Paris Match Belgique

Petra De Sutter : « La fracture numérique est importante en Belgique… »

« Pour mieux vivre, je peux compter sur le bouddhisme, l’art et la musique. Je joue du violoncelle, c’est de la concentration pure, je ne pense à rien d’autre. » | © Photo by Jan De Meuleneir / Photonews

Politique

Ex-professeure de gynécologie, vice-Première ministre et ministre de la Fonction publique, des Entreprises publiques, des Télécommunications et de la Poste, elle est présente sur tous les fronts.

 

Par Martin Buxant

Martin Buxant. Vous avez déposé une proposition pour que la Belgique ne souffre plus de « zones blanches ». De quoi s’agit-il ?
Petra De Sutter. Nous lançons un appel à projets à destination des opérateurs télécom afin de déployer l’internet fixe à haut débit chez plus de 35 000 ménages du pays. Une zone blanche est un endroit où il n’y en a pas. Aujourd’hui, être relié au web est un droit fondamental, pour être connecté à la société, travailler, trouver un emploi, suivre des cours à l’école, faire son shopping. L’internet est partout mais certains Belges souffrent d’une connexion trop lente et de mauvaise qualité. On trouve ces zones blanches dans les régions moins peuplées, dans les campagnes. Il y en a davantage dans le sud du pays et il faut vraiment investir pour résoudre ce problème. Au total, 137 000 ménages sont concernés. Il est essentiel de les aider.

Vous avez donc débloqué un budget à ce sujet ?
Couvrir les zones les moins denses du pays n’est pas intéressant pour les opérateurs. L’État doit intervenir si nécessaire. À cet effet, nous avons débloqué 41 millions d’euros. Le cahier des charges est publié cette semaine. Les opérateurs peuvent proposer ce qu’ils veulent faire avec cet argent. On se donne deux ans pour connecter le plus de Belges, sachant que les Régions, notamment wallonne et germanophone, font beaucoup également. En dehors des zones blanches, car ce n’est qu’un élément des problèmes, la fracture numérique est importante en Belgique. Dans notre pays, pas moins de 30 % des ménages les plus vulnérables n’ont pas internet. Pour eux, il faut faire plus que les connecter. Nous devons assurer l’éducation digitale de notre population. Trop de Belges ne savent plus suivre.
Vous travaillez également à la féminisation de la haute fonction publique. En 2020, on y trouvait 20 % de femmes, une sur trois aujourd’hui.

L’évolution va-t-elle se -poursuivre ?
Au départ, il y autant d’hommes que de femmes dans la fonction publique mais, quand on monte dans l’échelle, les femmes sont moins présentes. Nous avons lancé une étude afin de savoir pourquoi elles n’occupaient pas ces postes importants. Quand, pour trouver des aspirants à une fonction supérieure, on a des jurys composés à 100 % d’hommes et qu’on se retrouve avec deux personnes de qualités équivalentes, le candidat masculin est plus souvent choisi que le féminin. Il nous faut arriver à la parité. Il nous manque également énormément de femmes mentors, de modèles qui pourraient accompagner de jeunes femmes ambitieuses.

Vous lancez aussi une proposition pour protéger les lanceurs d’alerte dans le secteur public fédéral.
Oui, et c’est absolument nécessaire parce que, souvent, ils se taisent par peur de représailles. Celles-ci sont parfois très subtiles : l’organisation concernée ne licencie pas la personne, mais l’empêche de monter dans la hiérarchie. Les signalements anonymes doivent être pris en compte. Nous avons décidé également de protéger les stagiaires, les sous-traitants. On a étendu la protection en matière d’intégrité, allant plus loin que ce que l’Europe demande. Dans un mois ou deux, les mesures devraient être effectives.

Pour en revenir aux femmes, si, un jour, vous retourniez à votre métier de gynécologue, que diriez-vous à celles qui souffrent, notamment de certaines obligations dictées par leur mari lors de l’accouchement ? Comment peut-on les aider ?
Le sujet des violences obstétricales doit être dénoncé. Il pose la question de l’accompagnement de la grossesse et de l’accouchement, un problème dont parfois les médecins ne se rendent pas compte. Dans le passé, en effet, on n’a pas toujours pris en considération les sensibilités des patientes, même si l’on croyait bien faire, comme dans beaucoup de dossiers. Quant au mari, pour moi, c’est très clair : si la vie de la femme et de l’enfant est en danger et si le mari a une autre idée de ce qui est médicalement nécessaire – on parle ici de césarienne et de décisions urgentes –, on lui demande de quitter la pièce. La santé du bébé et ce qui est le mieux pour la mère doivent toujours primer. Ce sont des cas extrêmes mais, moi-même, j’ai par exemple vu un mari qui ne voulait pas de médecin masculin pour s’occuper de sa femme. Si l’on organise les soins de façon normale, on peut toujours trouver des alternatives. Mais s’il y a une urgence à 3 heures du matin et que le médecin de garde est un homme, c’est lui qui s’occupera de la maman, qu’importe l’avis du mari.

Lire aussi >Vincent Van Quickenborne : « Pour les trafiquants, la vie n’a aucune valeur »

 

Petra De Sutter à Martin Buxant : « 137 000 ménages sont concernés par les zones blanches, où les connexions internet sont lentes et de mauvaise qualité. Il est essentiel de les aider. » ©DR

À travers une carte blanche, 120 élues se sont récemment mobilisées en faveur d’un #MeToo politique belge. Le sexisme en politique est-il encore fort présent ?
Oui, je le ressens et le vois autour de moi, notamment dans la façon dont les hommes traitent les femmes. Le monde politique n’est pas différent du reste de la société, surtout que les femmes doivent compter avec le stress, les discussions au milieu de la nuit, les débats, etc. Certaines choses arrivent aux femmes qui n’arriveraient pas si elles avaient été des hommes.

Les femmes politiques subissent une certaine pression ?
J’ai signé la carte blanche. Je ne parle pas des violences, mais du fait que les femmes sont traitées de façon différente, par le grand public comme par les médias. Quand une femme se présente en politique, on parle plutôt de son apparence que de ses qualités. Quand elle s’affirme, on la traite presque de « sorcière », tandis que pour un homme, on parle de lui comme d’un grand leader. Il y a beaucoup de réactions inconscientes dans la façon de penser de certains. De plus, en politique, les femmes sont beaucoup moins protégées. Il est encore plus difficile d’y éradiquer le sexisme et la violence verbale. Ce phénomène existe aussi dans les universités, par exemple, là où le professeur a un certain pouvoir face à l’étudiante. En politique, des jeunes femmes entrent souvent dans des cabinets dirigés par des hommes et ces relations de pouvoir engendrent un malaise. Aujourd’hui, on ne le tolère plus.

« Ma femme et moi habitons une ferme, nous élevons des moutons, nous avons des poules. J’y retourne tous les week-ends pour me ressourcer »

Vous êtes une grande scientifique. Comment comprenez-vous que beaucoup d’éminents spécialistes de votre corporation soient remis en question ?
On l’a effectivement vu avec le Covid et les vaccins. Je suis médecin, j’ai travaillé en laboratoire pendant des années, je sais très bien que la science est la base de tout ce qu’on fait en médecine. À côté des aspects plus psychologiques et relationnels qu’il faut prendre en compte, notre société a besoin de davantage de rationalité. Il faut se concentrer sur les faits. Mes collaboratrices et collaborateurs le savent très bien : quand j’aborde un sujet, je me documente, je veux savoir de quoi on parle, le pourquoi de tels pourcentages, de tels montants, etc. Il m’arrive souvent de demander à certains de m’expliquer pourquoi tel chiffre n’est pas correct. Quand on doit prendre des décisions politiques, la méthode doit être scientifique. On le fait trop peu, nous manquons d’analyses d’impact. J’aimerais également soulever ici un autre aspect du problème. Il y a quinze ans, quand vous étiez -scientifique et que vous arriviez dans un débat télévisé, vous étiez respecté. De nos jours, quand un expert témoigne en télévision, certains pensent qu’il est payé par l’industrie. Depuis le siècle des Lumières, les fondements scientifiques ont pris toute leur importance. C’est la base de notre société, de notre démocratie, pour convaincre les gens du bien-fondé de nos actions. En résumé, si on ne croit plus en la méthode scientifique, nous allons à notre perte. Or l’esprit humain ne fonctionne pas de façon rationnelle et les réseaux sociaux n’aident pas. Un individu qui défend une théorie complètement folle mais qui parle bien sur Facebook sera mieux écouté qu’un scientifique. Rappelez-vous ce que disait Alexis de Tocqueville, philosophe précurseur de la sociologie et homme politique français : « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. » J’ai épinglé cette phrase lors de mes lectures et la conserve précieusement. Aujourd’hui, tous les problèmes politiques sont complexes, difficiles, on n’a pas de réponse claire. C’est comme cela depuis toujours. Alexis de Tocqueville a écrit sa phrase au XIXe siècle. L’irrationalité des gens est souvent basée sur ce qu’ils entendent, sur leur propre histoire personnelle, qui influence les décisions qu’ils doivent prendre. Je peux le comprendre, l’accepter, nous ne sommes pas des robots. Mais il faut accompagner les gens vers la vérité. J’ai appris cela en médecine et ce passé médical m’aide en politique.

Lire aussi >Paul Magnette : « Engie joue avec les pieds du gouvernement »

Pourquoi êtes-vous écologiste ?
J’ai fait de la recherche sur les perturbateurs endocriniens, j’ai même fait des études sur la dioxine en 1999, et toute une littérature scientifique montre que ces produits-là sont nocifs à long terme, car on ne peut encore le prouver. Cela m’a énormément choquée. Ce sont des produits importants, notamment pour notre économie. Cela se régule au niveau européen. Seuls les partis écologistes se sont intéressés à ce sujet-là. Les écologistes prennent la mesure de tout. Ils ont toujours raison, mais trop tôt ! C’est notre difficulté : on voit les problèmes arriver avant qu’ils ne soient là. Regardez le phénomène climatique : il y a trente ans, on a annoncé les perturbations que nous vivons maintenant. Il y a eu tellement d’attaques à ce sujet ! Mais aujourd’hui, ceux qui ne croient pas aux phénomènes climatiques ne sont plus qu’une minorité. Nous vivons maintenant les problèmes que nous avons mis en lumière. Comme pour les perturbateurs endocriniens. Il faut toujours attendre le pire pour que la société agisse. C’est typique de la psychologie humaine.

 

Une femme d’une grande intelligence, écologiste et bien ancrée dans le monde moderne. ©Photo by Jan De Meuleneir / Photonews

Comment agissez-vous quand tout est trop dur pour vous ? Est-il exact que vous faites de la méditation ?
Oui, je crois beaucoup aux vertus du bouddhisme. C’est pourquoi je ne regarde pas derrière moi. Je vis dans le moment présent. Il faut méditer. Ce sont simplement des exercices à faire, comme se poser cinq minutes et déconnecter. Cela m’apprend à relativiser les choses, à canaliser le stress. Même pour prendre une énorme décision, j’ai appris à bien agir. Quand vous faites face à un gros problème, il faut le découper en morceaux. Il ne reste alors que de petits soucis que vous pouvez plus facilement résoudre, un par un. Rien n’est alors insurmontable. Moi, pour mieux vivre, je peux compter sur le bouddhisme, mais aussi sur ma femme, sur la nature, l’art et la musique. Je vis en pleine nature. J’ai besoin d’espace, des animaux. Ma femme et moi habitons une ferme, nous élevons des moutons, nous avons des poules. J’y retourne tous les week-ends pour me ressourcer. Là-bas, je travaille également, mais cet environnement m’inspire. Je joue du violoncelle, c’est de la concentration pure, je ne pense à rien d’autre. Et puis ma femme peint, elle travaille beaucoup dans l’art. C’est une dimension que je ne pourrais plus manquer.

Vous êtes donc plus heureuse qu’auparavant ?
Oui. Cela confine à la sagesse. Je suis beaucoup plus heureuse parce que je suis plus équilibrée, je bénéficie de davantage de calme mental.

 

CIM Internet