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Ludivine Dedonder : « les combats urbains risquent de s’intensifier en Ukraine »

Ludivine Dedonder, ministre belge de la défense fait le point sur sa vision de la guerre en Ukraine.

La ministre de la défense : « Nos citoyens souffrent des conséquences économiques très dures de la guerre. Mais il est nécessaire de tenir politiquement le cap face aux dérives de notre monde. » | © Didier Lebrun / Photonews

Politique

La ministre de la Défense fait le point sur la guerre menée par Poutine.


Par Martin Buxant

« Nous recrutons des passionnés d’informatique, des geeks qui ont envie d’assurer la sécurité des citoyens »

Martin Buxant. Confirmez-vous les informations selon lesquelles les Russes se sont complète-ment retirés de la ville de Kherson ?
Ludivine Dedonder. Il faut toujours rester très prudent avec les déclarations russes. On a constaté par le passé qu’elles ne se traduisaient pas sur le terrain. La veille de l’invasion de l’Ukraine, Poutine parlait encore de manœuvres et d’exercices. Cela étant, dans l’état actuel des choses, on peut effectivement penser qu’avec les combats très durs autour de Kherson et les lourdes pertes, il s’agit ici d’un retrait tactique pour préserver les troupes et le matériel.

Cela pourrait être un retrait pour mieux revenir ? C’est ce qu’on craint, ce que le service de renseignement redoute ?
On sait que la Russie a un dispositif d’escalade inédit, qu’elle a encore des ressources, même si sa situation est actuellement compliquée. Mais nous nous réjouissons des contre-attaques ukrainiennes, notamment pour la popula-tion. Ce retrait nous conforte aussi dans le choix de continuer à soutenir les Ukrainiens face à l’envahisseur.

Peut-on dire aujourd’hui que l’armée russe est en déroute?
Le mot est trop fort. Il faut rester vigilant. Les Russes connaissent des problèmes, mais c’est le cas depuis le début.

Elle est affaiblie, cette armée ?
Oui, clairement. Poutine pensait à une guerre éclair et cela ne s’est pas passé ainsi. On a déjà connuun retrait tac-tique à l’époque, de Kiev vers l’Est.

Comment la Belgique aide-t-elle l’Ukraine ?
Depuis le début de la guerre, nous acheminons du matériel. Nous formons des troupes pour leur permettre d’avoir toutes les capacités de se défendre. Et nous accueillons également des patients ukrainiens.

Y a-t-il des demandes pour davantage d’armes ?
On en envoie continuellement. Il y a des mises à jour en fonction de l’évolution de la situation. Nous avons des con-tacts réguliers avec leur ministre de la défense. Chaque nouvelle demande est analysée en fonction de ce que dont nous disposons dans nos stocks.

 

©Vyacheslav Madiyevskyi/Ukrinform/ABACAPRESS.COM

Tous les partis de la coalition Vivaldi y sont favorables ?
Il y a toujours eu unanimité pour l’envoi de matériel.

Quand vous rendrez-vous en Ukraine ? La Belgique est l’un des seuls pays européens, avec la Hongrie, à ne pas y avoir encore été.
La question n’est pas d’y aller ou non. Il est vrai que c’est symbolique. La Belgique s’y rendra donc au moment op-portun. Nous sommes invités et cela va se faire. Mais l’essentiel, c’est d’apporter du soutien. À ce sujet, je rencontre régulièrement le ministre de la défense ukrainien.

Il n’y a pas de problème avec votre collègue des Affaires étrangères Hadja Lahbib ?
Non, aucun problème.

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Concrètement, comment voyez-vous l’issue de cette guerre ? Que peut-on prédire pour les mois d’hiver ? Les Russes vont-ils seulement se replier du côté du Donbass, à l’est de l’Ukraine ?
Contrairement à d’autres conflits qu’on a pu connaître, comme en Afghanistan, il s’agit d’une guerre entre deux armées conventionnelles, tantôt de mouvements, quand les conditions le permettent, tantôt de positions. L’automne, c’est le terrain humide, la boue. Mais l’hiver, c’est pire : le gel va certainement limiter les mouvements en campagne, avec pour conséquence d’intensifier les combats urbains. Ceci précisé, l’issue du conflit passera, à un moment ou à un autre, par le dialogue. Il faut pouvoir se mettre autour de la table. Mais pour cela, il faut être au moins deux, et c’est compliqué. En attendant, nous devons continuer à soutenir les Ukrainiens, d’abord parce qu’ils ont été atta-qués de façon unilatérale : on n’envahit pas son voisin, on ne s’attaque pas à des populations, on ne détruit pas des infrastructures ! L’accepter, c’est se plier à la loi du plus fort. C’est pour cela que nous continuons, et c’est aussi la raison d’être de l’Union européenne, qui nous a permis de rester en paix pendant des années. L’essentiel est la res-tauration de la souveraineté territoriale de l’Ukraine. Les Ukrainiens ont été agressés, ils ont été envahis alors qu’ils ne menaçaient en rien la sécurité des Russes. Nous allons donc vers un conflit assez long. Aujourd’hui, des contre-attaques ukrainiennes réussissent et nous nous en réjouissons. Mais, à côté de cela, la menace d’escalade est bien réelle et la paix risque de prendre encore du temps. Il faut rester vigilant, et continuer à soutenir l’Ukraine tout en prônant le dialogue.

 

Ludivine Dedonder à Martin Buxant : « L’ascension de l’extrême droite en Europe me fait peur. J’y pense chaque jour. » ©LN24

L’armée belge va enfin avoir une composante cyber. Il était temps de penser à notre cyberdé-fense, non ?
C’est moi qui créé la composante cyber, donc je m’en réjouis! Mais on ne peut pas dire qu’il n’existait rien, il y avait certaines capacités cyber au sein du service de renseignement. Cela dit, vous avez raison : l’internet fait partie de notre quotidien, c’est un outil formidable d’accès aux savoirs et aux connaissances, mais aussi un espace de vulné-rabilité pour nos sociétés.

Nous étions donc démunis…
Les cybermenaces, les cyberattaques, la désinformation sont une réalité. On vient de lancer le premier comman-dement pour atteindre cette composante cyber d’ici la fin de la législature. Nous montons en puissance au niveau des moyens logistiques, matériels, etc.

Quel sera le matériel humain?
Ce sont des informations secrètes.

Vous recrutez de jeunes hackers ?
Nous recrutons sur diplôme mais aussi des passionnés d’informatique, des geeks qui ont envie d’assurer la sécuri-té des citoyens. Il ne s’agit pas uniquement d’assurer la sécurité des réseaux militaires, mais également de tous les systèmes non militaires dits vitaux. Nous devons pouvoir nous infiltrer dans le monde virtuel pour aller chercher des renseignements, contrecarrer de potentielles attaques et riposter face à un assaillant. Pour ces candidats, c’est un accès à de la haute technologie dans un environnement exceptionnel, avec des données classifiées, des satellites, des opérations à l’étranger. Je précise également que nous sommes en pleine phase de reconstruction de nombreux départements. Nous bénéficions d’un large appel à candidatures, ce qui fait de la Défense le plus gros recruteur de Belgique : 2 500 militaires par an et plusieurs centaines de civils, pour le service cyber comme pour d’autres.

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Et vous trouvez les profils espérés ?
Complètement. La première année, pour 2 500 postes à pourvoir, nous avons eu plus de 8 000 postulants, et l’année suivante, plus de 6 000. Tout ceci est l’illustration d’une belle collaboration entre pays européens. Avec le Luxembourg, nous coopérons déjà dans le cadre des avions de transport, avec la France, dans le domaine de la composante terrestre, et avec les Pays-Bas, au niveau de la marine.

Il y a quelques semaines, vous étiez à Auschwitz avec un groupe d’étudiants. Comment jugez-vous la montée de l’antisémitisme et les sorties de très mauvais goût qui se répètent, comme celle d’un ex-gendarme voici quelques jours encore ?
Nous venons de célébrer le 11 novembre. Ce n’est pas seulement aller déposer une gerbe sur un monument. Au quotidien et certainement aujourd’hui, plus que jamais, nous devons rappeler ce qui s’est passé lors de la Première Guerre mais aussi au cours de la Seconde, l’horreur qu’on a vécue, les camps de concentration. Nous sommes allés à Auschwitz, mais aussi à Breendonk. C’est une visite que chacun devrait faire pour se rendre compte de ce dont l’homme a été capable au nom des pires idéologies. Elles sont encore présentes de nos jours et de façon parfois assez banale, à travers des propos extrêmes ou racistes sur les réseaux sociaux. Moi, je dis non ! Au sein de la Dé-fense, nous avons connu certains cas compliqués. J’ai imposé la tolérance zéro : on ne peut accepter ne fût-ce qu’un propos ou un geste de ce genre ! Malheureusement, de plus en plus, le populisme et les discours extrémistes font leur nid dans notre société. Ils entretiennent la haine de l’autre. Il est essentiel de rappeler que « plus jamais ça ».

Comment réagissez-vous face à l’ascension de l’extrême droite en Europe ?
Elle m’inquiète. J’y pense chaque jour. Elle me fait peur… Il nous faut combattre ce phénomène. Nous venons de parler des cyberattaques, mais la désinformation, la manipulation, les mensonges sont aussi dangereux. Les réseaux sociaux en sont remplis. On en parle à propos de Trump et des États-Unis, c’est le quotidien. On manipule l’opinion publique. L’objectif de Poutine ? Au-delà de tout ce que ce qui se passe, il veut arriver à démontrer que nos sociétés démocratiques ne tiennent pas, ne fonctionnent pas. C’est pour cette raison qu’il ne faut rien lâcher. C’est dur à vivre, parce que nos citoyens souffrent des conséquences économiques très dures de la guerre. Mais il est néces-saire de tenir politiquement le cap face aux dérives de notre monde.

Il y a dix-huit mois, Jürgen Conings, le militaire en fuite qui voulait faire un carnage, semait la terreur en Belgique. Quelles mesures ont-elles été prises pour que cela n’arrive plus ?
Beaucoup de choses ont été mises en place. D’abord, immédiatement, nous avons pris des mesures de prévention, puis lancé un plan d’action au niveau du service de renseignement. Nous avons défini des priorités. Et nous y met-tons les moyens en conséquence, humains comme financiers. Le recrutement continue pour le renseignement. Nous devons suivre certains profils et mieux collaborer avec les différents services, la Sûreté de l’État, l’OCAM, la police. Nous nous attelons à ce que cela ne se reproduise plus.

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