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Orange amère pour le cdH, qui a joué gros et risque de tout perdre

Si le MR peut tirer son épingle du jeu, la situation est délicate pour le cdH | © Illustration Maxime Daix

Politique

Nul doute que l’annonce de la défection du cdH a été dure à avaler pour le PS. Mais l’Orange bleue pourrait bien laisser également un goût amer au parti de Benoît Lutgen, qui a joué gros en se désolidarisant de son allié historique. Jusqu’à tout perdre ? Si les ingrédients semblent réunis pour que le MR sorte gagnant de la situation, le politologue Pascal Delwit prédit que le cdH en sera « le grand perdant »

« La cupidité de certains a dépassé tout entendement, leur conscience sociale a été emporté par l’appât du gain (…) comme chaque citoyen, je suis, nous sommes dégoûtés (…) les murs de la mauvaise gouvernance empêchent de franchir le renouveau total de notre paysage economique, social et environnemental ». Dans la foulée des scandales à répétition au sein du PS wallon, Benoît Lutgen ne mâche pas ses mots lors d’une conférence de presse convoquée le 17 juin dernier. Et lâche une bombe dans le paysage politique francophone : « ll serait trop facile de déclarer que le PS déteint le monopole des affaires (…) cependant, force est de constater, qu’après 30 ans de pouvoir ininterrompu le PS porte une responsabilité écrasante ds l’ampleur des scandales (…) La rupture est nécessaire, elle doit être immédiate ». Dont acte. Un sacré pavé dans la mare, marre des scandales, du manque de transparence, de la mauvaise gouvernance. Partir, pour mieux se retrouver ? Pas facile de dissoudre un gouvernement, encore moins de reconstituer une majorité sans l’appui du PS, parti prédominant en Wallonie. Il aura finalement fallu un peu plus d’un mois à Benoît Lutgen pour mettre en place l’Orange bleue, annonçant ce mercredi la coalition du cdH avec le MR au gouvernement wallon. Et gare à l’amertume que ce drôle d’agrume pourrait provoquer au sein du parti centriste.

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BELGA / BENOIT DOPPAGNE

Une majorité qui ne tient qu’à un fil

Ainsi que le souligne le Professeur Pascal Delwit, politologue à l’ULB, « la majorité parlementaire de la nouvelle coalition est extrêmement ténue. Chaque vote sera un combat difficile pour la majorité, avec une pression ajoutée : montrer qu’il est possible de gouverner sans le PS. Cette situation n’était plus arrivée depuis 1988, depuis que la Région wallone existe, le PS n’a été absent du gouvernement que pendant deux ans. L’instauration de l’orange bleue est une victoire pour le MR, mais vu la manière dont cela s’est mis en place, il y a de fortes chances pour que le cdH soit le grand perdant ». En cause : une préparation insuffisante de la transition, et une mauvaise évaluation de ses effets sur les citoyens. « Ce qui a choqué lors de la déclaration de Benoît Lutgen en juin dernier, c’est le caractère soudain de la décision. Bien sûr, les crises arrivent en politique, mais d’ordinaire, on sent monter la tension. Cela n’a pas été le cas ici ». Un coup d’éclat dont la soudaineté a eu des répercussions sur l’exécution.

Image chaotique

« Benoît Lutgen n’a visiblement pas pris en compte les problèmes inhérents au fait d’annoncer une rupture avec son partenaire politique sans avoir pris la peine au préalable de pouvoir mettre une majorité en place. Sa décision n’impacte pas seulement la Région wallone, mais toutes les entités fédérées, car le fonctionnement plus complexe de l’Orange bleue va diminuer le fonctionnement intégré, et en conséquence, risque de donner lieu à une gouvernance moins efficace ». Sans compter que « les citoyens n’aiment pas les crises, or Benoît Lutgen en a créé une en annonçant que le cdH se désolidarisait du PS. Il semble avoir agi sans tenir compte de la situation réelle, et cela a donné une image chaotique ».

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Différence de taille

Une impression qui se détacherait également de la déclaration de politique régionale dévoilée ce matin, et qualifiée par Paul Magnette de « la plus courte et la plus vague de tous les temps ». Amertume mise à part, une analyse lexicométrique révèle des différences frappantes entre la déclaration de politique régionale du gouvernement Magnette et celle de Willy Borsus. Docteur en sciences politiques et assistant au sein de l’ULB, Clément Jadot relève tout d’abord un argument de taille : celle des deux programmes. « Alors qu’en 2014, la déclaration faisait 121 pages, aujourd’hui, la déclaration n’en fait que 34. Cela s’explique en partie par le fait que le MR rédige en règle générale des plus petits programmes que les autres partis. Mais aussi parce qu’il a fallu le rédiger à la hâte ».

Schéma des termes les plus utilisés dans la déclaration de Willy Borsus – C.Jadot

Des principes contre des acteurs

En ce qui concerne les principales idées développées, les différences sont également notables. Le principe de l’analyse lexicométrique : passer les textes dans un programme de détection pour relever les termes qui sont utilisés le plus fréquemment. « Dans la déclaration de politique régionale de Willy Borsus, les termes qui reviennent le plus souvent sont transparence, performance, responsabilité, et gouvernance. Ce qui n’est pas surprenant, puisque la raison d’être de ce gouvernement bleu-orange est un renouveau démocratique axé sur la transparence ». Dans la déclaration de politique de Paul Magnette, à l’inverse « l’accent était mis sur des termes tels que travailleurs, améliorer, innovation, enseignement… Cela traduit une différence fondamentale entre les deux déclarations : alors que Willy Borsus met l’accent sur les principes, Paul Magnette, lui, mettait l’accent sur les acteurs, et notamment les travailleurs. Le terme n’est mentionné qu’une seule fois dans la déclaration de Willy Borsus, contre 41 mentions dans le programme gouvernemental de Paul Magnette ».

Schéma des termes les plus utilisés dans la déclaration de Paul Magnette -C.Jadot

Avis de tempête

Des programmes de gouvernance qui divergent, mais une marge de manoeuvre limitée pour l’Orange bleue. « Les deux prochaines années vont être électorales, c’est une période très particulière, les partis s’apprêtent à rentrer en pleine campagne. Concrètement, cela veut dire que le gouvernement risque d’être principalement dans une législation symbolique, avec pour objectif de montrer qu’il est possible de fonctionner sans le PS, mais sans toutefois qu’il y ait une rupture profonde et complète » avance Pascal Delwit. Objectif : sauver ce qui peut encore l’être. « L’affaire Publifin a été le déclencheur, puis des répliques ont suivi, des membres du PS ont été exclus, il s’est avéré que le PS, le cdH et le MR étaient mêlés dans le scandale Publifin… Tout cela a contribué à donner une image très négative de la vie politique wallonne. Et la tempête politique que traverse actuellement la Région ne va que contribuer au décrochage des citoyens de la vie politique. Il faut toujours faire preuve d’une extrême prudence avec les sondages, mais quand on voit que les chiffres donnent le PTB comme premier parti de Wallonie, ça en dit long sur l’état de la situation ».

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