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Vincent Van Quickenborne : « Pour les trafiquants, la vie n’a aucune valeur »

Notre interview sur le trafic de drogues avec vincent van quickenborne

À propos des menaces de mort dont il est victime : « Je me sens tout à fait combatif. C’est bien évidemment violent. Choquant. Mais c’est la preuve que nos résultats dérangent. » | © Photonews.

Politique

Le vice-Premier ministre et ministre de la Justice évoque les guéguerres dans la famille libérale et le drame du policier tué, mais aussi son combat contre les filières de drogue.

 

Par Martin Buxant

Martin Buxant. Qu’est-ce qui se passe dans la famille libérale, où francophones et flamands ne cessent de s’attaquer ? La belle famille bleue a donc éclaté ? On nous en vend parfois l’unité, mais elle part dans tous les sens, non ?
Vincent Van Quickenborne. Nous entretenons de bonnes relations, nous avons fêté les 175 ans de notre parti mais, dans les familles, il peut y avoir des tensions, des désaccords. Les deux présidents ont fait une déclaration claire et nette afin de tourner la page. L’important est de répondre à d’autres questions. Que fait le gouvernement pour notre facture d’énergie ? Et pour l’emploi ?

Georges-Louis Bouchez, le président du Mouvement réformateur, a twitté : « On est mauvais sur le budget, on est mauvais sur l’énergie, on est mauvais sur la justice. On n’a pas de réponse après la mort d’un policier. » Il est dans l’opposition ou dans la majorité, ce président de parti ?
Il a dit cela, mais après, il s’est expliqué. Quand on a tourné la page, il ne faut plus revenir sur les précédents chapitres.

Vous voulez vraiment l’apaisement ?
J’ai toujours beaucoup de conviction. Certains regardent en arrière. Moi, je regarde toujours en avant.

De fait, vous avez débauché une libérale francophone, Alexia Bertrand, pour entrer au sein du VLD comme ministre du Budget.
Nous voulions quelqu’un de compétent pour une matière extrêmement difficile. Elle s’est exprimée devant le parti et a convaincu tout le monde. Sa connaissance directe du dossier est énorme. C’est une vraie réformatrice, une vraie bleue. Elle parle parfaitement quatre langues. Elle vient de Bruxelles. Pour moi aussi, c’est quelque chose de nouveau dans notre pays, parce qu’il régnait toujours un certain clivage entre Flamands, Wallons et Bruxellois.

Maintenant, tout est donc aplani avec vos collègues et vos amis du MR ?
J’entretiens une très bonne relation avec David Clarinval et Hadja Lahbib. Quand celle-ci a débuté en politique, elle a eu quelques problèmes avec l’Ukraine. Vous souvenez-vous de cela ? Je l’ai défendue dès la première minute. Ça, c’est la solidarité entre libéraux.

On voulait également vous entendre avec votre casquette de ministre de la Justice : l’affaire du policier tué à Schaerbeek est un drame immense. Y a-t-il eu, oui ou non, des dysfonctionnements au sein de la justice ?
C’est une période très lourde à vivre, surtout pour la famille et les policiers. Même si les procédures avaient été parfaitement suivies, force est de constater qu’il y a un mort et un blessé très grièvement touché. Où sont les problèmes ? D’abord, en termes d’échange d’informations entre, notamment, les services de sécurité et le monde médical, on doit faire plus, on doit faire mieux. Ensuite, d’après les éléments dont on dispose aujourd’hui, il apparaît que les problèmes de santé mentale de cette personne ont joué un rôle très important dans cette affaire. Il nous faut donc davantage investir, notamment en termes de spécialistes psychiatriques, afin de poser le meilleur diagnostic.

Selon vous, cet agresseur aurait-il dû être placé en observation psychiatrique ? On l’a pourtant laissé filer dans la nature.
Un rapport du procureur général de Bruxelles décrit toute la procédure. Il souligne que la décision prise par le parquet était non seulement légale, mais responsable et fondée. Pour le reste, l’enquête judiciaire suit son cours. Ceci dit, ce n’est pas parce qu’on a suivi les procédures qu’on ne peut pas les améliorer. Il s’agit aussi de durcir les peines pour ceux qui attaquent la police.

Une autre personne est décédée dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles, après y avoir bouté le feu. Elle s’était également rendue dans un commissariat et avait proféré des menaces de type islamiste. Y a-t-il un parallèle à faire entre les deux affaires ?
Chaque dossier est individuel et suivi individuellement par le parquet. Tout dépend de la personne, du contexte, des circonstances. Il n’y a donc pas de parallèle à faire.

Vous avez le projet de créer quinze maisons de détention pour petits délinquants, afin qu’ils ne soient pas confrontés aux individus dangereux de nos prisons habituelles. Où en êtes-vous dans ce domaine ?
Ces maisons de détention sont essentielles. Avec les prisons classiques, nous n’arrivons pas à faire diminuer la récidive. Sept détenus sur dix retombent dans la criminalité. C’est un vrai problème. Dans les pays scandinaves, ceux qui fréquentent les maisons de détention ne sont que quatre sur dix à récidiver. Nous en avons déjà ouvert une à Courtrai, dans ma propre ville. Elle fonctionne. Nous allons en ouvrir une autre dans l’ancienne prison de Berkendael. Et nous sommes en discussion avec d’autres villes et d’autres communes pour poursuivre dans cette voie. Depuis 1972, les peines ne dépassant pas trois ans ne sont pas exécutées. Aujourd’hui, avec ce nouveau type de détention, nous pourrons mieux nous occuper des détenus.

 

Vincent Van Quickenborne : « Le narcoterrorisme ne peut engendrer un narco-État. » ©DR

Vous êtes également engagé avec le gouvernement dans la lutte contre la drogue. On entend deux sons de cloche pour le moment : certains disent qu’il faut légaliser les drogues douces parce que ça nous aidera à mieux lutter contre les drogues dures, d’autres affirment au contraire que ce genre de décision aura des conséquences catastrophiques. Qu’est-ce que vous dites, vous ?
Ce n’est pas parce qu’on légaliserait le cannabis qu’on va résoudre le problème de la violence à Anvers !

Les forces de police ne pourront-elles pas davantage se concentrer sur la drogue dure ?
Il faut connaître la réalité du terrain. La police d’Anvers qui se bat à la douane ne lutte pas contre la marijuana. Légaliser ne sert à rien. Avant tout, il faut se battre contre les réseaux des trafiquants de cocaïne.

« J’ai parlé à mes enfants. Et ma femme est très forte »

Précisément, que retenez-vous de l’épisode au cours duquel vous avez été menacé, vous et votre famille (plusieurs gardes du corps entouraient Vincent Van Quickenborne lors de sa visite dans nos bureaux, NDLR) ? Vous êtes-vous rendu compte que la vie ne tient qu’à un fil ?
Je ne suis pas le seul à avoir connu ce type de menace. Les Pays-Bas ont dû endurer le meurtre d’un journaliste d’investigation, d’avocats et de témoins. En Belgique aussi, des journalistes, des magistrats, des policiers vivent sous pression et sont menacés. En réussissant à percer un réseau de téléphonie, nous avons découvert un milliard de messages entre criminels. On y a constaté que, pour eux, la violence est un outil quotidien. Ils n’accordent aucune valeur à la vie. Croyez-moi : l’acharnement des magistrats et des policiers m’inspire et me donne l’énergie de continuer la lutte. Je sens énormément de soutien, notamment au Parlement. Même de la part des partis d’opposition. J’ai effectué une visite aux États-Unis afin d’y rencontrer le ministre de la Justice, le numéro un du FBI et de la CIA, et ceux qui déclarent la guerre aux pourvoyeurs de drogue. Ils étaient tous au courant de cette affaire. Ils m’ont parlé de la mafia qui régnait dans les années 1970 et 1980 à New York. Ils m’ont dit de poursuivre, de ne rien lâcher.

Vous n’avez jamais peur ?
Non. Je me sens tout à fait combatif. C’est bien évidemment violent. Choquant. Mais c’est la preuve que le combat que nous menons et nos résultats dérangent. Depuis ce démantèlement, on a arrêté plus de 1 300 personnes. Des centaines d’entre elles se trouvent maintenant en prison. En termes de saisie de drogue, on va battre tous les records. On rencontre même des problèmes pour détruire le stock. Mais la lutte en vaut la peine. À la mi-octobre, on a réussi à transférer un baron de la drogue de Suisse en Belgique. Il y a eu, le 25 octobre, un jugement approfondi : le tribunal a réfuté tous les arguments de procédure. Évidemment, tous les pénalistes d’Anvers travaillent sur ces dossiers-là.

Comment avez-vous expliqué ces menaces à votre famille, à vos enfants ?
Je leur ai dit que « de méchants voyous veulent s’en prendre à papa ». Nous sommes bien protégés. Ma femme est très forte. Je ne ressens pas de troubles chez eux.

En rue, vous retournez-vous parfois pour voir si quelqu’un vous suit ?
Je vous l’ai dit : je ne suis pas quelqu’un qui regarde en arrière. Je regarde toujours devant moi (rires).

Comment peut-on encore se sentir en sécurité alors que les trafiquants et les tueurs dirigent tout, même depuis leur prison ?
C’est la leçon de l’Italie. Là-bas, deux magistrats ont perdu la vie. Nous n’avons pas oublié le juge Falcone et son collègue. Dans notre cabinet, une salle leur est d’ailleurs dédiée. L’ambassadeur d’Italie l’a inaugurée. Il était ému parce qu’il a commencé sa carrière diplomatique lors de ces attentats. L’Italie a organisé un système de prison pour que les trafiquants ne puissent plus communiquer. C’est un régime très spécial. Je vais me rendre dans la Péninsule afin de voir comment nous pouvons faire de même. Nous devons nous reposer sur des systèmes plus sécurisés encore car, demain, nous ferons bouger d’autres barons de la drogue, depuis Dubaï et d’autres pays avec lesquels nous avons maintenant des traités d’extradition.

Sans compter la corruption…
Nous avons notamment demandé à la Sûreté de l’État, spécialisée en terrorisme, en extrémisme, en radicalisme, en espionnage aussi, de se mêler à cette lutte contre la criminalité organisée, notamment pour vaincre la corruption et même l’influence exercée sur des organes de décision. Pour éviter que le narcoterrorisme se transforme en narco-État. L’Italie ne l’est pas devenue, la Belgique ne le deviendra pas davantage ! Quand des gens gagnent 2 000 à 3 000 euros par mois et qu’on leur offre 100 000 euros pour un seul coup, ils sont forcément attirés. Mais aujourd’hui, tout le monde fait front. Ensemble, nous gagnerons.

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