au centimètre près, au millimètre près, le nombre de déchets et là où ils se trouveront. Les déchets du nucléaire présentent une certaine radiotoxicité, c’est évident. Mais les solutions mises sur la table ont été vérifiées, validées par une multitude de géologues, et elles n’attendent qu’une décision politique.

Vous voulez dire qu’on a les moyens de traiter ces déchets en toute sécurité ?
Assurément. C’est d’ailleurs la même solution que la Suède et la Finlande ont choisie.

C’est-à-dire qu’on les enterre, grosso modo ?
C’est plus complexe. On les enterre dans des roches ou dans des roches où l’on trouve de l’argile. Il faut savoir que dès que les centrales ont été construites, on a immédiatement réfléchi à la problématique des déchets. Cela fait quarante ans qu’on y travaille.

Si vous deviez préciser cet état de dangerosité sur une échelle allant de un à dix, vous diriez combien ?
Deux ou trois. Ce risque est complètement géré.

On parle également beaucoup actuellement du « nucléaire de nouvelle génération ». De quoi s’agit-il ?
Ce ne sont plus de grosses centrales, mais des petites, modulables, qui font entre 30 et 300 mégawatts. Une unité nucléaire telle que Tihange ou Doel, c’est environ 1 000 mégawatts. On peut construire ces centrales modulables en série, en mettre trois ensemble et donc épouser totalement le profil de production du renouvellement.

L’avantage, c’est de pouvoir les allumer et les éteindre facilement ?
Exactement. Même si, d’une façon intelligente, on ne va pas agir de cette façon. Quand ces petites centrales ne devront pas produire d’énergie, elles produiront de l’hydrogène. Sans compter la chaleur que nous pourront canaliser dans des logiques de réseaux urbains.

Paul Magnette nous disait l’autre jour que ce n’est pas encore pour demain…
Le tout est de savoir ce que veut dire « demain ». Notre logique, c’est d’avoir comme objectif 2027 pour les premières.

 

Serge Dauby : « À partir du moment où l’on suit une logique environnementale, on ne peut pas choisir autre chose que le nucléaire. Greta Thunberg a probablement bien lu le rapport du GIEC ! » ©LN24

Y a-t-il aujourd’hui, en Belgique, des opérateurs privés prêts à investir dans de petits réacteurs de ce type-là ?
Oui, des industriels sont intéressés. L’industrie a besoin d’une énorme quantité d’énergie. Notamment le port d’Anvers, pour ne citer qu’un exemple. Ses responsables sont tout disposés à en discuter avec nous.

Greta Thunberg, l’activiste environnementale, vous a fait beau cadeau en déclarant dernièrement qu’elle était plutôt pour le nucléaire par rapport au charbon. Quelle promotion !
À partir du moment où l’on suit une logique environnementale, on ne peut pas choisir autre chose que le nucléaire. Greta Thunberg a probablement bien lu le rapport du GIEC !

Pour terminer, évoquons la guerre en Ukraine : si l’arme nucléaire était utilisée par Poutine, quel devrait être le réflexe des Belges en matière de sécurité et de santé ?
Que les soucis soient de l’ordre de ce qui s’est passé à Tchernobyl ou Fukushima, c’est le centre de crise qui décidera. La grave erreur serait de prendre des pastilles d’iode beaucoup trop tôt, parce que ça ne sert à rien.

Philosophiquement, quand on travaille dans le nucléaire, pense-t-on qu’un jour ces avancées scientifiques pourraient tragiquement se retourner contre les hommes ?
Avant tout, le nucléaire soigne et sauve des vies. On oublie souvent de dire que, grâce à lui, on détecte les cancers avec de plus en plus de précision et en faisant beaucoup moins de dégâts autour de la tumeur. Que ce soit donc clair : avant de poser des soucis, le nucléaire crée des solutions, et même des solutions vitales.

QUE PENSER DES « FISSURES » ?

« Lors d’un grand entretien de Doel 3 en 2012, une inspection périodique de plusieurs parties de la cuve du réacteur a été effectuée », explique le site du Forum nucléaire, en complément des explications de Serge Dauby. « Pour cette inspection, une nouvelle sorte d’appareil de mesure à ultrasons a été utilisée, capable de fournir des résultats d’inspection meilleurs et plus détaillés. Ce nouvel équipement a permis de constater la présence de certaines impuretés dans la cuve du réacteur de Doel 3, et plus tard celle de Tihange 2. Après enquête plus poussée, il est apparu qu’il s’agissait d’inclusions d’hydrogène, un phénomène connu dans la métallurgie. Ces inclusions ont été d’ailleurs injustement qualifiées de “fissures”.

« Les inclusions d’hydrogène surviennent lors des processus de coulage et de forgeage, qui peuvent donner lieu à l’infiltration de certains gaz dans l’acier. Lorsque le processus se passe correctement, la plupart de ces gaz sont évacués. Lors du forgeage de la cuve de réacteur de Doel 3 et de Tihange 2 il y a 40 ans, tout l’hydrogène n’a pas été éliminé : le gaz est donc resté dans l’acier sous la forme d’inclusions microscopiques. Imaginez de petites bulles écrasées qui se situent dans la cloison intérieure en acier de la cuve, épaisse de vingt centimètres. Quoi qu’il en soit, les inclusions d’hydrogène n’ont aucune influence sur le matériau de la cuve du réacteur. Leur longueur est de 12 à 16 mm et leur épaisseur comparable à celle d’un papier de cigarette. Elles n’évoluent pas dans le temps.

« La découverte de ces inclusions d’hydrogène a donné lieu à une inspection d’une rigueur inédite dans le monde. Une équipe d’experts issus d’ENGIE Electrabel, de Laborelec et de Tractebel Engineering a collaboré avec différents organismes externes reconnus en Belgique et à l’étranger. Après des milliers d’heures d’inspection, ils sont arrivés à la conclusion que Doel 3 et Tihange 2 pouvaient redémarrer en toute sécurité. Les analyses, effectuées par ultrasons, ont en outre révélé que les microbulles sont quasi laminaires, c.-à-d. orientées parallèlement à la paroi interne de la cuve. Étant correctement positionnées et dimensionnées, elles ne sont pas soumises à des réactions mécaniques. Ce qui signifie que la cuve du réacteur ne peut pas être affectée par les microbulles.

« Les cuves des réacteurs de Tihange 1 et Tihange 3, ainsi que de Doel 4, Doel 1 et Doel 2 ont été soumises à des inspections aux ultrasons similaires. Aucune indication de défaut due à l’hydrogène n’a été constatée. De récentes analyses ont confirmé que les microbulles ne sont pas évolutives : leur taille et leur nombre sont restés inchangés. Doel 3 et Tihange 2 fonctionnent donc normalement. Leur intégrité structurelle est intacte et garantie en toute circonstance ».

www.forumnucleaire.be

Vu et lu sur le site du Forum nucléaire : « Tihange 2, Doel 3 et les autres centrales sont sûres. »

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